Les hallucinations peuvent avoir lieu dans trois circonstances différentes : 1° Sous l'influence de l'excitation pathologique du cerveau chez les aliénés ; 2° sous l'influence de l'excitation physiologique du cerveau chez les penseurs profonds et chez les préoccupés ; 3° sous l'influence d'un calme complet du cerveau.

   Étudions les hallucinations dans ces trois circonstances.

   1° Hallucinations pathologiques de la folie. – L'état du cerveau dans la folie est on ne peut plus favorable à la production de l'hallucination, surtout dans la période où cet organe n'est point encore altéré, et où son excitation pathologique, ainsi qu'une modification dans son activité, déterminent l'exaltation et la perversion des facultés instinctives. Dans ce cas, l'objet de l'hallucination est toujours tiré des idées délirantes de l'aliéné ; celui-ci voit cet objet, le touche, entend des sons qui en émanent. On comprend combien ce phénomène, lorsqu'il se produit chez ce malade, doit favoriser ses entraînements passionnés. Prenons comme exemple d'hallucination dans la folie, l'observation suivante ; le fait s'est passé aux environs de New-York, en janvier 1860. Il est rapporté en ces termes par la Gazette des Tribunaux, de Paris :

 

   « Jaud et Clarisse Comstok, plutôt pauvres que riches, avaient quatre enfants. L'aîné, William, est leur meurtrier. Les deux vieillards avaient 70 ans environ, et vivaient avec leur fils dans une chaumière. La personne qui connut le crime fut un voisin qui, regardant par la fenêtre ouverte, aperçut les cadavres des deux vieillards étendus sur le plancher ; le parricide était tranquillement assis entre eux. Tous deux, outre des meurtrissures à la tête faites à coups de hache, avaient une plaie énorme au sein gauche, faite pour leur arracher le cœur. Le désordre des vêtements témoignait une lutte. À terre étaient une casserole cassée et un couteau sanglant. On découvrit plus tard dans le four du poêle les deux cœurs à demi rôtis et rongés. Pendant que le témoin, fasciné par ce spectacle, continuait à regarder, le meurtrier alla s'étendre languissamment sur un sofa, et un ronflement sonore annonça bientôt qu'il dormait. Ce fut alors qu'il fut garrotté et arrêté. Le témoin était venu regarder à la fenêtre, parce que peu auparavant le meurtrier lui avait dit : « Viens à la maison, il n'y manque pas de viande fraîche. » Ces mots, et le feu avec lequel ils avaient été prononcés, lui avaient causé une étrange impression, et il avait voulu voir ce que c'était que cette viande fraîche. William a 37 ans : sa figure indique plutôt l'hébétement que la férocité ; il passait pour doux et inoffensif. Depuis quelque temps, il buvait avec excès. Il était très bien avec ses parents, qui ne se sont jamais plaints de lui.

   Voici les motifs qu'il donne de son crime : Depuis quelques jours, j'étais hanté par des voix qui, toutes, me répétaient sans cesse : « Il nous faut des cœurs, nous avons absolument besoin de cœurs, procure-nous en. » – Je ne savais pas d'abord où trouver ces cœurs, et pourtant il en fallait à ces voix. Il y a trois à quatre jours, j'eus l'idée de tuer mon frère et sa femme. Ç'aurait été toujours deux cœurs de gagnés. Mais quand je revins, ils n'étaient plus chez eux. Cela me contraria, parce que ces voix me tourmentaient de plus en plus. Enfin, rentrant le soir à la maison, ma mère étant occupée à coudre, je passai devant elle, je pris une casserole sur le poêle, et je lui cassai la tête ; elle tomba. Mon père s'élança alors sur moi, une lutte s'engagea ; mais à force de frapper avec le morceau de casserole qui me restait à la main, il lâcha prise. Je saisis alors une hache, et le tuai. Il respirait encore lorsque je lui arrachai le cœur dont j'avais besoin. Quant à ma mère, ce fut plus facile ; mais mon père avait la peau dure. Je voulais retourner chez mon frère et ma belle-sœur pour achever l'affaire, mais le sommeil me gagna, et je me couchai. J'avais auparavant cherché un rasoir pour me couper la gorge et terminer la tragédie ; mais je n'ai pas pu le trouver. C'est drôle, n'est-ce pas ? Il n'a jamais voulu ou pu expliquer pourquoi il avait fait rôtir les cœurs et les avait mangés en partie. Il dit qu'il ne se souvient pas de cela. »

 

   L'excitation pathologique du cerveau, sous l'influence de laquelle ces idées folles, ces penchants contre-nature se manifestaient dans l'esprit de ce malheureux, sans y être combattus par des sentiments rationnels, cette excitation pathologique, dis-je, se propageant aux racines des nerfs auditifs, il résulta de l'ébranlement de ces nerfs des sons qui exprimaient les idées délirantes de cet aliéné, idées inspirées par le penchant homicide que sa maladie cérébrale avait fait surgir dans son esprit. Sa passion homicide, exprimée si bizarrement par l'idée d'avoir des cœurs, par le besoin de les arracher du corps de ses victimes, s'attache à tous ses parents. Il songe d'abord à tuer son frère et la femme de celui-ci. En leur absence, son père et sa mère se présentent ; il les sacrifie, sans en être détourné par une seule bonne pensée. Ce double meurtre ne satisfaisant pas complètement son penchant homicide, il songe à se tuer ; mais, ne trouvant pas l'instrument avec lequel il lui vint l'idée d'accomplir le suicide, il pense à aller tuer son frère et sa belle-sœur. Le sommeil, qui le saisit sur ces entrefaites, l'empêche d'accomplir ce projet. Ce calme subit, cette détente de son esprit, qui lui permirent alors de tomber dans un sommeil profond et complet, furent le résultat de la satisfaction du penchant qui le tourmentait ; la crise impulsive était terminée.

_____

 

(Prosper Despine, Étude sur les facultés intellectuelles et morales dans leur état normal et dans leurs manifestations anormales chez les aliénés et chez les criminels, tome II, Paris : F. Savy, 1868)