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Retour aux sources

Je m'appelle Tomy. Je suis né sur une île perdue de l'océan, au milieu des huttes et des cocotiers. Il y a deux ans, papa, maman, mes deux soeurs et moi sommes arrivés en Angleterre, avec toute l'équipe. Dans notre île, la grande montagne blanche s'était réveillée... Nous habitons dans un quartier pauvre de Londre: une cité a été aménagée pour nous; je ne l'aime pas. Elle est laide, avec ses tours noirâtres et ses cheminées qui montent vers le ciel enfumé. Aujourd'hui est un grand jour car nous avons décidé de préparer un éventuel retour dans l'île. Nous nous sommes rapidement installés dans le hangar de Jim, notre chef, et attendons les derniers membres de la communauté.

Nous sommes maintenant au complet, assis sur des sièges de fortune. Jim se lance dans un discours qu'il affectionne en temps de crise: la réunion promet d'être passionnée. Nous écoutons attentivement son plaidoyer: " Chers amis, inutile de vous rappeler les faits: je pense au retour. la vie dans cette cité est devenue monotone. Nous ne voyons l'avenir que d'un oeil inquiet. La plupart d'entre nous n'ont pu trouver que quelques petits métiers; nos enfants ne parviennent pas à s'intégrer dans leurs écoles. Nous formons un monde à part, isolé. Dernièrement, Sam a perdu son emploi... "

Une voix bourrue l'interrompt. C'est monsieur Guillain, l'homme le plus riche parce qu'il " travaille dans la finance ": " Jim, tu as tort de parler ainsi de notre vie. Nous ne sommes pas si malheureux et nous devenons civilisés. Finie pour nous, cette vie primitive. Finies, les huttes croulantes, l'hygiène désastreuse. Nous apprenons à nous amuser! Nous allons perdre le confort si nous repartons! Et puis... il y a le volcan. Qui nous dit qu'il ne va pas gronder à nouveau? " La réponse suivit alors un bref silence: " Bien sûr Guillain, mais il n'est pas question pour nous, lorsque nous retournerons là-bas, de mener de nouveau cette vie primitive. Simplement, nous garderons nos traditions, nos fêtes. Ici, nous sommes perdus. Et puis, il faut penser aux autres. Beaucoup n'ont pas le métier que tu exerces; cet univers leur est encore inconnu. Mon rêve, ce serait de construire un genre d'hôpital, une école où on apprendrait l'histoire de nos ancêtres et nos coutumes aux enfants. Nous retrouverions ainsi nos racines, notre terre. Reconstruire ne me fait pas peur! "

Il questionne Rakal, le plus vénérable et le plus ancien de notre tribu. Celui-là pense sagement que Jim a raison, que nous ne pouvons pas rester en Angleterre: nous risquerions de nous détruire, de perdre nos traditions. Puis une grande clameur s'élève dans l'assemblée: le discours de notre chef a conquis les plus réticents; presque tous sont d'accord. Nous procédons au vote. Ce dernier confirme mes pensées; le retour est approuvé par une très large majorité. Nous partons.

Et voilà que notre réunion prend fin. je lis dans les yeux de mes parents, et surtout de grand-mère, une joie intense, celle de la liberté retrouvée.

Serge-René Fuchet

La main gantée

New Patchwork n°2 - rubrique Nouvelle - janvier 2007

Treize février de l'an deux mille sept. Hanke laisse sa main gauche se mouvoir, pousse légèrement la manche de sa chemise blanche qui camoufle sa montre Tag Heuer. Il est quatorze heures cinq.

Un de ses bras étendu en avant, tâtonnant dans le vide, Orion, le géant aveugle, avance lentement. D'un geste de la main, il creuse et crée l'espace: aucune perspective ne s'offre à lui, aucun but n'est fixé à sa déambulation dans le couloir du manoir. Ignorant tout du lieu où il se rend, attiré par un lointain dont il ne voit rien, et dont il sait, pourtant, l'existence, le géant doit se contenter du présent qu'il atteint dans l'immédiat, à l'extrémité de son corps.

Un stylo à la main droite, Hanke chemine, ligne à ligne, sur la feuille blanche. Main écrivant, stylo-plume fermement inséré entre le pouce, l'index et le majeur; plume frottant la feuille de papier avec une impressionnante régularité. C'est de l'encre noire qui coule. Soudain Hanke sent son index lâcher le stylo. Une goutte de sang se répand sur le mot " main ". Le rouge écarlate du sang se mélange à l'encre noire. Hanke relève la main et regarde son pouce. Il y a du rouge et du noir sur sa peau. Il sort son mouchoir et essuie de sa main gauche. Il remet l'étoffe à sa place dans son pantalon de velours noir et regarde.

Hanke lève les yeux et regarde le grand tableau accroché au mur de son bureau: une vieille toile du peintre suisse Paul Klee, peu connue. Les couleurs rouge et noire dominent dans la répartition des figures géométriques qui a permis à la main d'occuper l'espace. Le rouge et le noir font penser à Stendhal. Il a relu La Chartreuse de Parme il y a un mois. Mais il n'a pas envie de rêver. Son index ne saigne plus. Il a arrêté d'écrire. Le récit n'a pas pris forme, même s'il avait quelque vague projet initial.

Hanke allume une cigarette et tend la main gauche pour attraper le journal de la veille. Il y a un gros titre en première page: " L'hiver le plus long ". Il tourne les pages de la main droite. Il a brusquement un geste d'énervement: il ne retrouve pas son article. La chronique gastronomique, les mots croisés, les faits divers... Ah si... voici en dernière page un petit titre avec son article encadré, mais pas de photographie: " Une quinquagénaire étranglée dans sa chambre à coucher ". Hanke parcourt l'article et ressasse les quelques phrases clés. Une femme célibataire d'une cinquantaine d'années, dont la mère tient à ce que l'anonymat soit préservé, a été mystérieusement étranglée dans sa chambre à coucher. La chambre n'avait pas de fenêtre et la porte était fermée à clé de l'intérieur. Parvenue sur les lieux, la police, avertie par la femme de ménage, n'a pu que constater la mort de cette dame, réputée quinquagénaire. L'inspecteur s'est refusé à tout commentaire et a tout simplement confirmé qu'il n'y avait aucun indice, si ce n'est que la thèse du suicide est d'ores et déjà écartée par le médecin légiste. L'inspecteur est persuadé que l'assassin avait la main gantée. La femme de ménage, interrogée au commissariat, est sortie vers midi; son alibi l'épargne de tout soupçon.

Hanke se cure les ongles en méditant. Il n'en est pas à son premier fait divers. Il relit encore l'article, parcourt les autres faits divers, et se voit déjà en train d'écrire son prochain abstract: " la main gantée a encore frappé ". Il est quatorze heures cinquante-cinq. La sonnerie du téléphone le sort de sa torpeur. Il décroche, plaquant l'écouteur sur son oreille gauche. C'est Jean, son collègue de journal.

" Hanke?! Tu vas recommencer! Un pépé a été étranglé dans sa chambre à coucher fermée à clé de l'intérieur!

- Hein? Quand celà?

- On ne sait pas exactement. C'est son petit-fils qui a vu le premier le cadavre étendu sur le lit. Il a fallu qu'il défonce la porte auparavant car personne ne répondait, ce qui n'était pas dans les habitudes de son grand-père, qui s'enfermait assez souvent à double tour à ces heures là mais répondait systématiquement quand on tembourinait à la porte.

- Ca alors! Je me demande comment il a pu entrer!

- Qui?

- Et bien, l'homme à la main gantée!

- L'homme à la main gantée? Comment peux-tu savoir qu'il portait des gants?

- Parce qu'une dame quinquagénaire a été assassinée avant-hier par un tueur à la main gantée! Je viens de le lire dans les faits divers du journal local d'hier et comme par hasard l'événement a eu lieu dans le même village de Belmont. Il n'y a aucun doute: nous avons à faire à un tueur en série qui s'en prend aux habitants de ce bled, Jean.

- C'est quand même un peu fort! Ah! Attends deux minutes! Il y a un fax qui vient d'arriver et on me signale que l'assassin aurait été arrêté par la police!

- Les nouvelles vont vite, décidément. Bon, je te retrouves au commissariat et on fait le papier après pour la première page!

- Pourquoi en première page?

- Bien voyons! Parce que je sais qui est l'assassin! "

Serge-René Fuchet

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