Récemment,
quelques étudiants de première année en philosophie à Paris- I planchaient sur
le sujet suivant : « La pluralité des cultures empêche-t-elle de penser
l'humanité comme une? », Les réflexes
n'étant plus tout à fait ce qu'ils ont pu avoir été, ce n'est ni dans le
Larousse, ni dans le Robert, ni dans le Littré, que l'un d'entre eux commença
par chercher la définition du mot « humanité », mais
sur le Net Plus précisément sur Wikipédia.
C'est un
instrument étonnant Wikipédia. Le site serait entré dans le Top 12 des plus
consultés sur le Web. Son nom emprunte tant au hawaïen wiki wiki, qui
signifie « rapide, informel» qu'à la racine pedia,
qui renvoie à « éduquer» en grec ancien. Wikipédia est un projet d'encyclopédie
libre, une sorte de coopérative du savoir, qui permet aux internautes d'écrire
et de modifier les articles du site: 5 millions à ce jour, rédigés en 250
langues, dont 400 000 en français.
Notre étudiant a
donc tapé « humanité », pensant y trouver les fondements d'une première vérité.
A son grand dépit, il en ressortit déconcerté : l'article de l'encyclopédie
libre était verrouillé. Et pour cause. Depuis le 11 novembre, celui-ci fait
l'objet d'une « guerre» : plus spécifiquement une
«guerre d'édition », qui fait que l'article, dans l'attente d'un consensus, ne
peut être modifié. Sur Wikipédia, depuis un mois, l'humanité est donc en
guerre. Là aussi, est-on tenté de dire. Le conflit est vraiment une constante
du genre humain.
Les wikipédiens,
qui ont développé tout un wikilangage, appellent « guerre d'édition» la
controverse entre des éditeurs qui expriment un profond désaccord sur un sujet.
Comme l'édifice encyclopédique tend à « la neutralité des points de vue» et
rejette tout système de validation par des experts, les critiques sur la
fiabilité, l'exactitude ou la partialité des contenus fusent parfois dans les
pages dites de « discussion ». Il y eut, comme ça, apprend-on, de « pitoyables
guerres d'édition» sur l'intitulé de la page « endive» (préférée à «
chicon»), celui consacré à la « Wallonie» (disputée à « région wallonne »), ou
encore sur la nationalité de Kafka ou la loi Fillon.
Concernant
l'humanité, ce sont Alceste et Idéalités, cachés derrière leurs pseudonymes,
qui se sont sur plusieurs jours empoignés. Alceste voulait fusionner l'article
avec« homo sapiens ». Idéalités trouvait l'approche trop biologique, insistant
pour rendre sa part d'idéal et de philosophie à l'humanité. Appelé à la
rescousse dans la nuit du 10 au 11 novembre, un médiateur a apporté les
premiers secours pour mettre bon ordre à ce tapage nocturne. Il a « protégé»
(verrouillé provisoirement l'article, en demandant aux belligérants qui
venaient aux mots de respecter la wikipéthique les règles du savoir-vivre
wikipédien.
Au-delà des
interrogations sur la portée du savoir participatif, c'est bien ici le point
innovant de la wikihumanité, qui rassemble tant différences, de pays, de
cultures, de points de vue : ce corpus de
procédures pour tenter de gérer les conflits, cette volonté de traiter l'avis
des autres avec respect dans un esprit de non-violence. Dans cette forme de
pédagogie de la paix, il y a quelque chose qui ressemble à de l'humanité et
qui, dans le fond, ferait sans doute plaisir à Idéalités sans déplaire au misanthrope
Alceste, à ce jour toujours non réconciliés.
Dans un article de
la revue Etudes
de décembre Anne Guibert-Lassalle, auteur illustrateur, regrette à juste
titre que la littérature pour les moins de 12 ans, en France, n'aborde que très
partiellement la complexité des guerres, dont l'examen méticuleux des causes
pourrait conduire à une forme d'éducation
précoce à la paix. Elle
rappelle comment bien, souvent, ce sont d'abord les convictions de détenir la
vérité qui déchaînent la
violence. Tant il semble vrai que la pluralité des
convictions, si elles ne s'expriment pas avec un esprit de tolérance, empêche
assurément de vivre l'humanité comme une, avant même de pouvoir la penser.
Le Monde,
édition du Dimanche 17- Lundi 18 décembre 2006
Jean-Michel Dumay