
La coexistence est l’une des formes de la coopération qui doit se fonder sur les principes de la confiance et du respect mutuels. L’intérêt de cette coexistence est de réussir à atteindre les objectifs communs aux parties désireuses de coexister. Comment faire pour la concrétiser ? Quels canaux ? Quels objectifs ?
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il importe de préciser que la coexistence ne veut pas dire, dans notre conception, la banalisation des prises de position, l’amalgame des convictions, ou l’aliénation des religions à un modèle unique, fût-il à vocation humaine. Et pour cause, les vrais croyants ne peuvent s’accommoder de ces confusions qui tendent à escamoter les spécificités, les valeurs et l’identité de chaque religion, même s’ils encourent le risque d’être taxés d’extrémisme ou la chance d’être qualifiés d’esprits libres. Loin de revêtir son sens pelin, la notion de tolérance serait, dans le cas de concessions, synonyme de perfidie et de pervertissement.
En revanche, si l’acception de la tolérance garantit à chaque religion la possibilité de conserver ses principes et ses particularités, elle aura rencontré le vrai dessein qui conditionne toute action de coopération avec le non musulmans.
Pour arrêter les modalités de mise en oeuvre de l’idéal de coexistence avec les adeptes d’autres religions, les musulmans doivent s’appuyer sur les principes de confiance et de respect mutuels et partir de la volonté d’oeuvrer pour le bien de toute l’humanité, notamment dans les secteurs d’intérêt commun. En revanche, la tolérance ne doit pas concerner les autres volets qui ne seront d’aucun profit pour l’homme.
A notre avis, le modèle de coexistence proposé par Cheikh Mohammed Al Ghazali, qu’Allah l’ait en sa sainte miséricorde, est exemplaire car très représentatif de l’image de coexistence qui doit lier le musulman au non-musulman. Trois principes ont ainsi été avancés par l’Imam, pour illustrer les valeurs de la coexistence et du dialogue :
1- Se mettre d’accord pour exclure tout vocable attentatoire à la grandeur d’Allah, les parties concernées convenant de l’omniscience d’Allah, de son omnipotence, de sa miséricorde incommensurable et de sa pureté, etc.
2- S’accorder sur le fait qu’Allah élit ses prophètes parmi les hommes communs pour leur honnêteté et leur sagesse.
3- Trancher les questions litigieuses sur la base des principes de jugement communs et adopter ces principes comme plate-forme propre à toutes les religions(42).
En convenant de cette plate-forme, il est possible de concevoir une recherche scientifique plus approfondie qui engage des efforts communs, le but étant de consacrer les bases de la coexistence, ce qui reste, en premier et dernier lieux, la voie de coopération entre les croyants sur terre. Une telle démarche, qui se départ de l’influence religieuse, est très avantageuse pour la paix mondiale et la fraternité humaine, nobles idéaux de toute religion. Ce sont là les rêves bercés par la pensée philosophique depuis l’aube de la vie intellectuelle. Ce genre de quête élargit l’horizon des croyants, les incitant à s’attacher à la valeur la plus relevée de la religion. Il est, en outre, une des tâches que doivent remplir les spécialistes de l’histoire et des études comparées des religions(43).
Participer à cette oeuvre scientifique est d’un intérêt certain pour l’ensemble des Croyants. Celle-ci tend effectivement à consolider l’entente entre les croyants, à diffuser les valeurs humaines entre eux et à mettre en place les passerelles du rapprochement humain qui outrepasse le cadre du rapprochement intellectuel et culturel.
La coopération entre les religions en matière de préservation de l’environnement, de lutte contre les maladies graves, de lutte contre les formes de ségrégation, de dissipation de l’oppression excercée sur les peuples, les doctrines et les catégories brimées, c’est là un cadre assez large pour la coexistence entre les croyants.
Cette même coexistence doit envisager l’action commune, visant à lutter contre l’athéisme, la dépravation morale, la désagrégation de la cellule familiale, la délinquance infantile et les épidémies qui menacent la sécurité de l’individu et de la communauté et portent atteinte à la vie de l’homme.
Le cadre de la coexistence religieuse doit s’élargir davantage pour juguler les foyers de tension qui mettent en péril la paix, la sécurité et la stabilité dans différentes régions du globe comme la Palestine, la Bosnie-Herzégovine, la Province du Kossovo, le Cachemire, les Philippines et différentes régions d’Afrique et d’Asie. Cette action concertée sera profitable pour la communauté des hommes. En procédant de la sorte, la coexistence religieuse devient un moyen pour renforcer les efforts de la société visant à mettre en place la paix, le droit international, le respect des droits de l’homme et l’affirmation des libertés stipulées dans les conventions et les accords internationaux.
D’autre part, la coexistence entre les religions doit tendre à rendre justice aux opprimés de la terre, en contraignant les oppresseurs, qu’ils soient de l’Etat, de la société ou de simples individus, à se plier aux dispositions du droit international et prescriptions des religions révélées. C’est, ainsi, que la coexistence religieuse doit intégrer, dans ses préoccupations, la lutte contre la tyrannie et la spoliation de terres par l’usage de la violence, pour quelque raison que ce soit. Tout compromis avec les responsables de tels actes infâmes doit être exclu, même s’il s’agit de contourner les considérations politiques car il est dans l’essence de la coexistence religieuse un objectif primordial portant sur l’affirmation des valeurs de la justice et du respect de la dignité humaine. Ce sont là les communs dénominateurs à toutes les religions.
De plus, la coexistence religieuse doit tenir lieu de valeur auxiliaire servant à renforcer les efforts déployés par la communauté internationale dans le sens de la création d’un climat pour la coexistence civilisationnelle et culturelle entre les peuples et les nations. Ce sera ainsi le moteur qui devra promouvoir et enrichir ces efforts pour servir les fins de la paix juste, les parties engagées dans le processus de coexistence devant se défaire des contraintes et des entraves pouvant entrer en contradiction avec les valeurs de la coexistence.
Le mouvement judaïque et sioniste exerce des influences évidentes sur certaines catégories de chrétiens. Ainsi ont émergé des positions qui tendent à altérer certaines vérités de l’histoire. A titre d’exemple, la Grande Bretagne et les Etats-Unis d’Amérique ont vu naître des courants évangéliques, dont le plus important reste le mouvement dispensationaliste, qui soutient que la Sainte Bible, notamment les Chapitres d’Ezéchiel, de la Révalation et de Jean évoque certains signes avant-coureurs de la fin du Monde, comme le retour des Juifs en Palestine, l’avènement d’Israël, l’incendie nucléaire «d’Armageddon», la dévastation et la désolation, le décès de millions d’âmes humaines, l’avènement du Christ le Sauveur, la conversion des juifs au Christianisme et l’instauration de la paix dans le royaume millénaire du Christ. Ce courant compte plus de quarante millions d’adeptes, dont l’ancien président Ronald Reagan, et contrôle une large partie des médias américains, notamment des chaînes de télévision. Ses leaders s’associent aux éminents responsables à la Maison Blanche, au Pentagone et au Secrétariat d’Etat pour concevoir les orientations politiques et militaires destinées à gérer le conflit arabo-sioniste. Les adeptes de ce mouvement ont la conviction que les juifs sont le peuple élu et que ceux-ci ont le droit de posséder les territoires palestiniens. Ce mouvement est ainsi le socle du sionisme chrétien(44).
Bien que nombre d’églises chrétiennes catholiques et d’autres évangélistes (en plus des Eglises orientales orthodoxes), réfutent le bien-fondé de telles idées qu’elles jugent en rupture avec les dogmes du christianisme(45),la prépondérance de ce mouvement est grande aux Etats-Unis d’Amérique. Son influence sert les desseins d’expansion sous des formes diverses. Dans le dernier chapitre, nous avons vu que le Vatican avait pris des décisions historiques en faveur des juifs, qui ont l’inconvénient de mettre à mal quelques fondements traditionnels de la religion chrétienne, servant ainsi les intérêts de la politique sioniste.
Pour ces raisons, il est important d’être vigilants pour éviter que la coexistence religieuse ne subisse les effets pernicieux de l’action de ces mouvements qui servent des desseins politiques en rupture avec les principes du christianisme et les valeurs humaines nobles. Toute doctrine ou groupe chrétiens qui tombent sous la coupe de ces mouvements risquent de porter atteinte aux efforts de coexistence, en les vidant de leur raison d’être .
Si la coexistence religieuse, synonyme de la coexistence civilisationnelle et culturelle, n’aspirait pas à servir les nobles desseins de l’humanité, elle risque de se vider de son sens et de se réduire à des slogans creux. A cet égard, les musulmans sont tenus d’être attentifs aux objectifs qui sous-tendent les appels de certaines parties au dialogue et à la coexistence entre les religions et les autres systèmes de valeurs. Cette précaution nous épargnera d’être victimes du brouillage culturel et religieux, forme la plus pernicieuse aux effets plusieurs fois plus nuisibles que ceux de la tricherie en matière de commerce et d’industrie.
Conscients que nous sommes des menaces qui guettent l’humanité, nous avons la certitude que la coexistence entre les religions est une des nécessités impérieuses qui garantissent la survie du genre humain.
Dans le proche avenir, ce besoin se fera plus pressant, la raison étant les multiples signes avant-coureurs du vingt et unième siècle. De profondes crises politiques et économiques, mais aussi civilisationnelles et culturelles, éclateront certainement. Dans ce contexte, le rôle des religions révélées et des croyants s’accentue davantage, notamment pour la promotion de la coexistence entre les religions sur la bonne voie, répondant ainsi au commandement divin : «Dis : «O Gens du livre, venez à une formule moyenne entre vous et nous: de n’adorer que Dieu sans rien lui associer, de ne pas nous prendre les uns les autres pour maîtres en place de Dieu. S’ils se dérobent, eh bien ! dites : «témoignez que nous sommes de ceux qui se soumettent»(46).
Ce verset coranique met à notre disposition une règle générale définissant la position de l’islam à l’égard de la coexistence entre religions. Le mot d’ordre lancé par Allah par «Formule moyenne» à son Prophète Mohammed, que la Prière et le Salut soient sur lui, consiste en trois points : si le dialogue avec les Gens du livre doit se faire sur la question de la reconnaissance de l’unicité de la personne divine, les Croyants doivent se mettre d’accord sur trois principes essentiels :
1- N’adorer que le seul Allah
2- Ne rien lui associer
3- Ne pas élever des êtres humains au rang d’Allah.
Ce verset donne la règle d’or de la coexistence entre les religions car il appelle à la reconnaissance d’Allah, à la foi monothéiste et au rejet des formes d’oppression. Dans cet esprit, les Croyants sont tenus de ne craindre qu’Allah et de refuser de se soumettre à la tyrannie de despotes. Ces pratiques excessives sont périlleuses car elles peuvent porter préjudice à l’ordre du monde. Il est, donc, nécessaire de vouer la coexistence religieuse à Allah l’Unique, au service de la vie humaine digne, le tout en s’inspirant des valeurs de la foi, du bien et de la piété.
Mohamed El jerroudi
Source: ISESCO.