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La bataille de Lépante

Racines

Le journal télévisé, ce soir.
Après une première journée de déambulation parisienne mitigées.
Un livre au gré de la promenade.
Un restaurant branché sur le pouce.
Palais-Royal.
A ma gauche la pyramide du Louvre.
Les allées et les jardins arpentés, parterres de fleurs admirés, arrêt au timide soleil d'avril sur un banc devant la mise en scène d'un arbre déraciné par la tempête de 1999 .
Pont de Solférino.
Un moment d'hésitation devant le musée d'Orsay (Cézanne-Pissarro).
Les berges de la Seine jusqu'à la Bastille où nous avons repris le métro.
Paris est bonhomme mais de parisiens point.
Des touristes à souhait mais vacances, pont, grève, conspiration ou que sais-je encore, le soleil timide, convergent à rendre Paris orphelin.
Quelques heures de tourisme.
Puis la télé.
Le week end est propice à tous les relâchements.
La culpabilité en moins.
Affalés dans le canapé, Plume(O.), Hercule(E.) et moi.
Un voyage dans des univers parallèles.
Qui se bousculent dans mon salon à un intervalle de 2-3 minutes.
Match de foot Paris-Marseille où une horde de Wisigoths rencontre une bande d'Ostrogoths (les foules écervelées et hurlantes canalisées dans des trajets différents ont semé la terreur dans la capitale).
Zap.
La tenue de la première session du parlement Népalais.
Son premier ministre de 84 ans cloué au lit par une vilaine bronchite.
Zap.
Les remugles de la conspiration d'un premier ministre et d'un président voulant noyer un de leur ministre dans la source claire d'une république bananière lointaine.
L'opposition acclamant miss univers et qui envisagera, la troisième mi-temps achevée, de réfléchir à un programme de gouvernement.
J'oubliais.
Cosinuspin qui pourrait ressortir de sa réserve et revêtir sa cape de Superman.
Zap frénétique et rageur.
Superman mordu par sa petite amie transformée en vampire par un virus conçu par les laboratoires du principal mécène de la ville et ancien ami de Superman.
Le tout devant une météorite verte qui lui ôte tous ses pouvoirs,
Rezap.
Une manifestation pour refuser "l'immigration jetable".
Des africains, des asiatiques, des arabes en situation plus ou moins régulière.
Des français et étrangers tout ce qu'il y a de plus régulier défilant pour refuser la marchandisation de l'être humain.
La chosification de l'Homme.
En informatique, c'est la réification.
Modéliser le réel.
Zap.
Une fabrique de motocyclettes du Burkina-Faso, 30 motos/jour, subit de plein fouet sur son marché local, la concurrence chinoise.
La moto locale à 400 € concurrencée à 225€ par les chinois.
Commentaire d'un ouvrier Burkinabais : "Je ne vois pas comment on peut être moins payé que nous".
Zap.
Le restaurant de New York qui, pour fêter son 50e anniversaire, a inscrit sur sa carte une glace à 1000 $.
Sur commande.
24 heures à l'avance s'il vous plaît.
Glace vanille de Madagascar, chocolat du Venezuela, couvert de feuilles d'or et nappé de caviar dessalé.
Le tout servi dans un cristal de Baccarat que le client peut emporter à ce prix.
Le restaurateur, étonné de son succès, affirme en vendre 3 par semaine.
Anniversaire ou simple découverte surprise.
Zap
Les banlieues parisiennes.
Des jeunes enfants de 13-14 ans qui vendent du fer pour se faire de l'argent de poche.
Tout y passe.
Les moteurs désossés à la scie à métaux.
Les boîtes aux lettres arrachées.
Métaux récupérés en faisant brûler les matières plastiques et colles qui les recouvrent.
Métal revendu au poids.
2 d'entre eux ont démonté des portes d'ascenseur et les ont revendues à des ferrailleurs pour 26 €.
La voix du journaliste montrait son étonnement que les portes de l'ascenseur aient été démontées.
Pas que des gosses de 13 ans soient en train de découper et de vendre du métal pour avoir de l'argent de poche.
En banlieue parisienne !
Zap.
Le technival.
Une rave-partie qui se tient je ne sais où dans les champs de blés de fermiers qui n'en demandaient pas tant.
Aux limites d'une zone où réside une faune protégée par les fermiers et les deniers de l'Etat.
Dont le représentant local, le préfet, a réquisitionné le terrain.
Plutôt que de trouver des champs où des terrains militaires désaffectés.
Réquisition des champs, fauchage du blé qui n'est pas encore arrivé à maturité.
Déployer une armada pour canaliser et veiller tout ce petit monde.
Une rave-partie dans un village perdu et une zone naturelle protégée.
80.000 personnes battant son plein trois jours d'affilée.
Allez vous installer tranquillement à la campagne après ça.
Belle mentalité cependant de part et d'autre.
Les organisateurs de la rave expliquaient à la caméra qu'ils regrettaient ce choix et auraient préféré un autre endroit.
Personne ne les a pourtant obligés à accepter la proposition du préfet et dévaster la zone.
Zap.
Arte
La bataille de Lépante.
7 octobre 1571, au large du golfe de Patras, la coalition chrétienne composée de la flotte papale, vénitienne et espagnole, remporte la victoire opposée à la flotte du Grand Turc.
Le sort de l'Europe en une seule bataille.
Zap.
Alceste de Glück, le plus Français des Allemands, 1776.
Après l'Alceste de 1674, Lully, Le plus Français des Italiens.
L'Europe.
200 ans après Lépante.
Une éternité.
Zap.
Météo.
L'anticyclone protège la France.
Le nuage de Tchernobyl sera arrêté par la ligne maginot.
Je me disais aussi.
Les couleurs étaient vieillottes.
Mon téléviseur donne de sérieux signes de fatigue.
Un des premiers modèles pourvus d'un écran 16/9e.
Une antiquité.
Penser à le remplacer.
La télécommande emballée fait défiler les chaînes aléatoirement.
3-4 minutes de ci, quelques minutes de là.
Zap.
Se tenir informé de l'évolution de la situation dans le monde peut induire de graves pathologies.
Ailleurs c'est pire.
Imaginez qu'il n'y ait pas de télécommande ?
Se lever pour éteindre la télé !
Sans besoin pressant.
J'ai conscience que cela reste très superficiel.

Savants fous

peut servir pour tchernobyl aussi
Résumé de l'excellente émission de France 3 cette nuit : la bataille de Tchernobyl.
J'ai recopié le texte de présentation de l'émission (orthographe comprise) : "Le 26 avril 1986, le quatrième réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl explosait, provocant une catastrophe écologique sans précédent. Ce documentaire est construit autour des récits des principaux témoins: scientifiques, politiciens, Mikhaïl Gorbatchev, Hans Blix, mais aussi Igor Kostine, le photographe qui, quelques heures à peine après l'explosion, a survolé le site en hélicoptère. Sans aucune protection, il a pris ses premiers clichés. Grâce à l'imagerie de synthèse et à des documents filmés inédits, retour sur une bataille acharnée contre un ennemi invisible et particulièrement dévastateur."

C'était une expérience.
Les ingénieurs voulaient tester un nouveau truc pour économiser du plutonium.
Donc, ce soir-là, ils font une expérience.
Et ils coupent les systèmes de sécurité qui les auraient empêché de faire.
Sur une centrale en activité.
Vous connaissez la suite.
L'expérience s'est mal passée.
Le coeur du réacteur se met en fusion (on parle de fusion nucléaire) et tout se transforme en magma qui provoque l'explosion du toit de la centrale et l'éjection d'une colonne de fumée radioactive à plus de 1000 mètres d'altitude. Boum !
Pour rater l'expérience, ils l'ont bien ratée.
Le shadok qui sommeille en moi applaudit l'exploit.
Le problème, parce qu'il y a un petit problème, c'est que la fusion s'auto-alimente et que ça ne sert à rien de jeter de l'eau sur des noyaux de plutonium en train de transmuter à quelques centaines de milliers de degrés de température.
Il faut juste confiner le magma, éviter qu'il se nourrisse de matière fissile et, dernier point, qu'il ne subisse pas un choc thermique qui induirait son explosion (l'eau est par ailleurs un miroir à neutrons).
Une explosion nucléaire.
50 fois Hiroshima.
Il se fait, que par le plus grand des hasards, coule sous la centrale, la nappe phréatique qui alimente tout le pays.
Et que le magma s'enfonçait de 20 cm par jour (ou un chiffre de cet ordre là).
La centrale était bâtie sur une cuve d'eau sensée refroidir les circuits quand tout fonctionne.
Ces circuits ont été purgés au moment de l'explosion.
La centrale s'enfonçait donc doucement dans le sol.
Le problème est que si l'on ne faisait rien, le magma rejoindrait la nappe phréatique et boum.
Plus d'Europe.
Sans parler de la pollution de tous les cours d'eau jusqu'à la mer noire.
Les soviétiques ont donc pensé qu'ils n'avaient pas le choix.
Les scientifiques consultés ont préconisé d'enchâsser la centrale dans un sarcophage de béton.
Prévu pour tenir 30 ans.
Les robots sont incapables de réaliser pareille opération.
Il a donc fallu envoyer des hommes pour nettoyer et couler le béton.
Tout en sachant que beaucoup en mourraient.
C'était ça ou 50 fois Hiroshima.
La question est vite résolue dans ces cas-là.

Des dizaines de journalistes ont payé de leur vie les images qu'ils ont rapportées.
La plupart d'entre eux avaient conscience des risques qu'ils prenaient.
Pas les ouvriers.
20 ans, ce n'est même pas un clignement d'oeil à cette échelle de temps.
Le plutonium a une durée de demi-vie (où il ne reste que la moitié) de 24000 ans.
Il reste 50 à 80 tonnes de lave, 3 000 mètres cubes d'eau contaminée et des tonnes de poussière
Je n'ai donc aucune idée du temps qu'il faudra pour que ce coeur devienne inerte mais il est raisonnable de compter plusieurs générations d'humains
Il ne devrait pas y avoir beaucoup d'entre nous pour finir de compter.

Les travaux de renouvellement du sarcophage, dont le début était programmé il y a 10 ans, ont pris du retard par manque d'argent
Je vous rappelle que le magma est toujours actif dans ce coeur nucléaire.
Il reste donc 10 ans au mieux avant que le sarcophage cède, ...si les calculs des ingénieurs sont corrects, il ne faut pas oublier que ce sarcophage est aussi une première. Une autre expérience en vraie grandeur.
On ne peut donc pas leur en vouloir si le magma est plus actif que dans leurs calculs. Ou que le sarcophage soit moins robuste que prévu, construit à la hâte.
Je ne sais pas combien de temps il faudrait au magma pour atteindre la nappe phréatique (quelques dizaines, centaines d'années ??) mais il sera sûrement préférable qu'une autre planète ait alors été trouvée.
Le cercle de quelques dizaines de km qui entoure la centrale est devenu inhabitable pour des milliers d'années.
L'éternité quoi.

Après cette expérience sur son propre territoire, Gorbatchev affirme avoir pris la décision unilatérale de retirer l'ensemble des missiles nucléaires qui pointaient vers l'Europe.
Il a pris conscience que c'était une arme qui ne devait pas servir.
Au mieux, on se tire une balle dans le pied.
Au pire c'est la vie éradiquée sur la planète.
Pendant que de grands scientifiques français m'expliquaient alors qu'un vent favorable épargnait la France, des dizaines de milliers de russes étaient mobilisés pour construire en urgence le sarcophage.
Au risque de leur vie.
Une épopée dont il ne me souvient pas alors avoir vraiment entendu parler.
Sans doute un oubli de ma part.

Des dizaines de documents passionnants sur le sujet sont renvoyés par un moteur de recherche.
En 1986, la noosphère n'existait pas encore.
Je n'ai pas pu résister à un extrait : "Pyrophoricité (capacité à s’enflammer quand il est sous forme de poudre). Le métal plutonium, quand il est finement divisé, est pyrophorique. Les particules de moins d'un millimètre de diamètre sont pyrophoriques à environ 150 °C ; les particules de plus de 1 millimètre de diamètre sont pyrophoriques à environ 500 °C [Science n° 2, 94]. Les feux de plutonium produisent une fumée de dioxyde de plutonium, des particules fines et insolubles.

Criticité imprévue. Environ 5-6 kg de plutonium entourés d'un excellent réflecteur tel qu'une masse d'eau constitue une masse critique ; mais comme avec l'uranium, la quantité nécessaire pour produire une masse critique varie selon des facteurs tels que la géométrie de la masse et la présence des modérateurs ou des réflecteurs de neutrons.

Le plutonium en solution liquide, telle que le nitrate de plutonium est plus susceptible de devenir critique que le plutonium solide [IPPNW 95].

Difficulté de détection. Parce que le plutonium 239 n'émet que des particules alpha, lesquelles ne parcourent que des distances courtes et ont un rayonnement gamma faible, le plutonium contenu dans un récipient est difficile à détecter. On le mesure par des moyens indirects, normalement des calculs basés sur la radiation gamma présente, ce qui n'est pas une mesure précise. P. Nicolai de Valduc vante une méthode qui permet la mesure de la masse de plutonium dans les déchets avec « une barre d'erreur proche de 15 % » [Nicolai 93]."

Tchernobyl à lui tout seul, peut éradiquer la vie dans une grande partie du globe.
Et provoquer des ravages sur le reste de la planète.
Le coeur n'est pas enflammé, il est juste en fusion.
Enflammé c'est l'étape au dessus.
C'est des milliers d'années de combustion exprimées en quelques secondes.
C'est forcément détonnant à entendre.

Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous mais si le prix de mon électricité est celui du risque de la destruction de la planète, alors je préfère m'éclairer à la bougie et rouler en vélo.
Ou trouver des sources d'énergie alternatives.
Je trouve un tantinet déplaisant de vivre en pensant, qu'à tout moment, un savant fou peut allumer une mèche dans un laboratoire et tout faire sauter.
Désolé, j'avais mal calculé les conséquences ! Je ferai attention la prochaine fois. On n'est pas dans un dessin animé, n'est-ce pas ?
Il ne faut pas qu'il puisse y avoir de prochaine fois.

transposition

clavier bien tempéré

J'ai effectué mes premières transpositions aujourd'hui.
Non, non, ne vous enfuyez pas ! C'est juste de la musique.
Le prélude en Do# de Bach que j'ai transposé en Do Majeur.
Et celui en Do transposé en Do# (comment ça je tourne en rond ?!) .

Il y a un demi-ton entre ces deux tonalités.
En Do# Majeur, il y a 7 dièses à la clef, les 7 dièses d'une octave.
Tout est décalé d'un demi-ton, une touche vers la droite, par rapport au Do Majeur (la gamme naturelle où il n' y a aucune noire).
Là où il y avait une blanche c'est une noire, à deux exceptions près, où sur le clavier il n'y a pas de touche noire entre deux blanches : Mi-Fa et Si-Do.
Le Mi# se joue décalé d'une touche vers la droite, Fa et le Si# se joue Do.
Pour revenir en Do Majeur, il faut tout décaler d'une touche vers la gauche.

Une touche à droite pour passer de Do à Do# et une à gauche pour passer de Do# à Do.
Si je ne compte par les erreurs (innombrables) et le rythme si on peut appeler ça rythme, je peux dire que j'ai réussi à lire et tout transposer en direct.
Cahotique.

Je testais la logique de la transcription.
Inhiber tous les réflexes induits par l'apprentissage de ces deux préludes (des centaines de répétitions) et tout décaler, en direct ou presque, d'un demi-ton vers la gauche ou vers la droite.
Re-découvrir les gestes.
Ce sont les mêmes en Do# ou en Do. Adaptés.
Le son est, quand à lui semblable mais différent.

Je n'ai pas perdu la partition des yeux une seule seconde.
C'est d'ailleurs là la source d'un certain nombre d'erreurs.
Je n'utilise pas encore ma vue verticale correctement et cela nuit au déchiffrage.

Circonstance exténuante, je traîne une bronchite qui s'est transformée en rhino-je-ne-sais-quoi depuis plus de deux semaines.
La seconde cette saison.
Très handicapant, cognitivement.
J'ai, à cette occasion, découvert l'intérêt de jouer du piano avec des boules quiès.
Les découvertes sont souvent le fruit du hasard.
Je suis en effet accompagné d'acouphènes depuis une vingtaine d'années et en temps de rhume, les oreilles sont sensibles au bruit et les acouphènes s'en donnent à coeur joie.
Etant en vacances cette semaine, il n'était pas question de ne pas jouer du piano. Rhume ou pas.

D'où les boules quiès.
Je pense les adopter.
Je me suis libéré d'une tension.
En réalisant que je me retenais systématiquement jusqu'ici.
Ayant peur (à juste titre) d'avoir mal aux oreilles en jouant piano-forte.
Avec des boules de cire dans les oreilles, je ne risque plus d'avoir mal.
La relation tactile avec le clavier est, par ailleurs, augmentée ce qui crée de nouvelles sensations qui compensent largement la diminution de l'audition.

Les boules que je visualise pour chaque voix ont juste une autre teinte, plus diaphane, mais leur modulation est identique.
La fausse note est toujours aussi fausse mais je peux la corriger sans y associer de sentiment négatif.
Même pas mal !

Je comprends aussi mieux le choix inconscient du clavicorde.
Pas de risque d'avoir vraiment mal mais on peut y être mordu ou tomber à plat à la moindre incartade.
Une réelle exigence au toucher !
Il s'agit maintenant d'y mettre bon ordre.
Un chantier supplémentaire en perspective.

Comment ça marche ?

Partition autographe du Prélude en Do Majeur
Je me pose toujours la question.
Devant quelque objet dont que je ne comprends pas le fonctionnement.
Des téléphones, des radios à lampe, des amplificateurs, des télés, des ordinateurs par centaines, des appareils photo, que sais-je ? Le robot-ménager, le lave-vaisselle, la machine à laver...
J'ai tout démonté à un moment où l'autre de ma vie.
Des ustensiles que je remplaçais et que, quelques jours avant la livraison prévue, j'éventrais juste pour comprendre comment ça marche.
Sous anesthésie générale, bien entendu.
Il faut parfois savoir procéder autrement.

Répétant le prélude en Do Majeur, j'ai suivi mon train de pensée.
Ce prélude a été composé par Bach pour apprendre à son fils à jouer du clavier.
Il figure dans le petit livret écrit à l'intention de Wilhelm Friedmann.
Il sera repris dans le livre d'Anna Magdalena.
C'est le premier prélude du Clavier bien Tempéré.
Il s'agit de faire entendre un maximum de voix dans un minimum de temps.
Et, accessoirement, de vérifier l'accord et le tempérament de l'instrument.

C'est ainsi que ce prélude est souvent appris sans pleinement réaliser sa polyphonie.
5 voix, côte à côte, qui récitent un chant long et mélodieux où sonnent toutes les notes. do, do, ré, ré, si, si,...
Apprendre à un enfant est une tâche bien moins redoutable qu'il n'y paraît.
Un air joli, facile à retenir, qu'on a envie de répéter et qui ne soit pas trop difficile.
Sans aucun mordant possible.
Compter jusqu'à 5.
1,2,3,4,5.
Pour illustrer 5 voix.
10 doigts, 5 voix.
Cela en fait un honnête claviériste.
Il sera toujours temps ensuite, d'en connaître davantage.
A force de répétitions, le cerveau apprend à associer le son et la bonne touche.

Prenez donc le contrepoint en musique.
Comment ça marche ?

Les voix sont essentielles.
Ce sont elles qu'il faut maintenir en permanence.
Exprimer et chanter le thème, isoler les phrases, opérer les retournements, ajouter un contre-chant, ...
L'interprète ne doit rien inventer.
Il doit cependant impérativement comprendre l'imbrication des motifs et leur succession.
Le son produit par l'instrument suit les voix.
S'il y a deux voix, il faut deux trains de son.
S'il y en a trois, il en faut trois.
Il faut impérativement que l'interprète entende chacune des voix qu'il veut chanter.
C'est sa pensée qui relaye celle du compositeur.
Et c'est le clavier qui assure ce relais

Il a fallu entendre 3 puis 5 voix.
Le prélude en Do majeur.
1 2 3 4 5 3 4 5 chanté 2 fois pendant 32 mesures.
Il faut au moins une voix d'avance entre la pensée et le geste.
32=2^(5+1)
Passer de 32 à 33 en ce jour pascal était une mesure ironique.
14 doubles-croches en arpège, mesures 33 et 34, avant de conclure par un accord parfait, mesure 35.

Entendre régulièrement 5 voix est une autre affaire.
Il faudra un an avant que l'écoute se stabilise.
Au bout d'un moment, celui de l'apprentissage, on ne pense plus aux maths.
On sait que ce sont des nombres qui se succèdent dans une harmonie particulière.
Ce sont aussi les cordes de l'instrument qui vibrent réellement et qui produisent le son.
Seule la pratique apprend à le moduler.
Entendre réellement les voix, séparément.
Savoir à chaque instant de l'exécution où en est chacune.
Instinctivement.
Dans quelle configuration elle se présente par rapport aux autres.
Transmettre ces informations et, par le biais du clavier, produire les vibrations qui alimentent les trains d'onde dans une polyphonie perceptible.

Ici des cordes frappées par un marteau, une tige de laiton ou, là, grattées par un doigt ou une plume.
De l'air qui vibre dans une colonne et le son se construit, au gré de l'exécution, formant des trains d'onde.
Un clavier, 10 doigts, plusieurs instruments chantant autant de voix en contrepoint.
Il faut qu'il y ait un train d'onde par voix.
Ce n'est pas plus compliqué que ça à dire.
Quant à le faire, c'est une autre question.
Des années de pratique en perspective.
Comprendre comment Bach fonctionnait, quels éléments d'invention il utilisait et comment il les articulait.

C'est un moyen élégant de créer de la musique.
Nouvelle.
L'originalité demeure dans le thème et dans les différents motifs qui illustrent l'essence du compositeur.
Trouver un thème, inversible de préférence.
Ou un geste que l'on veut illustrer.
Un balancement de la main, une suite particulière de sonorités, des séries de notes successives...
Puis combiner les motifs, leurs miroirs et les développements qui peuvent leur être adjoints.

Je travaille le prélude en do mineur du clavier bien tempéré.
24 mesures en doubles-croches avant une suite arpégée de 48 notes (BACH) où les deux mains alternent et poursuivent le chant, repartant du Sol à 3 reprises.
Ma professeur continue à me demander de travailler les mains séparées pendant des semaines.
Ca ne sert à rien et j'ai du mal à l'en convaincre.
Il faut le faire le temps d'entendre et, éventuellement, retenir chaque voix isolée (entendre devrait suffire).
Une fois la voix retenue, il ne sert plus à rien de jouer mains séparées.
Ca ne veut pas dire, pour autant, que l'on sait chanter les différentes voix à ce stade de l'apprentissage.

Elles sont connues.
La structure générale et les différents constituants ont été distingués.
Il faut alors étudier les rapports entre les deux mains et découvrir la chorégraphie.
Travailler l'enchevêtrement des voix et le balancement des mains induits par ces combinaisons.
Réaliser que le son produit est en bijection avec le geste créateur.
Ce sont une foultitude d'instruments qui séparent (temps et espace) le son imaginé de celui produit (partition, oreilles, cerveau, doigts, touches, marteaux, cordes, air, ...).
Jouer correctement de la musique, c'est réussir à synchroniser ces différents instruments dans des fréquences très basses, chiffrées.
Ca ne veut pas dire pour autant qu'ils sont synchrones.
Ca veut simplement dire que la musique produite est l'harmonie résultant de ces différents éléments.
A l'intérieur de cette harmonie, l'interprète est pris en charge, dirigé par le Plus Grand Commun Diviseur : la pensée du compositeur.
Il faut que le compteur interne de chacun des instruments affiche, simultanément, un multiple de celui inscrit sur la partition.
Etre en capacité, à volonté, de les interroger simultanément pour en vérifier la synchronicité.

Les observateurs ont rapporté que Bach, entendant un air pour la première fois, pouvait immédiatement indiquer comment il allait se composer et le nombre de développements que son thème permettait.
Il était capable de calculer ça en direct.
A la première écoute.
C'est un moyen de mesurer la distance qui sépare de la musique de Bach.
Jusqu'ici, ce calcul était hors de ma portée.
Mesurer pour agir.
En années-lumière.

Deux mains forment un parfait balancier.
Il n'est pas possible de s'entraîner à glisser le long d'une corde raide, fût-elle tendue à 10 cm du Sol, avec une seule main pour assurer l'équilibre.
Jouer mains séparées ne tient pas debout.
C'est néanmoins ce que préconise la plupart des enseignants.
Qui s'étonnent ensuite de se casser les dents sur le chant.

Il faut vivre le chant pour en jouer avec harmonie.
Entendre la distance au Sol.
C'est de la musique, il n'y a pas d'autre solution.
Des deux mains.
La musique est l'interface calculatoire du cerveau.
Le reconnaître amène d'autres développements qui seront abordés une prochaine fois.
5 voix pour commencer.
Fuguer.
Jouer est chronophage. Rien ne peut remplacer les heures de pratique.
Vous avez beau connaître le geste, il faut l'exécuter.
Farpaitement !

Ne pas toucher à la corde sensible

table d'harmonie décorée

Cela faisait deux semaines que mon clavicorde me taquinait en usant d'une seule corde pour chanter le Do et le Mi de l'octave centrale.
Celle dont je me joue tout le temps.
La rupture est rapidement intervenue : à peine achevée la nuit où je l'avais accueilli en grandes pompes.

Chaque note est en effet chantée par une tige de laiton qui frappe deux cordes à l'unisson (la résonance induite par ce choeur permet au son de gagner une certaine ampleur - toute relative comme vous en conviendriez en l'entendant).
J'avais en effet décidé de réaccorder l'instrument selon le tempérament supposé de Bach et, idée saugrenue, j'avais voulu en profiter pour ramener le diapason de 415 à 440 Hz.
Je souhaitais en effet hausser le demi-ton afin de pouvoir comparer directement le tempérament du clavicorde au caractère égal du piano qui le jouxte.

J'avais, en son temps, accordé régulièrement l'épinette que j'avais acquise dont les cordes en fer en avaient vu d'autres et jamais, en trois ans de tripatouillages plus ou moins harmonieux, ne m'avait-elle donné de fil à retordre.
C'est donc avec la même désinvolture que je m'attaquai clef à la main au clavicorde et, le premier quart de tour donné, j'entendis un "boink" qui me signala que mon Do ne tenait plus qu'à un seul fil.
Je n'imaginais pas à quel point des cordes en laiton pouvaient être fragiles et s'accommoder difficilement avec ma brutalité de néophyte.
Pâlissant à l'idée de réitérer cet exploit sur la corde de rappel du Do, je tentai le Ré et, visant manifestement à côté, je me trompai de clef et tordis la cheville du Mi qui se rompit (je n'étais alors pas d'humeur à goûter ces allitérations).
Il me fallut un petit quart d'heure avant de reprendre contenance et, toute honte bue mais néanmoins penaud, je téléphonai à la factrice pour l'informer de mes exploits et, incidemment, lui demander de bien vouloir me faire parvenir des cordes de rechange afin de ramener l'harmonie aux choeurs de l'instrument.

Ce n'est que ce vendredi que l'enveloppe tant attendue se trouva dans ma boîte.
Une demi-douzaine de cordes de section différente dont 3 pour remplacer le Do et le Mi que j'avais brisés.
Deux pages d'instructions pour expliquer au béotien comment s'y prendre pour passer la corde au cou de l'animal rétif que je lus et relus avec une certaine appréhension.
Je n'avais donc qu'une seule corde de secours : 3 cordes de rechange pour 2 à remplacer.

Samedi matin, armé d'un tournevis et de la clef d'accord, je m'attelai à la délicate tâche consistant à démonter la plaque de bois qui fait office d'étouffoir et qui donne accès aux chevilles de fixation.
Premier incident après dix minutes, où à peine tendu, le Do rompit alors même que le son qu'il tenait était encore au Sol du dessus.
Boink à une quarte de l'accord idoine.
Re-coup de fil à la factrice qui m'expliqua que trop de précipitation nuit.
Poser et commencer à tendre la corde de laiton puis lui laisser le temps, une demi-heure minimum, de se faire à cette tension inhabituelle.
Le dernier ton est en effet particulièrement délicat à atteindre et il faut y aller avec une lenteur et une délicatesse dont je n'étais manifestement pas coutumier.

J'ai mis à profit ces temps de repos imposés pour, m'armant de la palette qu'avait ramenée Plume(O.) et haut en couleur, délicatement peindre a tempera les chevilles d'accord en associant un ton à chaque couleur.
Question d'éviter désormais les tensions supplémentaires en prenant cheville avec une mauvaise clef.
Ce n'est que ce dimanche soir que j'ai enfin pu accorder le Do et le Mi à l'unisson de leurs jumelles.
Le prélude en Do et tous ses arpèges qui courent le clavier m'ont permis de vérifier que j'étais à peu près d'accord avec le tempérament induit.
Nul doute que cet unisson sera perdue demain et qu'il me faudra finir de jouer sur ces cordes sensibles.
J'aurai été cependant prévenu : ne pas briser le fil ténu qui colore la table d'harmonie.

Mimo, décédé

5e anniversaire

Mon père s'est tué dans un accident de voiture, la Jaguar de ses rêves à crédit, le 12 février 1968, alors que je n'avais pas encore 5 ans.
Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite.
Ma mère alors âgée de 28 ans, dans sa douleur, mal entourée et ignorante des données de la psychologie du développement (nous sommes dans un pays sous-développé, patriarchal), a laissé filer la quenouille du père en voyage d'affaires.
Mon père était en effet souvent absent.
Directeur de la filiale d'une agence japonaise d'import-export (Marubeni Ldt.) dont il avait banalement épousé la secrétaire, il était souvent absent ou rentrait à une heure où les enfants que nous étions étaient depuis longtemps couchés, à défaut d'être endormis.
J'ai gardé de cette époque l'habitude de me réveiller au moindre bruit quand je le souhaite.

C'est ainsi que par commodité, par inertie, un soir, un voyage de mon père s'éternisa.
Il fallut plusieurs années avant que ma mère nous convoquât solennelle, ma soeur et moi, pour nous annoncer la nouvelle avec une mine de circonstance.
J'ai encore l'image de cette annonce en mémoire.
Tout de noir vêtue, assise nerveuse sur le bord de son lit, nous avouant que ce père en voyage s'était rendu ad patres.
Que voulez-vous ? Tout le monde, fût-il un séraphin, n'a pas la chance de bénéficier de l'intercession d'un archange pour son annonciation.
Aux commentaires charitablement distillés par la famille qui rappelait régulièrement l'état de nécessité, les traites de la voiture qu'il avait fallu régler, j'ai donc conclu, le plus logiquement du monde, qu'il était honteux que mon père fût mort puisqu'il avait fallu de surcroît plus de deux années avant que ma mère nous l'avouât, tirant une tête de six pieds de long, où je n'étais pas parvenu à démêler la douleur de la culpabilité.
Et ainsi, pendant toute ma scolarité, j'ai haï ces débuts d'année scolaire où la maîtresse puis le professeur, demandait que l'on déclinât à la cantonade le nom et la profession du père.

Mon père s'appelait Mimo.
Né un 25 décembre, ses parents pétris d'un humour discutable, l'avaient prénommé Emmanuel.
Il avait attendu sa majorité pour, officiellement, raccourcir ce prénom, faisant sien le diminutif dont l'avait affublés amis et famille.

J'appréhendais donc chaque rentrée des classes où je savais devoir entendre à chaque cours, le rire de la classe, en réponse aux questions inquisitoriales : Mimo, décédé.
Rouge de honte.
Je crois ne m'être débarrassé de cette honte que vers 17-18 ans.

Longtemps j'ai ainsi soutenu, bravache, qu'il me convenait, qu'il me plaisait même que je n'eusse point eu de père.
La honte que je m'étais construite des prénom, des circonstances du décès et des 4000$ généreusement octroyés par son employeur pour tout dédommagement, firent que je m'interdis, enfant, de m'imaginer même l'idée d'un père.
Je savais pourtant tenir l'essentiel de mon caractère et ce que je me complais à tenir d'original de celui dont je ne garde en mémoire que quelques images effilochées.
Ce sont de vieilles photos jaunies retrouvées au gré de fouilles impromptues ainsi que la lecture du récit des cauchemars récurrents d'un fils pleurant tous les soirs sa mère, depuis longtemps décédée, qui m'ont interpellées.

Nous sommes tous appelés à pleurer nos parents un jour.
Je n'ai jamais pleuré mon père. J'avais trop honte qu'il fût mort.
J'ai refoulé l'idée d'un père.
Je l'ai donc effacé ainsi que je résiste à la tentation de détruire ce fichier où j'en parle pour la première fois.
L'acceptant disparu, j'aurai pu développer tous les jeux de rôles auxquels s'adonnent les enfants où les morts parlent et vous dispensent leur sagesse d'outre-tombe.
Il était donc temps que je fasse le tri.

1980-2006 : Evolution et technologies

zx80portable 2006

J'ai acquis mon premier ordinateur, premier d'une longue lignée, en avril 1980, à l'âge de 16 ans.
Un ZX-80 de Sinclair, en kit, que j'ai dû monter en 2 ou 3 jours et que j'avais financé par le fruit de mon travail estival dans l'usine où ma mère était secrétaire.
Importé à Beyrouth de Grande-Bretagne au prix de 100 £ et qui m'avait coûté trois mois de labeur.

Processeur 8 bits Z80, cadencé à 3,5 MHz, 1Ko de mémoire vive (j'ai bien écrit 1 Ko), clavier QWERTY en plastique souple, affichage sur le canal 37 UHF de la télé (graphisme: 64x44 monochrome, texte : 32x15) et sauvegarde des éventuels programmes sur une cassette audio.
Programmable en Basic ou en assembleur (à coup de peek et poke).
Inutile de vous dire les hurlements de joie quand ma mère m'offrit l'extension mémoire de 4 Ko qui portait magnifiquement la capacité de l'engin à 5 Ko.
Des milliers d'heures à programmer des jeux de rôle, le calcul de Pi avec des milliers de décimales et autres tâches tout aussi indispensables à l'épanouissement de l'adolescent boutonneux et gauche que j'étais alors.
La course aux premières revues (4 pages) qui comportaient les précieuses commandes de l'assembleur (la bête était livrée nue, sans aucune documentation et il fallait procéder par tâtonnements pour comprendre les subtilités de la programmation en langage machine).

26 ans plus tard, je suis en train de laisser mes doigts courir sur le clavier d'un ordinateur portable qui ne me quitte pas du regard.
Il est équipé d'un processeur Pentium 4 centrino (32 bits) cadencé à 1,7 GHz, dispose de 1 Go de mémoire vive, d'un disque dur de 80 Go, d'un écran LCD affichant 32 millions de couleurs dans une définition de 1200x768, disposant d'une liaison de 54 Mbits à un routeur sans fil et d'un accès de 10 Mbits à l'Internet (qui me permet de faire le beau ici).

Il y a donc, grosso modo, un facteur 10^6 (un million) entre le ZX-80 d'antan et le portable d'aujourd'hui : affichage, capacité, vitesse, etc.
Mon actuel joujou me sert à pondre mes élucubrations sur des sujets variés, recèle la totalité de mes écrits (cours, projets, correspondance, etc. ), me permet d'enregistrer en MP3 les sons disgracieux que je tire de mon clavicorde, de stocker une copie de quelques 200 CD tirés de ma discothèque (pas un seul fichier dont je ne dispose des droits de copie privée).

Mon téléphone portable (qui communique par Bluetooth avec l'ordinateur portable, partageant ainsi agendas, contacts, notes et autres couriels) dispose, quant à lui, de 64 Mo de mémoire vive et d'une carte d'extension de 128 Mo où je stocke allègrement 2 heures de musique et quelques fichiers que je juge importants.

Retour en  1980, en France, à l'époque du ZX80.
Un certain Jacques C., après avoir été Premier Ministre, complote avec un certain François M. pour barrer la route d'un dénommé VGE vers un deuxième mandat.
Il a fait son bonhomme de chemin et, Premier Ministre derechef en 1986 est, depuis 1995, Président de la République.
Quand à Dominique V., actuel Premier Ministre, il est devenu Secrétaire des Affaires Étrangères en 1980.

Ma conclusion ?
Comme devait le crier le peuple de Chine il y a quelques millénaires (empereur Qin - prononcer Ch'in - 221 av JC à 206 av JC) : "Que le règne de notre empereur bien-aimé dure 10.000 glorieuses années".
Et pourquoi pas un million d'années pendant qu'on y est ?

Excalibur - Leonard Wibberley

Excalibur

"Au Très Honorable Premier Ministre de Sa Majesté,
la Reine Maud 1er

Cher Sir,
Ces derniers temps, j'ai beaucoup réfléchi au sujet de mon travail, je n'en aime ni les conditions, ni le nombre d'heures de présence, ni l'avenir qui m'est offert. Je n'ai à me plaindre ni du salaire, ni du logement, mais les heures sont plus que je n'en peux supporter, il en va de même des restrictions apportées par cette position à ma vie personnelle.
J'ai décidé, dès lors, de vous remettre ma démission effective depuis ce jour et je vous fais confiance pour trouver quelqu'un de plus qualifié afin de me remplacer.
Respectueusement vôtre.
Pamela Windsor"

Sur le vif

Première rentrée des classes, oct 1965

Jour d'examen.
Un premier avril.
Rue Philidor.
Echéphile et musicien.

Dans la cour de l'école de musique, attendant avec une patience teintée de peur existentielle que mon tour arrive.
Attendant de jouer le prélude en Do# Majeur de mon ami JSB.
Trois mois de répétitions, je devrais donc être prêt.
Un peu fébrile, anxieux, écoutant dans la cour les répétitions de l'orchestre qui couine à tout va. 
Mais on est jamais prêt quand on n'a pas l'habitude de jouer en public et que l'épreuve, car c'en est une, consiste en une audition... publique.

Un orchestre efface les peurs individuelles.
C'est une bonne thérapie de groupe pour exorciser ses frayeurs.
Un soliste, le pianiste amateur que je suis, se trouve en revanche, fatalement, à un moment seul devant son auditoire.

Devant des examinateurs en l'occurrence.
Et tout le travail de répétition, ces longues heures d'apprentissage nécessaires, tous ces efforts ne peuvent être couronnés d'un minimum de compréhension, si le soliste n'arrive pas à se convaincre que, pour une fois, il a envie que d'autres que lui écoutent la musique.
J'aurais tellement envie de dire combien je trouve ce prélude de Bach beau.
Raconter combien cette musique a été importante dans ma vie, privée, professionnelle, sentimentale.
A quel point elle m'a permis de découvrir des facettes de la musique, de moi-même, dont j'ignorais jusqu'alors l'existence.

Tiens, c'est assez joli ce que l'orchestre répète là !
Ce prélude peut être entendu comme une promenade bucolique dont la première partie, le thème, plante le décor.
Répété trois fois, main droite, main gauche, main droite, dans des tonalités voisines, ce thème annonce le premier orage de la promenade.
Six ou huit mesures, je ne sais plus exactement combien, un pur exercice contrapuntique.
Qui rappellent que ce clavier bien tempéré a aussi été conçu pour apprendre le clavier à des élèves, les fils du compositeur figurant au premier rang d'iceux-ci.

Une fois ce contrepoint achevé, une pause est engagée par la répétition du thème bucolique, à deux reprises.
C'est juste Bach proposant à son élève, votre serviteur, de reprendre ses esprits et se concentrer pour le passage du Prélude.

Un moment de jouissance dont l'éternité dure quatre mesures.
Lentement préparé par une montée chromatique hypnotique qui éjacule, chant et contre-chant, avant de conclure, graves, par la répétition inversée de la montée chromatique, .
Fin sur une cadence dans la tonalité de Do# majeur où le pianiste doit garder son souffle pour amener ce prélude à son terme harmonique.

C'est tout ce que Bach, les moi de répétition, qu'il faut que je me prépare à avoir envie d'exposer au public cependant que je suis en train d'attendre mon tour dans la cour de l'école, écoutant d'une oreille distraite les conversations tendues de mes compagnons d'infortune.
Il est amusant de voir et, quand on prend un peu de recul, entendre, combien c'est touchant.
J'allais écrire ridicule mais ça ne l'est pas.
Je pensais à une chanson de Brel : "Au suivant !".

Tous ces adultes qui ont volontairement décidé de consacrer des milliers d'heures à l'instrument dont ils ont rêvé.
Nous nous retrouvons soudain extraits de notre quotidien pour, dans une peur infantile, masochiste, trembler à l'idée de passer une audition devant 30 personnes qui n'en n'ont cure.

Il me souvient pourtant avoir, jadis, péroré en public devant un jury bien moins accommodant, autrement plus critique.
Il est bien entendu que la thèse que je défendais était alors mienne.
Mais je savais qu'elle ne comportait pas d'enjeu vital.

Cette audition est différente.
La musique est ce qu'il y a de plus important à mes yeux.
Il y a donc un chiasme, léger hiatus.
Bach est si structurant qu'il faut que j'accepte, calmement, de le raconter un peu et beaucoup de moi, hélas, en public.

J'entends les premières notes égrenées par le candidat qui me précède.
Il faut que je fasse le vide.
Eviter la curie.
Inch'allah.

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