Que faire en chemin de fer, sans pouvoir jouir de ce qui se passe à l'extérieur, contrarié que l'on est par l'air qui vous souffle au visage ? On n'a que deux alternatives : ou dormir ou faire connaissance avec ses voisins et entamer la conversation. La tournure souffreteuse de ma vieille voisine m'inspira quelque intérêt et ce fut vers elle que se portèrent d'abord mes attentions. Dans les chocs qui accompagnent presque toujours les temps d'arrêt, un paquet assez volumineux fixé à une patère du wagon se détacha et tomba sur ma pauvre compagne ; nous nous informâmes aussitôt si cette chute ne lui avait pas fait mal...

 

   « Voyez, nous dit-elle, comme Dieu fait bien tout ce qu'il fait ; si comme vous autres, j'eusse été droite, ce fardeau me fût tombé sur la tête, et peut-être m'eût-il blessée, au lieu de cela il est tombé sur mon dos, qui n'a rien à craindre, il en a porté bien d'autres.

 

 – Comment cela ? lui dis-je, vous lui avez donc fait faire un service de porte-faix ?

 

   – Non pas tout à fait, mais un service de porte-diable. C'est une histoire un peu longue, mais véritable, malgré tout l'extraordinaire dont elle est accompagnée. La route est longue et pas très amusante, il me prend fantaisie de vous la conter pour peu que cela puisse vous être agréable. »

 

   Le voisin de droite dont le hasard m'avait favorisé était un charmant Écossais, aux favoris près, Capitaine dans le Régiment des sans-culottes de la Garde, décoré en Crimée d'un magnifique coup de sabre qui lui sillonnait le visage jusqu'à l'oreille;  il retournait à son régiment après un congé qu'il venait de passer sur le continent. À la proposition de notre aimable vieille, il vint se placer devant elle pour ne pas perdre une seule de ses paroles, qui avaient de la peine à parvenir à notre oreille vu la direction opposée vers laquelle elles étaient dirigées.

 

   « Je m'appelle Anne Kervanec et suis née dans un petit village des environs d'Auray. Je fus autrefois grande, bien faite et même jolie à ce que m'ont dit et mon miroir et les amoureux. Je possédais deux qualités qui se rencontrent rarement ensemble, celles d'être une bonne ménagère et la meilleure danseuse du village. Aujourd'hui, j'ai plus de soixante-dix ans, et, depuis vingt ans, il ne m'a pas été possible de me tenir droite. Quoique mon dos soit courbé de façon à être parallèle avec la terre, ma santé est bonne, et ma tête encore vigoureuse. Je vis dans la famille de mon fils aîné et je vais à Calais recueillir un petit héritage. J'aurais bien pu envoyer une procuration, mais j'ai appris, durant toute mon existence, qu'on ne fait bien que ce que l'on fait soi-même. Ne croyez pas que, chez mon fils, je reste oisive ; je m'y rends utile ; je remplis tous les services domestiques que mon âge et mon infirmité permettent. Je lave les pommes de terre, je fais le feu, je balaie la maison, travaux pour lesquels je trouve mon dos voûté fort avantageux ; je joue avec les enfants ; je conte des histoires, pendant les longues soirées d'hiver, à la famille et aux amis du voisinage, et j'aime beaucoup conter, vous vous en apercevez, Messieurs, puisque sans vous connaître, je vous condamne à être mes auditeurs.

 

   Le 30 avril 18.., j'allai dans le jardin attenant à la maison de mon fils sarcler et biner des pommes de terre. Ce fut avec regret que je me rendis à ce travail ; je n'aurais pas voulu sortir, j'étais triste et ennuyée ; j'avais envie d'être seule. Tous les garçons et les filles riaient et plaisantaient dans la maison en préparant leurs jeux et leurs rubans pour le Mai du lendemain. Cette joie, je ne sais pourquoi, me donnait envie de pleurer.

 

   Je venais de perdre mon mari et je pensais combien j'étais contente et joyeuse bien des années avant, le premier mai précédant nos noces, quand, avec Ivan à mes côtés, j'étais assise occupée à coudre et à nouer les rubans que je devais donner aux garçons le jour suivant pour la fête. J'étais fière d'être préférée à toutes les autres jeunes filles du village par les plus jolis garçons et les meilleurs danseurs de l'endroit.

 

   Je quittai donc la maison, fort triste de ces souvenirs, et je fus au jardin ; j'y restai toute la journée et ne rentrai que pour souper. Je ne sais comment cela se fit, je continuai tout le temps à sarcler, et à chanter tristement quelques-unes de ces vieilles chansons que je disais autrefois... dans l'ancien temps, et qu'aujourd'hui je ne saurais me rappeler. Je restais si longtemps dehors parce qu'il me peinait d'aller m'asseoir, silencieuse et triste, parmi les gens joyeux de la maison ; la nuit était arrivée que je ne songeais pas encore à quitter le jardin. Cependant, la lune commençant à paraître au ciel me rappela à moi-même et je pris le chemin de notre demeure. Le ciel était pur, exempt de nuages ; et, quoique les étoiles scintillassent çà et là au firmament, le jour n'était pas encore assez éloigné pour permettre à la lune de darder vivement ses feux argentés. Ils brillaient néanmoins assez pour rendre tout un côté du ciel pâle, d'une couleur blafarde ; un léger brouillard commençait à s'étendre sur les champs. Du côté où le soleil s'était couché, le ciel était plus clair, il paraissait rouge et semblait à travers les arbres comme éclairé par une ville en feu.

 

   Un silence profond régnait autour de moi ; on entendait seulement, de temps à autre, l'aboiement d'un chien égaré ou le mugissement d'une vache demandant son étable. Aucune créature humaine ne se montrait ni sur la route ni dans les champs. Je fus d'abord assez étonnée de cet isolement, mais je me rappelai que c'était la veille de mai, que chacun restait chez soi pour éviter les mauvais génies qui rôdent d'ordinaire cette nuit-là, et je hâtai le pas pour éviter également leur rencontre. J'arrivai bientôt au bout du mur qui entoure le parc. Là, sur chaque côté du chemin, les arbres s'élèvent haut et touffus et se joignent presque à leur sommet. Le cœur me faillit quand je me vis sous cet ombrage épais. La lumière parvenait encore, parfois, par le haut des arbres et l'on pouvait distinguer les pierres de la route.

 

   Tout à coup, j'entendis, sur ma droite, un bruit étrange parmi les branches, et je vis quelque chose qui ressemblait à un petit bouc noir, dont les cornes démesurément longues étaient tournées en dehors, au lieu d'être courbées en arrière ; il se tenait sur les pieds de derrière sur le haut du mur et me regardait. Je perdis la respiration, et le saisissement me rendit immobile pendant quelques instants, sans pouvoir détourner mes yeux de dessus cet animal qui ne bougeait pas et qui continuait à me regarder fixement. À la fin, ma raison prenant le dessus, je fis un effort et je me mis à marcher.

 

   Je n'avais pas fait dix pas lorsque le même objet se montra sur le mur à gauche, se tenant exactement dans la même position ; mais il était trois ou quatre fois plus haut, et presqu'aussi grand qu'un homme d'une taille élevée : ses cornes paraissaient formidables. Mes jambes tremblaient, mes dents claquaient et je croyais à tout moment que j'allais tomber morte. À la fin, je me sentis entraînée comme si j'étais obligée d'avancer et je marchai, mais sans sentir comment je remuais les jambes, ou comment elles me portaient.

 

    Au moment où je passais vis-à-vis le lieu où se tenait cette apparition horrible, j'entendis un bruit semblable à celui que ferait quelqu'un en sautant à bas de la muraille et je sentis comme si un animal pesant tombait sur moi, se tenant avec ses pieds de devant collés à mes épaules et ceux de derrière accrochés dans les plis de mon jupon que j'avais relevé autour de ma ceinture. J'ignore comment j'ai pu résister à ce choc. Je ne tombai pas, je n'ai pas même chancelé sous ce poids ; mais je me traînai avec force et je ne perdis pas un instant le sentiment de moi-même. J'aurais voulu m'arrêter que je ne l'aurais pu ; je sentais une force invincible qui me poussait en avant. J'essayais de regarder derrière moi, mais ma tête et mon cou étaient comme paralysés, je pouvais à peine tourner mes yeux de chaque côté, et alors je pus voir aussi clairement et aussi parfaitement que si la lumière du soleil m'eût éclairée, un pied noir et fourchu sur chacune de mes épaules ; j'entendais à mon oreille le bruit de sa respiration, je sentais le souffle de son haleine échauffer mes joues. À chaque pas que je faisais, ma jambe rencontrait derrière elle les pieds de l'animal qui se trouvait sur mon dos et dont le poids m'obligeait à rester courbée ; je parvins enfin près de la maison dont la vue me ranima, car j'espérais que je serais alors délivrée de cette affreuse étreinte.

 

   Arrivée près de la porte, je voulus ouvrir, mais elle était fermée ; je voulus regarder par une petite croisée qui est auprès, mais elle était close également ; tout le monde était occupé aux préparatifs de la fête de Mai. La lumière se laissait apercevoir à travers les fentes de la porte ; j'entendais les jeunes filles et les garçons parler et rire ; ils étaient là tous, prêts à me délivrer si j'avais appelé, mais il m'était impossible d'articuler une parole ni faire usage de mes mains, et veuille le Seigneur me préserver d'éprouver jamais une seconde fois ce que je ressentis durant cette affreuse nuit ! Mes mains semblaient être attachées à mes côtés et mes pieds cloués au sol.

 

   À la fin, je parvins à faire le signe de la croix, mais le fardeau était toujours sur mon dos ; je me signai de nouveau sans éprouver pour cela aucun soulagement ; je parvins enfin à saisir l'image de la Dame d'Auray et, avec cette relique entre les doigts, je fis pour la troisième fois le signe du chrétien. Ma main n'eut pas plutôt fini que, tout à coup, je sentis le fardeau sauter de dessus mes épaules ; la porte s'ouvrit subitement, comme si un coup de tonnerre l'eût renversée, et je fus précipitée dans le milieu de la salle, la face contre terre... Étourdie de la chute, je me relevai mais sans aucun mal, mon dos seulement était voûté et, jamais depuis, je n'ai pu parvenir à me redresser. Voilà, Messieurs, mon histoire, histoire véritable à laquelle vous pouvez croire, car à mon âge on ne ment plus. »

 

   Ici, il y eut une pause ; mon voisin, l'officier écossais, sembla écouter notre bonne vieille avec beaucoup d'intérêt ; je le voyais s'agiter sur son siège et changer souvent de posture pendant la narration. Quand notre compagne eut fini de parler :

 

   « Qu'en pensez-vous ? me demanda-t-il, croyez-vous au surnaturel ?

 

   – Non, lui répondis-je, mais je présume que la peur est une des premières causes de l'aventure de notre compagne, et que ses suites sont dues à une commotion électrique dont elle aura été la victime.

 

   – Peut-être avez-vous raison, mais je ne saurais rejeter totalement la réalité des apparitions. Je suis né dans un pays où elles ont, dit-on, existé en grand nombre ; elles forment le sujet de nos chants et de nos légendes ; j'ai été bercé avec ces histoires. Dans mon pays, tout le monde croit au monde surnaturel et ce serait risquer de se faire huer que d'en douter.... Mais voici Calais, nous n'avons que le temps juste nécessaire pour nous rafraîchir et nous embarquer. »

 

   Nous prîmes congé de notre bonne vieille Bretonne, la remerciant de nous avoir, par son récit, rendu moins longue la distance de Paris à Calais.

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(Comte Ad. de Pontécoulant, Douze jours à Londres : voyage d'un mélomane à travers l'Exposition universelle, Paris : Frédéric Henry, 1862)