
TOURNOIEMENT
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À MADAME ERNST
Sans que nulle part je séjourne,
Sur la pointe du gros orteil,
Je tourne, je tourne, je tourne,
À la feuille morte pareil ;
Comme à l'instant où l'on trépasse,
La terre, l'océan, l'espace,
Devant mes yeux troublés tout passe,
Jetant une même lueur ;
Et ce mouvement circulaire,
Toujours, toujours, je l'accélère,
Sans plaisir comme sans colère,
Frissonnant malgré ma sueur.
Dans les antres où l'eau s'enfourne,
Sur les inaccessibles rocs,
Je tourne, je tourne, je tourne,
Sans le moindre souci des chocs.
Dans les forêts, sur les rivages,
À travers les bêtes sauvages,
Et leurs émules en ravages,
Les soldats qui vont sabre au poing,
Au milieu des marchés d'esclaves,
Au bord des volcans pleins de laves,
Chez les Mongols et chez les Slaves,
De tourner je ne cesse point.
Soumis aux lois que rien n'ajourne,
Aux lois que suit l'astre en son vol,
Je tourne, je tourne, je tourne ;
Mes pieds ne touchent plus le sol.
Je monte au firmament nocturne ;
Devant la lune taciturne,
Devant Jupiter et Saturne,
Je passe avec un sifflement,
Et je franchis le Capricorne,
Et je m'abîme au gouffre morne
De la nuit complète et sans borne,
Où je tourne éternellement.
L'HOMME-OCÉAN
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À HENRI DE LA POMMERAYE
L'Océan devant moi s'étendait ;
Le soleil reluisait sur la vague ;
Et mon œil au lointain regardait
Onde et feu se mêler dans le vague.
Et du flot ne pouvant fuir l'attrait,
Sur le roc je me mis à plat ventre,
Le cou droit, la prunelle en arrêt,
Le gosier distendu comme un antre.
À ma bouche arriva l'Océan.
Il entra, la prenant pour gouttière.
Il fallait que mon corps fût géant,
Car la mer s'y logea tout entière.
Et voyez ! maintenant c'est en moi
Que commence et finit la tempête ;
Mes poumons aux courants font la loi,
Et le flux retentit dans ma tête.
J'ai les os en corail, et mes reins
Sont remplis de varechs sédentaires ;
Esturgeons, cachalots, veaux marins
Font des bonds à travers mes artères.
Des serpents vont grouillant par monceaux
Dans les flots dont mon cœur est la source ;
La baleine aux évents colossaux
Fait craquer mon échine en sa course.
Et ceci durera jusqu'au jour
Du dernier, du plus grand des désastres,
Quand, la vie ayant fui sans retour,
Au néant rouleront tous les astres.
VÉGÉTATION SOUTERRAINE
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À PAUL LACROIX
Dans un précipice,
Très longtemps je glisse,
Cherchant
Si je suis fantôme,
Ou jouet d'un gnome
Méchant.
L'abîme m'emporte.
Je trouve une porte
Au bout.
Elle s'ouvre. J'entre
Dans le rocher, centre
De tout.
Là, je vois des lignes
D'animaux indignes
Du ciel,
Oiseaux et reptiles
Aux gueules fertiles
En fiel ;
Multitude immonde
Qui couvrit le monde
Jadis,
Monstres au déluge
Par le divin juge
Maudits.
Plus loin se déroule
Une vaste houle
De feu ;
Dans le milieu bouge
Une hydre au corps rouge
Et bleu.
Ses langues vivaces,
Par mille crevasses,
S'en vont,
En haut, sur la terre,
Lécher le cratère
Qui fond.
À l'entour se range
Un bois d'un étrange
Effet ;
Tout ce qu'il renferme,
De métal qui germe,
Est fait.
C'est de là, pour vivre,
Que plomb, fer ou cuivre,
Tout sort,
Puis au loin rayonne,
Selon que l'ordonne
Le sort.
L'immense ramure,
Rendant d'une armure
Le bruit,
Près de la fournaise,
En teintes de braise,
Reluit.
Ce ne sont que voûtes,
Que piliers de toutes
Couleurs,
Des colliers, des fresques
Et des arabesques
De fleurs.
L'argent en rosées
Se mêle aux fusées
D'or fin ;
Cela s'entortille
Et cela pétille
Sans fin.
Mais l'éclat féerique
Et le chimérique
Concert,
Tout dans l'épouvante,
Pour l'âme vivante,
Se perd.
Car parfois une ombre,
Sur les feux sans nombre
Passant,
Sur moi, de la terre,
Verse avec mystère
Le sang.
LE SQUELETTE
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À EMMANUEL DES ESSARTS
Coiffé du turban, et dans mon miroir
Venant pour me voir
En grande toilette,
Au lieu de mon corps nerveux où l'on sent
Circuler le sang,
Je vis un squelette.
Je ne pouvais faire aucun mouvement,
Sans qu'exactement
L'autre fit de même.
Brisant mon miroir, j'en pris un second.
Espoir infécond !
J'en pris un troisième.
Toujours le squelette aux orbites creux,
Le squelette affreux
Surgissait en face.
Je me sauve alors, plus prompt qu'un coureur,
Sans qu'à ma terreur
Il soit rien qui fasse.
Sentant à mon front un cercle de fer,
Une soif d'enfer
Me brûlant la bouche,
Je trouve en chemin un lac frais et bleu ;
Pour y boire un peu,
Au bord je me couche.
Dans l'onde où le ciel mire ses oiseaux,
Où des verts roseaux
La fleur se reflète,
Mon image seule échappe à la loi ;
En place de moi,
Surgit un squelette.
Je fuis de nouveau. Le spectre me suit.
À travers la nuit,
Il prend mille formes.
La montagne semble un crâne sans chair.
Les arbres ont l'air
D'ossements énormes.
Même un grand nuage, au milieu du ciel,
Sur le haut duquel
La lune s'arrête,
Présente à mes yeux l'aspect effrayant
D'un squelette ayant
La lune pour tête.
LES CROCODILES
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À CAMILLE FLAMMARION
Mon empire, c'est le lac Jaune
Plein de crocodiles glacés
Qui font cercle autour de mon trône,
Comme des gardes cuirassés.
Ils rampent sur leur ventre rude,
Ouvrent leur gueule aux longues dents,
En quêtant comme d'habitude
Quelque chose à mettre dedans.
Mais pas un buffle, dans le fleuve,
Baignant à demi son poitrail,
Pas de girafe qui s'abreuve,
Pas de nègre, pas de bétail.
Aussi voyant arriver l'heure
Où ces bêtes mourront de faim,
À leurs plaintes d'enfant qui pleure
Je cherche comment mettre fin.
Et pour calmer une torture
À laquelle je compatis,
Je livre mon corps en pâture
À leurs énormes appétits.
D'abord je m'arrache le foie,
Je le leur jette palpitant.
Un des crocodiles le broie
Et l'engloutit en un instant.
Les intestins viennent ensuite,
Le cœur, la rate et les poumons.
Tout cela disparaît plus vite
Que les larves dans les limons.
Les jambes sont des parts plus grosses ;
Les monstres s'y jettent plusieurs.
Mais si profondes sont les fosses
Au ventre de ces fossoyeurs !
Alors dans deux rouges mâchoires
Je plonge mes bras tout entiers.
Comme des lambeaux illusoires,
Deux coups de dent les ont broyés.
Et sans cesse ils ouvrent la gueule
En nombre sans cesse grossi ;
De moi la tête reste seule.
Par pitié je la donne aussi.
Un craquement détruit mon crâne ;
Ma cervelle se sent mourir.
Mais du ciel il faudrait la manne
À ces bêtes, pour les nourrir.
Du fond de l'étrange demeure,
Malgré mon dévouement martyr,
J'entends, comme avant que je meure,
Le sanglot de la faim sortir.
DÉDOUBLEMENT
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AU COLONEL STAAFF
Je suis étendu dans la boue,
Incapable de faire un pas,
Il viendrait la plus lourde roue
Que je ne me lèverais pas.
Contre un poteau mon front s'appuie ;
En haut, un homme est empalé ;
Mordant mes haillons, une truie
Pousse un grognement désolé.
De l'eau tombe, froide et gluante,
D'un ciel noir comme le remords ;
Une vermine remuante
Ronge mon corps pareil aux morts.
Cependant, couverte d'un voile
Qui l'enroule en plis gracieux,
Jetant une lueur d'étoile,
Une forme sort de mes yeux.
Avec lenteur elle s'allonge,
Elle s'éloigne lentement,
Vers mon bourbier privé de songe,
Tournant la tête par moment.
À l'horizon quand elle arrive,
Voici que le noir horizon
D'une immense lueur s'avive,
S'épanouit en floraison.
Parmi les lys à tige fière,
Les jasmins, les rosiers moussus,
Serpente une large rivière ;
Une barque ondule dessus.
Barque à la courbe égyptienne,
Avec figures aux deux bouts.
En poupe, une musicienne
Tient sa harpe sur les genoux.
La forme aux blanches draperies
Sur la barque vient se dresser ;
Parmi les lointaines féeries
Celle-ci se met à glisser ;
Et l'être couvert de mystère,
Au firmament occidental,
S'évapore, loin de la terre,
Sous des portiques de cristal.
LA DERNIÈRE GOUTTE
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À JULES MICHELET
J'étais en haut d'une colonne,
D'une colonne de feu clair,
Dans l'univers qui tourbillonne
S'allongeant du ciel à l'enfer.
J'avais souffert tant par mon rêve,
Tant goûté de bonheur par lui,
Que le réel manquait de sève
Pour vivre où ce rêve avait lui.
En vain les deuils et les délices
De l'univers illimité
Montaient, innombrables milices,
À l'assaut de ma sommité.
Je conservais ma solitude,
Dédaigneux des créations
Qui flottaient dans l'incertitude
Des incomplètes passions.
Quelquefois du bout de son aile
M'effleurait un type puissant ;
Mais aussitôt mon âme en elle
Trouvait un rêve l'effaçant.
Prenant des allures énormes,
Quand mon œil ne regardait pas,
La volupté montait en formes
Qu'un seul regard jetait à bas.
Pourtant, quand des multiples fièvres
L'espace fut débarrassé,
Que, ma coupe magique aux lèvres,
Je me crus à moi seul laissé,
Tout à coup j'aperçus un être
Près de moi debout et muet,
Qu'à demi je crus reconnaître,
Et dont sur moi l'œil influait.
Était-ce la femme adorée,
Jadis morte en pressant mes mains ?
L'être flottait, cime éthérée
Des plus doux sentiments humains.
Tout mon rêve surgit en face ;
Mais d'orgueil ce rêve était fait.
Sur un dévouement qui s'efface,
Sa grandeur glissait sans effet.
Et l'être en s'oubliant lui-même,
En mettant à mes pieds son cœur,
Pulvérisait le diadème
De mon égoïsme vainqueur.
Je pris, navré de ma déroute,
Ma coupe sonnant creux déjà,
Et j'en bus la dernière goutte.
Un rêve encor s'en dégagea.
Que devint l'ombre aux airs de femme
Où tressaillait un souvenir ?
Que devient la plus haute lame,
Quand la mer vient à s'aplanir ?
D'un seul miroir tout prend la teinte.
Ainsi je fondis terre et ciel,
Mes luttes, mon orgueil, ma crainte,
En rêve d'amour éternel.
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(Armand Renaud, Les Nuits persanes, Paris : Alphonse Lemerre, 1870)