Mensonge.
lundi 19 novembre 2007 :: Scineces sociales :: Alerter la modération

Pour être un "bon menteur", il faut jouir de trois facultés :Une bonne mémoire pour se souvenir des mensonges que l'on fait ; De l'imagination ;
Des dons de comédien . Mais alors que l'adulte menteur se sert généralement de ces trois facultés par fourberie, pour abuser autrui - et ne développe que des récits vraisemblables, ayant l'air ou les accents de la vérité -, l'enfant les utilise ordinairement plutôt dans le but de s'arracher au monde donné, afin d'en créer un autre, plus conforme à son désir, et qu'il ne songe même pas à faire passer pour réel. Il éprouve alors ce que Nicolas Grimaldi appelle admirablement "la griserie d'entrer en dissidence par rapport au réel" . Faut-il le lui reprocher ?
Oui, disait Platon, qui haïssait en tout le "pseudos" - terme qui, chez lui, désignait le mensonge, la fausseté, l'erreur, mais aussi la fiction poétique -, et aurait voulu chasser les poètes de sa cité idéale. Non, répondait La Fontaine : "Qui mentirait comme Esope et comme Homère, un vrai menteur ne serait : le doux charme de maint songe par leur bel art inventé, sous les habits du mensonge nous offre la vérité" .
Le mot mensonge viendrait du latin "mens", qui veut dire esprit, et de "songe", rêve. Le mensonge comme songe de l'esprit... Mais ne s'agit-il pas là d'une étymologie... mensongère et fausse ? Qu'importe au fond, et ce pour deux raisons. La première est que ce jeu de mots donne au fabuliste l'occasion de rimes riches et d'une fable admirable. La seconde est qu'il nous est murmuré ici que l'enfant et l'adulte, qui ne gaspillerait pas tout de la grâce à laquelle il était promis, ont besoin de rêveries : que vivent le père Noël et la petite souris! Nous admirons l'héroïsme d'un homme qui comme Socrate tente de se tenir debout en refusant toute forme d'illusion. Mais nous pensons, aussi, que la pratique de la vie ne va pas sans une certaine "théâtralisation" de notre destin,, et qu'il faut parfois "jouer" pour trouver en soi le personnage capable d'assumer la complexité du réel...

Ainsi, il nous semble qu'aux rationalismes purs, mais durs, d'un Kant ou d'un Platon - qui après avoir emprunté des chemins différents arrivent à la même conclusion : une condamnation sans appel du mensonge -, pourrait s'opposer une éthique plus prudente. Qu'il y ait dans tout mensonge laideur et mesquine contradiction est vrai, mais que tout mensonge soit immoral ne l'est pas. Que mentir à autrui, ce soit le mépriser, nous semble peu contestable, mais qu'il y ait quelque chose comme un droit de garder pour soi, de dissimuler, de résister à la demande de vérité, d'aveu ou de transparence publique, quelque chose comme un droit au for intérieur, au silence, au secret, et même à la fiction, nous paraît tout aussi incontestable... Toutefois il nous faudrait trouver un moyen qui fasse que le mensonge, c'est-à-dire l'exception, demeure exceptionnel...
Lorsque l'on ne sait plus que faire, agissons comme la "Madeleine à la veilleuse" de Georges de La Tour : la fragile lumière d'une chandelle peut révéler ce qui se cachait dans l'obscurité. La philosophie est cette lumière fragile, elle se trouve dans l'oeil de tout homme de bonne volonté, car dans nos yeux, où tristesse, remords, incertitude et mensonge ont leur gîte, luit aussi la lumière de la conscience.
Mohamed El jerroudi

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