GASPARD DE LA NUIT
dimanche 26 février 2012 :: REMINISCENCES :: Alerter la modération
Fantaisies à la manière de CALLOT et de REMBRANDT, par Louis BERTRAND ; précédé d'une notice, par SAINTE-BEUVE.
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Ceci est un livre tout de forme : livre d'art pour le public artistique, curieux chapelet dont chaque grain est délicatement et profondément ciselé, et dont la main insouciante du public bourgeois ne doit point dérouler ni interroger les caprices. – Si donc vous êtes de ceux qui se plaisent au bercement des rêves ; de ceux qui, venus pour visiter l'œuvre d'un grand maître, s'arrêtent parfois aux vestibules des galeries, charmés qu'ils sont des détails et des enroulements d'une folle arabesque, – et qui, suivant amoureusement les pentes de leurs rêveries, oublient, repliés en eux-mêmes, le motif de leur présence et l'œuvre magistrale qu'ils viennent admirer ; – si vous êtes de ceux qui préfèrent à la rotondité capace et bourgeoise du pot d'étain flamand les fines niellures, et les fantaisies bizarres, et les échancrures harmonieuses d'un beau vase florentin ; – vase qui ne peut du reste contenir assez de liqueur pour en mouiller les lèvres ; – si enfin, au lieu de recevoir à travers de larges carreaux blancs les rayons d'or du soleil de juin, vous vous plaisez à teindre des mille nuances de vos vitraux peints ses traits éclatants qui s'y brisent et s'y éparpillent, pareils aux flèches d'un carquois qui s'épancheraient dans l'eau ; – Lecteur, si vous êtes un de ces élus à qui l'art s'est révélé, et qui l'aiment jusque dans ses formes les plus fugitives et les plus étranges, prenez ce livre : c'est pour vous qu'il fut écrit, et c'est vous seul qui le pouvez dignement apprécier ; car il est tout à la fois le chapelet aux ciselures profondes, la coupe florentine incommode, mais curieusement fouillée par un habile ciseau, et le vitrail de couleurs qui affaiblit la lumière, mais colore harmonieusement les clartés qu'il tamise, et verse doucement dans le sanctuaire abrité, et en même temps embelli par les losanges de son treillis.
Quant à vous analyser le livre de Louis Bertrand, le ferons-nous, – et même le devons-nous entreprendre ? Non ; nous ne pouvons ni ne devons le faire. Car, pour nous en tenir à une de nos comparaisons précédentes, ce n'est point en vous faisant l'histoire des personnages sculptés aux flancs d'une coupe que nous pourrons vous en donner une exacte idée : si vous tenez à connaître l'œuvre de Benvenuto, allez aux musées la voir et l'étudier (sauf plus tard à faire, s'il y a lieu, l'historique des figurines) ; mais d'abord, et avant tout, voyez, et pénétrez-vous de l'inspiration de l'artiste. Ainsi du livre de Louis Bertrand : l'analyse ne l'expliquerait pas, – pour le connaître, lisez-le ; et surtout, avant tout, tâchez pour cette lecture de vous débarrasser de toute préoccupation politique, philanthropique ou utilitaire, de toute idée sérieuse en un mot (sérieux est poli), car je vous l'ai dit et je vous le répète, c'est là un livre d'art fantasque et vagabond, exaltant la forme partout et toujours, et l'exaltant même au dépens du fonds.
Du reste, nous ne nous le dissimulons pas, si remarquable que soit ce livre en lui-même, il ne serait bon ni de le suivre ni de l'imiter : car, dans une étude aussi exclusive de la forme, l'inspiration naïve dédaignée s'efface et se perd, et laisse bientôt l'artiste à ne chercher que dans les mots et leur alliance possible des routes nouvelles à la poésie, – routes que peut-être il lui eût frayées, dans le monde intellectuel des idées et des sentiments qu'il s'est volontairement fermé. Donc, tout en louant Gaspard de la Nuit, nous ne le considérons pourtant que comme la fantaisie d'un artiste éminent qui, par ces luttes de style, s'habituait à vaincre les difficultés de sa langue ; – que comme les exercices d'un écrivain consciencieux qui peut-être venait d'achever dans sa tête le plan d'une œuvre plus durable, lorsque la mort l'est venu frapper, et, du lit banal de l'hospice (couche funèbre où tant de nobles intelligences ont déjà rendu leur dernier souffle), l'a poussé au tombeau. Mais laissons, pour ce moment, les tristes souvenirs et les réflexions amères que la fin déplorable de l'auteur nous pourrait suggérer, et ne perdons pas son livre de vue.
Les fantaisies de Gaspard de la Nuit se divisent en six livres : c'est d'abord l'École Flamande, charmants croquis, où se remarquent surtout les trois pièces ayant pour titre : Le Maçon, Les Cinq doigts de la main et La Viole de Gamba ; puis c'est Le Vieux Paris, La Nuit et ses prestiges, fantaisies étranges où reviennent danser et s'ébattre tout ce que le catholicisme du moyen âge enfanta jamais de terreurs, fantômes que le poète, semblable à Macabre, met en branle aux accords du magique rebec ; puis ce sont les Chroniques et l'Espagne et l'Italie avec ses chapelets et ses espingoles, avec ses moines et ses bandits, et aussi ses sénoras long-voilées, comme dit un poète ; – et puis enfin ce sont Les Silves, – soupirs de tristesse et d'amour, de désenchantement et d'espérance, où l'auteur, moins préoccupé de la forme, laisse échapper mille éclairs de sensibilité naïve qui charment et impressionnent doucement l'âme, et la font sympathiser plus vivement avec l'écrivain, dont la personnalité s'était dans le reste du livre presque entièrement dérobée au regard.
C'est avec peine que nous nous refusons au plaisir de vous en citer au moins un morceau, mais l'espace nous manque et déjà nous en avons plus dit que notre intention ne le portait. Nous avons d'ailleurs un excellent motif d'en finir, et une excuse toute trouvée dans l'intéressante notice sur le livre et sur l'auteur, que M. Sainte-Beuve a mise en tête des Fantaisies de Gaspard, et à laquelle nous renvoyons nos lecteurs.
P. B.
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(in Revue du Calvados, 3ème année, Caen : Au bureau de la revue, 1842)

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