Une œuvre peinte pas avec le Noir mais dans le Noir .
samedi 1 décembre 2007 :: arts :: Alerter la modération
Pierre Soulages
Pierre Soulages Né en 1919 à Rodez. Fait des études d'arts plastiques.
Il développe un style tragique avec une écriture picturale à larges traits de couleur brune, bleu d'encre et surtout noire. C'est cet "Œuvre au Noir" qui le rend célèbre avec d'immenses toiles où les gestes s'animent et jettent à la brosse de grands empattements cursifs qui donnent un noir symbole de force et de présence : "Une œuvre peinte non pas avec le noir mais dans le noir "" (Nuridsany).
Mais beaucoup de toiles gardent une réserve, un blanc, un point de jour, une lucarne où la lumière triomphe et se manifeste. Sur d'autres ce sont "les différences de textures lisses, fibreuses, calmes, tendres ou agitées qui captent ou refusent la lumière et font naître des noirs gris ou des noirs profonds".
Il a dit aussi : "C'est ce que je fais qui m'apprend ce que je cherche, car l'artiste va vers ce qu'il ne connaît pas par des chemins qu'il ignore".

J’aime l’autorité du noir, dit-il. C’est une couleur qui ne transige pas. Une couleur violente mais qui incite pourtant à l’intériorisation. A la fois couleur et non-couleur. Quand la lumière s’y reflète, il la transforme, la transmute. Il ouvre un champ mental qui lui est propre." Car c’est là que tout se passe : dans la lumière du noir. Ou plutôt dans la faculté du "noir Soulages" à réfléchir la lumière, à la moduler, la sculpter, y soulever des lames de fond, y creuser d’obscures profondeurs, y scander des rythmes et tensions, y plisser des textures géologiques.
Alors, Soulages champion du monochrome noir ? Justement pas, puisque ce n’est pas la couleur elle-même qui est son matériau premier, mais bien la lumière qu’elle révèle et organise. Soit un au-delà du noir. Ou un "outrenoir", pour reprendre le nom qu’il a donné aux immenses toiles qu’il s’est mis à recouvrir intégralement de noir à partir de 1979. Et dont l’origine remonte peut-être à sa tendre enfance et à cette histoire restée gravée dans les annales familiales. Il avait alors à peine huit ans. A une amie de sa sœur aînée qui lui demandait ce qu’il était en train de dessiner à l’encre sur une feuille blanche, il avait répondu : un paysage de neige. Rire de la demoiselle : un paysage de neige à l’encre noire ! Ah, ah, ah !... Le jeune garçon, vexé, n’en démord pas. "Ce que je voulais faire avec mon encre, souligne-t-il, c’était rendre le blanc du papier encore plus blanc, plus lumineux, comme la neige. C’est du moins l’explication que j’en donne maintenant."

Ses toiles géantes, souvent déclinées en polyptyques, ne montrent rien qui leur soit extérieur ni ne renvoient à rien d’autre qu’elles-mêmes. Devant elles, le spectateur est assigné frontalement, englobé dans l’espace qu’elles sécrètent, saisi par l’intensité de leur présence. Une présence physique, tactile, sensuelle et dégageant une formidable énergie contenue. Mais métaphysique aussi, qui force à l’intériorité et à la méditation.
Une peinture de matérialité sourde et violente, et, tout à la fois, d’"immatière" changeante et vibrante qui ne cesse de se transformer selon l’angle par lequel on l’aborde. L’art de Soulages est dans l’action directe qui se cherche en se faisant. Mais au bout du compte, observe-t-il, "l’œuvre vit du regard qu’on lui porte. Elle ne se limite ni à ce qu’elle est ni à celui qui l’a produite, elle est faite aussi de celui qui la regarde. Ma peinture est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire".
.Mohamed El jerroudi

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