Etrangeté. L’amazigh est essentiellement oral et quotidien. De cette langue séculaire, il restait un alphabet : quelques traces écrites sur des épitaphes… Mohamed Ouagrar a souvent été face à l’absence de mots. Il a été les collecter chez les anciens. « Auprès de ceux qui n’ont qu’une seule langue, un berbère très pur, et qui ne connaissent pas un mot d’arabe » , dit-il . Une démarche qu’avaient suivie Chadia Derkaoui, linguiste, et Zohra Makach, professeure de théâtre à l’université d’Agadir, quand ­elles avaient traduit les Justes en 2004. « La justice, la révolution, sont des concepts que nous avons eu du mal à faire passer en amazigh. Nous étions confrontées à l’étrangeté de notre langue maternelle que nous n’avons jamais apprise… »

La parution prochaine d’ En attendant Godot témoigne du renouveau de la culture amazigh. La langue avait résisté au phénicien, au latin… mais le XXe siècle a bien failli avoir ses mots. « Le cloisonnement géographique des Berbères l’a longtemps sauvée, explique Chadia Derkaoui . Mais avec l’alphabétisation et le développement des moyens de communication, elle est devenue très fragile. Après le protectorat français, le royaume avait une obsession : l’unité. Pas question de permettre l’apprentissage des langues maternelles. » Hassan II étouffe la langue et la culture berbère .

Mais en 2001, Mohamed VI - qui assume une berbérité venue de sa mère - déclare que la langue amazigh est un élément fondamental de l’identité nationale marocaine. L’Institut royal pour la culture amazigh (Ircam) codifie alors la langue à reconstruire. L’amazigh est désormais enseigné dans plusieurs écoles et en septembre dernier, l’université d’Agadir a ouvert un master en langue et culture amazigh. Sur une feuille blanche, Mohamed Ouagrar trace des symboles. Des bâtons, des fourches et des croix. Après 2001, il a bien fallu coucher cette langue sur le papier… et choisir un alphabet. Lettres arabes, solution supportée par les panarabistes et les islamistes, ou latines, option préconisée par les ­chercheurs berbères qui ont souvent fait leurs études en France ? « Pour sortir de l’impasse, l’Ircam a choisi l’alphabet d’origine de la langue amazigh, l’alphabet tifinagh, proche du phénicien », rap­porte Chadia Derkaoui.

« Agenda ». A l’origine, l’ama­zigh pouvait s’écrire de droite à gauche, de bas en haut… L’Ircam a tranché : il se lira de gauche à droite. Depuis, l’amazigh reprend vie peu à peu. Les Fleurs du mal, le Petit prince ou Roberto Zucco de Koltès ont été traduits. Et l’attente de Godot, donc, dans une langue où pourtant, le mot « agenda » n’existe pas. « Dans une langue orale, que faire d’un objet où écrire des rendez-vous ? ».

.Mohamed El jerroudi