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la porte ouverte

VERS SUR UN CABINET D'ANTIQUITÉS GRECQUES APPARTENANT À LA PRINCESSE ZÉNÉIDE WOLKONSKA, À MOSCOU

 

 

Je suis entré, guidé à travers l'obscurité par l'étoile de son regard, et suivant les plis de sa robe blanche sur un parquet d'ébène. Est-ce une contrée de l'autre côté du Léthé, ou bien est-ce la momie d'une ville, les restes d'Herculanum ? Non, mais le monde antique s'est ici reconstruit à la voix de la beauté, quoiqu'il ne soit point ressuscité. C'est un monde entier en mosaïque, et chacune de ses parties est un débris des œuvres de l'art, des souvenirs de la grandeur.

 Ici le pied du passant n'ose point heurter la pierre, car le visage d'un dieu s'élance en bas-relief de dessous le marbre. Il semble, plein de colère, avoir honte de son avilissement, et haïr les hommes qui foulent aux pieds d'anciennes croyances. Puis il se cache de nouveau dans le sein du marbre, d'où les mains du sculpteur l'avaient tiré, il y a des siècles.

   Tout autour, des sarcophages ornés par le ciseau et le pinceau ; ils devaient défendre de toute insulte la poussière des rois ; aujourd'hui ils se dissipent eux-mêmes en poussière et ont besoin de cercueil.

   Ici se traîne, comme un crâne sur un tertre funèbre, la tête coupée d'une colonne inconnue, déchirée, brisée et souillée dans la poudre.

   Là, un obélisque arrivé des régions de Misraïm a peine à se soutenir sur sa base caduque. Vois-tu ces caractères bizarres de la langue perdue des anciens sphinx ? c'est un hiéroglyphe. Sous son voile est cachée une pensée profonde qui dort d'un sommeil léthargique depuis mille ans, semblable à une momie conservée entre des enveloppes balsamiques ; elle est tout entière, intacte, mais elle ne peut ressusciter.

   Homme périssable ! la dent du temps n'attaque pas seulement les produits de ton art, elle s'imprime aussi sur le sein inanimé de ceux de la nature. Regarde cette pierre précieuse, négligée dans le sable. Jadis, elle fut d'une couleur divine, elle avait l'éclat du soleil, et elle brilla à travers maints siècles jusqu'à ce qu'elle eût versé toute la splendeur de son sein, et alors elle pâlit de la pâleur du crépuscule, comme une étoile qui s'éteint.

   Au milieu de toutes ces ruines, le seul autel de Saturne était resté entier, et au-dessus de lui une urne de bronze de Corinthe. Dans son sein, une faible flamme se réveille lentement. Est-ce le génie de l'Hellade renaissante ? Il soulève la tête, il jette un regard brillant, et, se soutenant sur les ailes de l'arc-en-ciel, il ceint encore une fois de ses rayons les têtes des dieux et des déesses assoupies tout autour, et le front, le plus beau d'entre tous, de la nymphe qui a guidé mes pas.

   Oh ! que toutes ces divinités dorment éternellement d'un sommeil de marbre et de bronze au-dessus de la terre des souvenirs ! Que ma belle conductrice ne réveille que toi, ô le plus petit des dieux adorés jusqu'à présent par les hommes, toi folâtre, qui, après t'être enfui du sein d'Aphrodite, suces, en sommeillant, le sein de rubis de la vigne...

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(Adam Mickiewicz, traduit par Zygmunt Krasiński, 8 octobre 1830)

 

SEPT SONGES D'OPIUM

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TOURNOIEMENT

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À MADAME ERNST

 

 

Sans que nulle part je séjourne,

Sur la pointe du gros orteil,

Je tourne, je tourne, je tourne,

À la feuille morte pareil ;

Comme à l'instant où l'on trépasse, 

La terre, l'océan, l'espace,

Devant mes yeux troublés tout passe,

Jetant une même lueur ;

Et ce mouvement circulaire,

Toujours, toujours, je l'accélère,

Sans plaisir comme sans colère,

Frissonnant malgré ma sueur.

 

Dans les antres où l'eau s'enfourne,

Sur les inaccessibles rocs,

Je tourne, je tourne, je tourne,

Sans le moindre souci des chocs.

Dans les forêts, sur les rivages,

À travers les bêtes sauvages,

Et leurs émules en ravages,

Les soldats qui vont sabre au poing,

Au milieu des marchés d'esclaves,

Au bord des volcans pleins de laves,

Chez les Mongols et chez les Slaves,

De tourner je ne cesse point.

 

Soumis aux lois que rien n'ajourne,

Aux lois que suit l'astre en son vol,

Je tourne, je tourne, je tourne ;

Mes pieds ne touchent plus le sol.

Je monte au firmament nocturne ;

Devant la lune taciturne,

Devant Jupiter et Saturne,

Je passe avec un sifflement,

Et je franchis le Capricorne,

Et je m'abîme au gouffre morne

De la nuit complète et sans borne,

Où je tourne éternellement.

 

 

L'HOMME-OCÉAN

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À HENRI DE LA POMMERAYE

 

 

L'Océan devant moi s'étendait ;

Le soleil reluisait sur la vague ;

Et mon œil au lointain regardait

Onde et feu se mêler dans le vague.

 

Et du flot ne pouvant fuir l'attrait,

Sur le roc je me mis à plat ventre,

Le cou droit, la prunelle en arrêt,

Le gosier distendu comme un antre.

 

À ma bouche arriva l'Océan.

Il entra, la prenant pour gouttière.

Il fallait que mon corps fût géant,

Car la mer s'y logea tout entière.

 

Et voyez ! maintenant c'est en moi

Que commence et finit la tempête ;

Mes poumons aux courants font la loi,

Et le flux retentit dans ma tête.

 

J'ai les os en corail, et mes reins

Sont remplis de varechs sédentaires ;

Esturgeons, cachalots, veaux marins

Font des bonds à travers mes artères.

 

Des serpents vont grouillant par monceaux

Dans les flots dont mon cœur est la source ;

La baleine aux évents colossaux

Fait craquer mon échine en sa course.

 

Et ceci durera jusqu'au jour

Du dernier, du plus grand des désastres,

Quand, la vie ayant fui sans retour,

Au néant rouleront tous les astres.

 

 

VÉGÉTATION SOUTERRAINE

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À PAUL LACROIX

 

Dans un précipice,

Très longtemps je glisse,

      Cherchant

Si je suis fantôme,

Ou jouet d'un gnome

      Méchant. 

 

L'abîme m'emporte.

Je trouve une porte

      Au bout.

Elle s'ouvre. J'entre

Dans le rocher, centre

      De tout.

 

Là, je vois des lignes

D'animaux indignes

      Du ciel,

Oiseaux et reptiles

Aux gueules fertiles

      En fiel ;

 

Multitude immonde

Qui couvrit le monde

      Jadis,

Monstres au déluge

Par le divin juge

      Maudits.

 

Plus loin se déroule

Une vaste houle

      De feu ;

Dans le milieu bouge

Une hydre au corps rouge

      Et bleu.

 

Ses langues vivaces,

Par mille crevasses,

      S'en vont,

En haut, sur la terre,

Lécher le cratère

      Qui fond.

 

À l'entour se range

Un bois d'un étrange

      Effet ;

Tout ce qu'il renferme,

De métal qui germe,

      Est fait.

 

C'est de là, pour vivre,

Que plomb, fer ou cuivre,

      Tout sort,

Puis au loin rayonne,

Selon que l'ordonne

      Le sort.

 

L'immense ramure,

Rendant d'une armure

      Le bruit,

Près de la fournaise,

En teintes de braise,

      Reluit.

 

Ce ne sont que voûtes,

Que piliers de toutes

      Couleurs,

Des colliers, des fresques

Et des arabesques

      De fleurs.

 

L'argent en rosées

Se mêle aux fusées

      D'or fin ;

Cela s'entortille

Et cela pétille

      Sans fin.

 

Mais l'éclat féerique

Et le chimérique

      Concert,

Tout dans l'épouvante,

Pour l'âme vivante,

      Se perd.

 

Car parfois une ombre,

Sur les feux sans nombre

      Passant,

Sur moi, de la terre,

Verse avec mystère

      Le sang.

 

 

LE SQUELETTE

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À EMMANUEL DES ESSARTS

 

 

Coiffé du turban, et dans mon miroir

             Venant pour me voir

             En grande toilette,

Au lieu de mon corps nerveux où l'on sent

             Circuler le sang,

             Je vis un squelette.

 

Je ne pouvais faire aucun mouvement,

             Sans qu'exactement

             L'autre fit de même.

Brisant mon miroir, j'en pris un second.

             Espoir infécond !

             J'en pris un troisième.

 

Toujours le squelette aux orbites creux,

             Le squelette affreux

             Surgissait en face.

Je me sauve alors, plus prompt qu'un coureur,

             Sans qu'à ma terreur

             Il soit rien qui fasse.

 

Sentant à mon front un cercle de fer,

             Une soif d'enfer

             Me brûlant la bouche,

Je trouve en chemin un lac frais et bleu ;

             Pour y boire un peu,

             Au bord je me couche.

 

Dans l'onde où le ciel mire ses oiseaux,

             Où des verts roseaux

             La fleur se reflète,

Mon image seule échappe à la loi ;

             En place de moi,

             Surgit un squelette.

 

Je fuis de nouveau. Le spectre me suit.

             À travers la nuit,

             Il prend mille formes.

La montagne semble un crâne sans chair.

             Les arbres ont l'air

             D'ossements énormes.

 

Même un grand nuage, au milieu du ciel,

             Sur le haut duquel

             La lune s'arrête,

Présente à mes yeux l'aspect effrayant

             D'un squelette ayant

             La lune pour tête.

 

 

LES CROCODILES

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À CAMILLE FLAMMARION 

 

 

Mon empire, c'est le lac Jaune

Plein de crocodiles glacés

Qui font cercle autour de mon trône,

Comme des gardes cuirassés.

 

Ils rampent sur leur ventre rude,

Ouvrent leur gueule aux longues dents,

En quêtant comme d'habitude

Quelque chose à mettre dedans.

 

Mais pas un buffle, dans le fleuve,

Baignant à demi son poitrail,

Pas de girafe qui s'abreuve, 

Pas de nègre, pas de bétail.

 

Aussi voyant arriver l'heure

Où ces bêtes mourront de faim,

À leurs plaintes d'enfant qui pleure

Je cherche comment mettre fin.

 

Et pour calmer une torture

À laquelle je compatis,

Je livre mon corps en pâture

À leurs énormes appétits.

 

D'abord je m'arrache le foie,

Je le leur jette palpitant.

Un des crocodiles le broie

Et l'engloutit en un instant.

 

Les intestins viennent ensuite,

Le cœur, la rate et les poumons.

Tout cela disparaît plus vite

Que les larves dans les limons.

 

Les jambes sont des parts plus grosses ;

Les monstres s'y jettent plusieurs.

Mais si profondes sont les fosses

Au ventre de ces fossoyeurs !

 

Alors dans deux rouges mâchoires

Je plonge mes bras tout entiers.

Comme des lambeaux illusoires,

Deux coups de dent les ont broyés.

 

Et sans cesse ils ouvrent la gueule

En nombre sans cesse grossi ;

De moi la tête reste seule.

Par pitié je la donne aussi.

 

Un craquement détruit mon crâne ;

Ma cervelle se sent mourir.

Mais du ciel il faudrait la manne

À ces bêtes, pour les nourrir.

 

Du fond de l'étrange demeure,

Malgré mon dévouement martyr,

J'entends, comme avant que je meure,

Le sanglot de la faim sortir.

 

 

DÉDOUBLEMENT

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AU COLONEL STAAFF

 

 

Je suis étendu dans la boue,

Incapable de faire un pas,

Il viendrait la plus lourde roue

Que je ne me lèverais pas.

 

Contre un poteau mon front s'appuie ;

En haut, un homme est empalé ;

Mordant mes haillons, une truie

Pousse un grognement désolé.

 

De l'eau tombe, froide et gluante,

D'un ciel noir comme le remords ;

Une vermine remuante

Ronge mon corps pareil aux morts.

 

Cependant, couverte d'un voile

Qui l'enroule en plis gracieux,

Jetant une lueur d'étoile,

Une forme sort de mes yeux.

 

Avec lenteur elle s'allonge,

Elle s'éloigne lentement,

Vers mon bourbier privé de songe,

Tournant la tête par moment.

 

À l'horizon quand elle arrive,

Voici que le noir horizon

D'une immense lueur s'avive,

S'épanouit en floraison.

 

Parmi les lys à tige fière,

Les jasmins, les rosiers moussus,

Serpente une large rivière ;

Une barque ondule dessus.

 

Barque à la courbe égyptienne,

Avec figures aux deux bouts.

En poupe, une musicienne

Tient sa harpe sur les genoux.

 

La forme aux blanches draperies

Sur la barque vient se dresser ;

Parmi les lointaines féeries

Celle-ci se met à glisser ;

 

Et l'être couvert de mystère,

Au firmament occidental,

S'évapore, loin de la terre,

Sous des portiques de cristal.

 

 

LA DERNIÈRE GOUTTE

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À JULES MICHELET

 

 

J'étais en haut d'une colonne,

D'une colonne de feu clair,

Dans l'univers qui tourbillonne

S'allongeant du ciel à l'enfer.

 

J'avais souffert tant par mon rêve,

Tant goûté de bonheur par lui,

Que le réel manquait de sève

Pour vivre où ce rêve avait lui.

 

En vain les deuils et les délices

De l'univers illimité

Montaient, innombrables milices,

À l'assaut de ma sommité.

 

Je conservais ma solitude,

Dédaigneux des créations

Qui flottaient dans l'incertitude

Des incomplètes passions.

 

Quelquefois du bout de son aile

M'effleurait un type puissant ;

Mais aussitôt mon âme en elle

Trouvait un rêve l'effaçant.

 

Prenant des allures énormes,

Quand mon œil ne regardait pas,

La volupté montait en formes

Qu'un seul regard jetait à bas.

 

Pourtant, quand des multiples fièvres

L'espace fut débarrassé,

Que, ma coupe magique aux lèvres,

Je me crus à moi seul laissé,

 

Tout à coup j'aperçus un être

Près de moi debout et muet,

Qu'à demi je crus reconnaître,

Et dont sur moi l'œil influait.

 

Était-ce la femme adorée,

Jadis morte en pressant mes mains ?

L'être flottait, cime éthérée

Des plus doux sentiments humains.

 

Tout mon rêve surgit en face ;

Mais d'orgueil ce rêve était fait.

Sur un dévouement qui s'efface,

Sa grandeur glissait sans effet.

 

Et l'être en s'oubliant lui-même,

En mettant à mes pieds son cœur,

Pulvérisait le diadème

De mon égoïsme vainqueur.

 

Je pris, navré de ma déroute,

Ma coupe sonnant creux déjà,

Et j'en bus la dernière goutte.

Un rêve encor s'en dégagea.

 

Que devint l'ombre aux airs de femme

Où tressaillait un souvenir ?

Que devient la plus haute lame,

Quand la mer vient à s'aplanir ?

 

D'un seul miroir tout prend la teinte.

Ainsi je fondis terre et ciel,

Mes luttes, mon orgueil, ma crainte,

En rêve d'amour éternel.

 

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(Armand Renaud, Les Nuits persanes, Paris : Alphonse Lemerre, 1870)

 

L'USURPATEUR

 

 

 Le lendemain, il transporta son lit dans la chambre du bas, le plus loin possible du charnier redoutable, dans la salle même où s'était passée, entre le colporteur et lui, la funeste scène dont les suites devaient être si cruelles.

 

   Il condamna soigneusement derrière lui toutes les portes, supprima toutes les ouvertures, ne laissa plus aucune issue à l'horrible odeur qui le poursuivait.

 

 À mesure qu'il reculait, il élevait de nouvelles barrières entre elle et lui. Elle avait conquis déjà, peu à peu, la première chambre ; il fallait, à tout prix, l'y enfermer. Pendant qu'il fourrait de l'étoupe dans les interstices qui auraient pu lui livrer passage, il s'imagina, – tant, pour lui, elle s'identifiait avec la cadavre même, – il s'imagina entendre, dans la pièce qu'il abandonnait, des piétinements lourds, des heurts violents, comme si une bête captive s'y fût démenée avec fureur. Et cette pensée le remplissait d'une joie rageuse. Il travaillait avec plus d'acharnement, croyant avoir enfin arrêté le monstre.

 

   Cette besogne l'occupa pendant toute la journée.

 

   Malgré ces efforts et ces fatigues, dans la dernière pièce, où il comptait se retirer, il dut s'y prendre à plusieurs reprises avant de réussir. Il ouvrait la porte et la fenêtre, puis s'appliquait à boucher hermétiquement les fentes de la boiserie, les lézardes de la muraille, avec de la glaise. Et, lorsqu'il ne trouvait plus une seule fissure, il fermait tout et attendait.

 

   Debout, frémissant, anxieux comme quelqu'un qui écouterait l'arrivée d'un ennemi, il regardait la porte, s'attendant à la voir s'ouvrir lentement et encadrer une hideuse figure décharnée.

 

   L'ennemi était là, en effet, derrière le mur, dédaigneux, puissant. Il renversait aisément les barrières dressées à grand-peine, franchissait tous les obstacles, pour arriver enfin jusqu'à lui, haineux, féroce, invincible.

 

 L'homme devinait un sourd travail qui s'entêtait, sans trêve, pareil à un rongement d'insectes, et, peu à peu, aboutissait. Il voyait se détruire son œuvre, ayant l'accablante intuition d'une défaite certaine. Parfois, des bouffées de fureur montaient à son cerveau, et il lui prenait envie de défoncer lui-même la porte qui branlait déjà, de se ruer sur son adversaire, de l'empoigner à bras-le-corps pour en finir d'un coup.

 

 Après une longue lutte, l'implacable pestilence pénétrait dans la chambre, d'abord légère, imperceptible, puis, soudain, par tous les côtés à la fois, triomphante, se répandait avec rapidité, saturait l'air qui devenait irrespirable, soulevait le cœur.

 

   Il s'empressait alors de battre en retraite, rouvrait toutes les issues et, la pièce aérée, recommençait sa besogne avec une nouvelle ardeur, une sorte d'emportement colère, recherchait plus méticuleusement les moindres fentes, couvrait les murailles, du haut en bas, de grandes plaques de glaise qui retombaient souvent,comme si un main, secouant la cloison, les eût détachées.

 

   Vers le soir, il s'en alla pour échapper un peu à l'obsession de ses accablantes pensées, pour oublier cette interminable bataille contre son invisible persécuteur, qui l'épuisait, le rendait fou. Il croyait enfin l'avoir terrassé, car, pendant plus d'une heure, il l'avait attendu en vain. Il se sentait brisé de fatigue et espérait, comme le plus grand bienfait, une nuit de paisible sommeil. Il marchait dans la campagne, à moitié assoupi, d'un pas lent, appesanti, résistant mal à l'envie de s'asseoir, de dormir au bord d'un fossé.

 

   Lorsqu'il se décida enfin à rentrer, ce fut avec une oppression d'angoisse qu'il franchit le seuil de la porte, retenant son haleine, de peur de découvrir le cadavre installé dans la chambre.

 

   Il aspira fortement... Rien !... Il aspira plusieurs fois, coup sur coup, ne pouvant croire à sa victoire, heureux, la face détendue par un soulagement subit.

 

   Et, tout de suite, il se coucha, avec un frisson de bien-être au contact des couvertures froides, tellement harassé qu'il s'endormit aussitôt d'un sommeil calme, enfin délivré de son cauchemar et de ses hallucinations malfaisantes...

 

 ... Mais, vers le milieu de la nuit, il s'éveilla lentement, comme secoué par une main patiente et douce... À mesure que la conscience lui revenait, un indicible effroi tordait les muscles de son visage, précipitait son souffle...

 

   ... Ainsi que la nuit précédente, l'odeur était là, plus forte que jamais, qui se traînait autour de lui !

 

   Avec une sourde clameur éperdue, il se dressa, d'un bond, sur son lit et regarda, dans le noir, l'impitoyable persécuteur qui l'avait atteint encore pour le chasser de son dernier refuge. Ainsi que la nuit précédente, l'épouvante fondit sur son âme. La chair glacée, vibrante, les yeux hagards, la bouche déformée, grinçante, il vit, de nouveau, la pièce se peupler de sombres fantômes, de fantastiques apparitions de terreur.

 

   Les murs suaient, par une foule de pores imperceptibles, de minces larves qui, un moment, balançaient lentement dans tous les sens une petite tête monstrueuse, frémissante et comme aveugle, mais d'une grande sensibilité, semblaient humer l'air, pour y reconnaître la présence de la proie recherchée, puis, l'ayant trouvée, s'abaissaient, s'étendaient jusque par terre et rampaient sur le plancher, droit vers le lit, si ténues qu'elles étaient à peine visibles.

 

   Les redoutables bêtes se multipliaient d'instant en instant. Des milliers de têtes perçaient la muraille qui s'animait de leur grouillement inquiet, des milliers de filaments minces s'étiraient sur le sol et y ondulaient, d'un même mouvement, serrés, lents, en une masse compacte, pareille à un seul corps.

 

   L'homme entendait, par moments, des chocs mous ; c'étaient des plaques de glaise encore humide, qui se détachaient sous la poussée incessante des larves et s'aplatissaient par terre. La muraille paraissait vaciller et sur le point de s'écrouler, pour montrer soudain l'horrible amas de vers impatients aussi de prendre part à la curée.

 

   Le malheureux regardait approcher la hideuse armée, dont les têtes avides brandissaient, à présent, une sorte de long suçoir qu'elles allaient, sans doute, lui enfoncer dans la chair. Elle gagnait toujours du terrain, se traînait sur le plancher, reculait parfois, puis s'élançait tout à coup en avant, plus audacieuse, se renforçait encore, se tordait avec un bruissement étouffé.

 

   Soudain, il poussa un cri d'épouvante et se ramassa, d'une contraction convulsive des membres... De tous les côtés à la fois, au bord de sa couche, surgissaient les trompes qui s'agitaient d'un mouvement vif, frétillaient dans le vide et se tendaient vers lui, d'un air de rapacité effrayante. Avec une effroyable rapidité, le matelas, les draps, les montants disparurent sous l'amas houleux des grêles larves immondes et il sentit, par tout le corps, des millions de succions ardentes, aiguës, qui l'arrachèrent enfin à son hébétement et le firent sauter hors de son lit, dans le flot vivant qui couvrait le sol.

 

   Son pied ne rencontra que le froid de la terre battue, et cette sensation lui rendit une partie de sa raison. L'affolante vision disparut, mais l'abominable odeur de pourriture lui empoisonnait toujours l'organisme, invincible, celle-là, et bien réelle.

 

   Il se rhabilla à la hâte – le jour venait – et sortit.

 

   Dehors, une rage sombre le bouleversa aussitôt. Ne pouvant se résigner à s'éloigner tout de suite, il arpenta la route, devant la maison, de long en large, la regardant parfois à la dérobée. Il se voyait définitivement dépossédé par le cadavre qui s'en était emparé, pièce par pièce, et, cette nuit, le jetait dehors.

 

 La masure, toute noire sur le ciel livide de ce matin funèbre d'hiver, se faisait mauvaise et farouche, le repoussait aussi, prenait de plus en plus cet aspect sinistre qu'il lui avait remarqué lorsqu'il creusait la fosse pour y enfouir le mort. La porte, fermée, semblait ne plus devoir s'ouvrir jamais ; la petite fenêtre à la vitre sale, où le ciel reflétait ses lueurs verdâtres, le regardait comme un œil énorme, terne.

 

 Ah ! pourquoi avait-il été trop couillon ? Pourquoi n'avait-il pas enterré le cadavre alors qu'il pouvait encore le transporter ? Il avait laissé l'usurpateur dans le grenier, et c'était lui-même qui reculait chassé de sa propre demeure. Maintenant il n'était plus temps. La maison changeait de maître. Il se trouvait désormais sans toit, réduit à errer par les routes.

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(Jean-François Elslander, Le Cadavre, études naturalistes, Bruxelles : Henry Kistemaeckers, 1891)

 

LA BELETTE & LE BASILIC

 

PROPOS VOLATILES

 

 

 

MONSTRUOSITÉ SINGULIÈRE OBSERVÉE CHEZ UNE POULE ;

par M. MARTIUS (Journal für Chirurgie und Augenheilkunde ; t. XIII, 2e cah., p. 305, 1829). Avec trois petites figures.

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   Le cas dont il s'agit a été observé en Russie, dans l'année 1815. L'oiseau monstrueux faisait partie d'une couvée dont aucun autre individu ne présentait quelque chose d'anormal ; il avait une figure humaine, un nez saillant et charnu, point de bec, une bouche rétractée, un menton saillant, également charnu, une figure nue, traversée par des favoris et des moustaches de plumes, c'était en un mot une véritable caricature. Cette poule merveilleuse, bien conformée pour le reste, a été achetée par M. Bagdanow et donnée à l'université de Moscou.

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(Bulletin des Sciences médicales rédigé par M. le Dr de Fermon, tome XIX, Paris, Au bureau Central du Bulletin, 1829)

 

GAZALS EN N


 

 Le gazal est la forme préférée de la poésie lyrique en Orient ; il se compose d'une suite de distiques (5 au moins) dont le premier a ses deux vers rimant ensemble et dont les autres ont leur premier vers sans rime et leur second rimant avec le premier distique ; la recherche de la consonnance est même poussée si loin que quelquefois ce n'est plus seulement la même rime, mais le même mot qu'on répète ainsi. Dans le dernier distique, le nom que le poète a adopté pour le représenter dans ses œuvres, ordinairement une épithète, Ferdoucy, le céleste, Saadi, le bienheureux, doit toujours être rappelé.

   Les gazals d'un poète, quand on les met en recueil, sont rangés non par ordre de date ou de sujet, mais alphabétiquement selon leur lettre finale ; chaque série prend alors le nom de la lettre qui lui est commune et qui, par suite des lois du gazal, doit être la lettre terminale de toutes les rimes qui s'y trouvent.

   Les gazals en N donnent de ce genre de poésie une imitation aussi exacte que possible, le nombre n'existant pas chez nous en même temps que la rime, comme chez les Persans, et l'équivalent ayant été cherché dans l'observation de notre loi sur les terminaisons féminines et masculines. Cet essai d'imitation est un jeu auquel il a semblé curieux de se livrer un instant, mais sans le prolonger, de peur d'étouffer la pensée sous les combinaisons. Une seule fois, à la fin de l'être aimé, la forme du gazal a été employée, légèrement modifiée selon un modèle également oriental, quoique exceptionnel.

 

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LA FUMÉE

 

À ARSÈNE HOUSSAYE

 

 

Haine au soleil, au pompeux assassin

Tuant le rêve avec son jour malsain.

 

Mieux vaut fumer sous de pâles étoiles

Se reflétant en un pâle bassin.

 

Seul et muet, la pipe sur les lèvres,

La brise au front, sous la tête un coussin,

 

On suit de l'œil, à travers l'azur tendre,

La vapeur grise au fantasque dessin.

 

Astres, fumée et ciel doux, c'est la femme.

Les yeux y sont, et le cœur, et le sein.

 

La pipe brûle, ô Rêveur ; la nuit brille.

Un chant d'oiseau te réveille à dessein.

 

 

 

LA BOUGIE

 

À HENRI WADSWORTH LONGFELLOW

 

 

Son sort est beau, la bougie a raison ;

C'est l'âme ardente à brûler sa prison.

 

Elle s'éclaire à la fois et se tue ;

Elle se montre et s'ouvre l'horizon.

 

En crépitant, sa flamme lui murmure :

Vivre est le mal, mourir la guérison.

 

Et la mort vient, rapide et glorieuse,

Si nul n'éteint le feu par trahison.

 

Oh ! s'épuiser à commander la fange,

Compter de l'or, agrandir sa maison !

 

C'est, pour ne pas alléger le navire,

Risquer la chute avec la cargaison.

 

Fais de ton âme, ô Rêveur, une cire

Qui s'illumine et meurt en pâmoison.

  

 

 

QUESTIONS ET RÉPONSES

 

À THÉOPHILE GAUTIER

 

 

On veut savoir d'où je viens ? Du lointain.

Quand je partis ? Le soir ou le matin.

 

Ce que je suis ? Comme on veut, je puis être

Un aigle, un âne, un monarque, un pantin.

 

Ce que je fais ? Triste ou bonne figure,

Trouvant des coups ou trouvant un festin.

 

Quels trésors j'ai ? J'ai de plus que bien d'autres,

Un luth sans corde et trois pièces d'étain.

 

Où je m'en vais ? Peut-être, pour le dire,

Serait-il bon que j'en fusse certain ?

 

Vis, ô Rêveur, sans chercher à connaître.

La nuit complète est au fond du destin.

  

 

 

BROUILLARD 

 

À JEAN TISSEUR

 

 

L'inconnu troublait l'homme ancien ;

Savoir tout ne paraît plus rien.

 

Autrefois s'étalaient les monstres ;

Tout porte le masque du bien.

 

Plus de rêve triste ; on préfère

Le joyeux et vide entretien.

 

Plus de misère ! le génie

A les aumônes pour soutien.

 

D'avoir une émotion forte

La logique ôte le moyen.

 

Ô Rêveur, brise-moi ta lyre ;

Le sphinx s'est fait plat comme un chien.

 

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(Armand Renaud, Les Nuits persanes, Paris : Alphonse Lemerre, 1870)

 

RECETTE POUR FAIRE, EN PEU DE TEMPS ET À BON MARCHÉ, UN PHILOSOPHE DE PREMIÈRE QUALITÉ

 

 

 PRENEZ aux Enfants trouvés, ou dans une maison de charité quelconque, un enfant de sept à huit ans : il ne tiendra à rien dans le monde, et les vieilles idées des familles ne le détourneront point de vos préceptes. Les affections de parenté peuvent, jusqu'à un certain point, mettre des entraves au développement d'un caractère philosophique. Choisissez-le surtout d'un esprit mutin, boudeur, hargneux, revêche, et d'un tempérament sec et bilieux. On peut prendre également parmi les tempéraments sanguins ; mais il faut que la fibre soit forte, la tête carrée, l'œil tant soit peu enfoncé, l'angle facial bien ouvert et les molécules organiques tellement disposées, que les matières que nous appelons combustibles, puissent dominer, et que le sujet soit presque toujours dans un état de fièvre. Gardez-le chez vous pendant quatre ou cinq ans ; plongez-le, trois ou quatre fois par jour, dans l'eau froide ; ne lui apprenez rien du tout, et faites en sorte que, si on le trouve dans une forêt, on puisse le prendre pour le sauvage de l'Aveyron. La nature doit se développer elle-même. Quand son intelligence sera ainsi formée, mettez tous vos soins à empêcher qu'il ne soit abordé par des servantes superstitieuses ; ne souffrez pas qu'on prononce devant lui, pendant deux ou trois ans d'autres mots que les mots : nature, tolérance, perfectibilité. S'il vous demande quel est l'être qui a créé le monde, ayez soin de lui donner le fouet, et de lui prouver, par ce raisonnement, que ses questions sont indiscrètes. S'il remplit bien vos espérances, il faut lui répéter, vingt fois par jour, que ce monde auquel on s'obstine à ne donner que six mille ans, en a plus de quinze mille, sans compter les mois de nourrice, comme cela est prouvé par plusieurs zodiaques, connus depuis l'an passé ; dites-lui que la nature est une vieille coquette, qui cherche à déguiser son âge ; que les prêtres cherchent en vain à lui mettre du rouge, pour la rajeunir ; et que la philosophie lui a trouvé des rides qui annoncent évidemment sa caducité. Quand votre élève sera ainsi préparé, gardez-vous de lui faire enseigner la langue de Racine ; faites-lui apprendre l'anglais, assez seulement pour qu'il puisse donner un nom à un petit chien, ou lire, dans l'original, les productions de Thomas Payne. Donnez-lui quelque teinture de géométrie, à l'aide de laquelle il fera, son entrée dans le monde.

 

 Ayez l'œil à ce que les différents maîtres que vous lui donnerez en agissent poliment avec lui ; qu'ils se gardent de le contrarier en aucune manière ; qu'ils se prêtent complaisamment à toutes ses fantaisies ; et qu'ils ne se fâchent point, lors même qu'il lui arriverait de leur arracher leur perruque, ou de leur donner des coups de pied dans les os des jambes. Au bout de six mois, ou d'un an au plus, retirez-lui tous ses maîtres, et chargez-vous du reste. Dites-lui que tout est bien en sortant des mains de la nature ; qu'il est très bien lui-même ; que le meilleur eût été de ne lui rien apprendre, et de le laisser errer dans les bois ; mais qu'il a fallu sacrifier aux idées reçues, et le mettre au courant de la société des hommes, parmi lesquels il est obligé de passer sa vie. Persuadez-lui qu'ils sont libres et égaux ; et, en lui expliquant comment ils se sont éloignés de leur nature, par l'effet de la civilisation, inspirez-lui de l'humeur contre tous ceux qui ont du mérite ou de la fortune. Faites-lui lire, tous les matins, un chapitre du Contrat Social : s'il ne le comprend pas, comme cela est possible, vous le lui expliquerez à votre manière, ou, ce qui est la même chose, à celle des publicistes de l'année mil sept cent quatre-vingt-treize, ou de l'année mil sept cent quatre-vingt-quatorze. Ensuite, pour le délasser de cette lecture abstraite, vous lui donnerez, après son dîner, un livre des Confessions de J. J. Rousseau, deux on trois Lettres de la Nouvelle Héloïse, et une dizaine de pages du roman de Delphine, le tout pour commencer à ouvrir insensiblement son cœur à toutes les sensations libérales ; après quoi, vous le ferez passer à l'étude des œuvres des Philosophes de Copet et de Ferney. Faites en sorte qu'il apprenne par cœur, s'il veut bien avoir cette complaisance, les meilleurs chants et les meilleures tirades du poème de la Pucelle d'Orléans, ainsi que les plus belles maximes et sentences philosophiques, éparses çà et là dans les quatre-vingt-onze volumes de notre colosse littéraire.

 

 Quand son esprit sera un peu plus fort, vous lui administrerez les œuvres de Mably, de Condorcet, de Diderot, de d'Alembert, et la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, que vous trouverez, à bon compte, chez Crapelet ou chez Maradan. Ce dernier livre sera peut-être un peu fort pour son âge ; mais vous lui choisirez d'abord les chapitres les plus clairs, pour ne pas lui trop embrouiller la tête, et pour ne pas l'abîmer tout à coup dans une trop grande mélancolie. Vous garderez le reste, pour l'achever, quand il en sera temps.

 

 Aussitôt que votre jeune homme aura donné des preuves non équivoques d'une perfectibilité profonde, engagez-le à faire, à l'imitation de l'auteur d'Émile, et de l'auteur des Tourbillons, sa cour à votre servante, pour qu'il prenne insensiblement l'habitude de s'élever au-dessus des préjugés vulgaires. Ne manquez pas de lui citer le grand nombre de Philosophes du siècle dernier, qui ont dédaigné de se reproduire par la voie du mariage.

 

 Ceci fait, et les procédés ci-dessus exactement observés, lâchez votre écolier dans le monde : vous pouvez être persuadé qu'il y fera un éclat terrible, et qu'il y sera un foudre de Philosophie et de Principes. Vous pouvez compter qu'il y renversera toutes les vieilles institutions civiles ; qu'il sera en état de déraciner les préjugés les plus tenaces et les plus invétérés ; qu'il sapera le fondement de l'erreur, du fanatisme, et les bases de la religion chrétienne ; qu'il se réunira à tous les grands hommes qui ont juré d'écraser l'infâme ; qu'il sera disposé à écraser lui-même tout ce qui pourrait le contrarier ou le gêner dans sa brillante carrière ; qu'il sera dans le cas d'enfanter les systèmes les plus neufs, les plus hardis, et de porter, dans toutes les questions, la torche de la Philosophie ; qu'il ne doutera de rien, excepté de la vérité de l'Évangile ; qu'il ne sera embarrassé de rien, et qu'il embarrassera tout le monde, par la sublimité de sa logique et de sa métaphysique ; qu'il sera un Philosophe, enfin... ou l'auteur de cette recette n'entend rien à l'éducation.

 

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(Joseph Berchoux, Voltaire ou le triomphe de la philosophie moderne, poème en huit chants, avec un épilogue ; suivi de diverses pièces en vers et en prose, Lyon : Imprimerie de  Pelzin, 1814)

 

MUSÉE PHILOSOPHIQUE : RÉCEPTION D'UN CANDIDAT

  

 J'assistai, il y a quelques jours, à une séance secrète d'un Musée Philosophique, qui est établi dans mon quartier. Je fus témoin de la réception qui y fut faite d'un Candidat Philosophe ; et voici l'interrogatoire préalable qu'on lui fit subir :

 

LE PRÉSIDENT.

 

   Comment vous nomme-t-on ?

 

LE CANDIDAT.

 

   Antoine, tout court ; parce que, n'ayant jamais connu mon père ni ma mère, je n'ai pu prendre leurs noms.

 

LE PRÉSIDENT.

 

   C'est-à-dire que vous êtes bâtard. Il ne faut point avoir l'air de vous en défendre, et en avoir honte ; cela ne peut que vous faire honneur parmi nous, puisque tous les enfants naturels ont du talent. Quel âge avez-vous, mon cher enfant naturel ?

 

LE CANDIDAT.

 

   Cinquante-cinq ans accomplis. Je suis entré dans mes cinquante-six, à la dernière chute des feuilles.

 

LE PRÉSIDENT.

 

 Cet âge est un peu avancé pour un Candidat : mais n'importe; on donne encore des espérances en Philosophie à cinquante-six ans. Avez-vous de l'esprit ? (Le Candidat sourit.) Ne vous gênez pas ; point de modestie : l'article quatorze de notre règlement la proscrit formellement de notre société.

 

LE CANDIDAT.

 

   En ce cas-là, j'ai autant d'esprit qu'il soit possible d'en avoir, et je me crois un des Philosophes les plus spirituels de ce siècle.

 

LE PRÉSIDENT.

 

   Ce n'est pas tout que d'avoir de l'esprit ; avez-vous l'esprit fort ? avez-vous des principes à vous ?

 

LE CANDIDAT.

 

   Si j'en ai ? belle demande !

 

LE PRÉSIDENT.

 

   Voyons-en des échantillons.

 

LE CANDIDAT.

 

 Premier principe. – Le hasard a tout fait. La matière, lancée en croix et pile dans l'espace, s'est organisée de mille manières par le frottement et le froissement.

 

 Deuxième principe. – Il y a un premier moteur, mais dont tout le mérite est d'avoir donné la première poussée à la matière ; après quoi, elle a été toute seule à ses fins  par les lois du hasard, comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire.

 

 Troisième principe. – Je suis une bête et un animal par mon essence et ma nature. Si je tiens le haut bout de la chaîne des êtres, c'est parce que je suis le résultat des premiers frottements de la matière, et que l'homme s'est trouvé le premier occupant sur la terre. Si le cheval eût été formé avant l'homme, les chevaux seraient, en ce moment, les régulateurs du globe terrestre.

 

 Quatrième principe. – J'existe, et je n'existe pas. La matière qui me compose, appartenait, avant moi, à un autre individu ; elle appartiendra, après moi, à un autre, et ainsi de suite. Il n'y a point de moi proprement dit, ou plutôt le moi est une fiction de l'esprit. Les compagnons d'Ulysse, métamorphosés en cochons, ne sont pas plus les compagnons d'Ulysse, que les cochons, revenus au premier état de compagnons, ne sont des cochons. Je m'explique : si vous parvenez à me changer en cochon, je perds la mémoire du moi humain, et je suis totalement un cochon.

 

 Cinquième principe. – Chaque animal porte en lui le germe ou le type de toutes sortes d'animaux. Je n'ai pas une particule animale qui n'appartienne à un autre être bête, en sorte que je puis dire qu'il y a en moi cent bêtes qui n'en sont qu'une.

 

 Sixième principe. – La mort n'existe point. Il y a un principe de vie dans toute matière quelconque. La matière ne pouvant être anéantie, le principe de vie ne peut l'être. L'animal ne peut donc crever. Je ne crève point, je ne fais que me diviser. Toutes mes divisions conservant le principe vital, il en résulte que je n'en vis que mieux quand je suis divisé, puisque je vis en mille et mille parties, au lieu d'une. Or, l'action de crever n'est autre chose que l'action de se diviser : je suis donc immortel, comme homme, comme cochon, comme tout ce que vous voudrez.

 

 Septième principe...

 

LE PRÉSIDENT.

 

   C'est assez ; il est tard, je vais aux voix.

 

 (Il se lève)

 

LE CANDIDAT.

 

   Allez.

 

LE PRÉSIDENT, ayant été aux voix.

 

 Vous êtes reçu Membre du Musée Philosophique ; jusqu'au moment de votre division seulement, et à l'exclusion de toutes métamorphoses. Jurez d'être constamment attaché à vos principes et aux nôtres.

 

LE CANDIDAT.

 

   Je le jure par tout ce qu'il y a de plus sacré.

 

LE PRÉSIDENT.

 

   Vous oubliez qu'il n'y a rien de sacré.

 

LE CANDIDAT.

 

   C'est juste. En ce cas, je jure purement et simplement.

 

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(Joseph Berchoux, Voltaire ou le triomphe de la philosophie moderne, poème en huit chants, avec un épilogue ; suivi de diverses pièces en vers et en prose, Lyon : Imprimerie de  Pelzin, 1814)

 

DEUX RÊVES, PAR J.-J. GRANDVILLE : PROMENADE DANS LE CIEL (2)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

SECONDE LETTRE.

 

   « Pour notre second dessin, l'explication ne me paraît pas facile, par suite du peu de liaison qu'il y a entre ces objets de nature si diverse, et aussi par suite de l'absence d'une idée morale soutenue du commencement à la fin, comme dans le dessin précédent.

   Néanmoins, voici un vague aperçu du commentaire que vous pourriez mettre en regard dudit rêve. Je vous abandonne ma pensée sans plus de préparation.

 

Promenade dans le ciel.

 

   Supposons une jeune fille ou une femme poète... une femme enfin.

 Dans un doux songe qui la berce, elle aperçoit derrière un pâle nuage le croissant argenté (à son premier ou dernier quartier ou octant).    Tout à coup, le croissant se transfigure en la simple forme d'un humble cryptogramme... puis d'une plante ombellifère.. . à laquelle succède une ombrelle, qui va se transformer en une orfraie ou chauve-souris aux ailes étendues et dentelées... Notre rêveuse ne mêle-t-elle pas ensemble ses achats du marché avec les souvenirs d'une promenade en plein champ, où elle aura rencontré le vénéneux champignon et cet arbuste en forme de parasol ; avec les souvenirs de l'astre argenté qu'elle a contemplé le soir d'une belle journée d'été, tandis qu'elle voyait voltiger devant elle une chauve-souris ; ou bien encore avec l'ombrelle qui lui avait servi à se garantir des feux du soleil couchant, et qu'elle agita pour chasser l'oiseau nocturne ? À mon avis, on ne rêve aucun objet dont l'on n'ait eu la vue ou la pensée lorsque l'on était éveillé, et c'est l'amalgame de ces objets divers entrevus ou pensés, à des distances de temps souvent considérables, qui forme ces ensembles si étranges, si hétéroclites des songes, au gré d'ailleurs de l'activité plus ou moins grande de la circulation du sang.

 Donc je suppose que l'imagination de notre dame est un peu agitée en ce moment sous le regard flamboyant du sinistre oiseau... qui bientôt se décompose à son tour et devient un corps vague, mélange du volatile et d'un prosaïque soufflet, qui se rattache cependant toujours à la première idée du rêve en rappelant peut-être une fraîche brise qui aurait effleuré dans le jour notre tendre rêveuse, tendre ! car cette caresse du zéphyr évoque devant elle l'emblème un peu suranné, quoique au fond toujours agréable, de deux cœurs unis ou percés d'un trait. Mais cette double forme vaporeuse disparaît à son tour pour faire place à une bobine peu poétique autour de laquelle s'enroule un écheveau de fil fort mêlé... Un nouveau mouvement du sang au cerveau de notre dormeuse fait succéder à cet appareil de rotation un char rapide aux quatre roues scintillantes, entraîné par trois coursiers fougueux aux fronts étoiles. De ce char à la constellation brillante du chariot le songe n'a qu'un pas à faire. Voilà la rêveuse ramenée au ciel, au centre de la voûte immense, semée de millions d'astres qui vont se disséminant, s'évanouissant, s'éloignant de plus en plus comme le songe qui finit. Et la jeune dame s'éveille... en murmurant sans doute, comme vous peut-être et beaucoup d'autres : « Quel rêve ridicule ! »

 Maintenant, mon ami, à vous la tâche de faire comprendre délicatement le peu que vaut ce petit tour de passe-passe à la fois étrange et amusant à l'œil (sinon à l'esprit). Invitez vos lecteurs à examiner quelques instants cette composition lentement de haut en bas, priez-les de tenir compte de la nouveauté et de la difficulté de cette succession de transitions harmonieuses de lignes et de formes. Cet effet me semble analogue à celui que produit un musicien qui, modulant d'abord dans un ton, après s'être amusé à passer par des successions d'accords et des préparations harmoniques, ramène son auditeur dans le ton du début, et lui fait éprouver ainsi une jouissance des plus agréables, très appréciée des fins dilettanti.

   Du reste, prenez, rejetez, tranchez, réunissez ces observations à celles de ma première lettre, et faites pour le mieux, comme toujours. Puis, veuillez me rappeler les autres sujets dont nous nous étions entretenus l'autre fois. J'ai encore quelques jours à vous consacrer (2). Adieu. Mille amitiés. Tout à vous, comme vous le voyez et le croyez bien.

 

J.-J. GRANDVILLE. »

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   (2) Grandville est mort douze jours après avoir écrit cette seconde lettre, qui ne porte point de date, mais que j'ai certainement reçue le 5 mars.

 

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(in Magasin Pittoresque, tome XV, juin 1847)

 

DEUX RÊVES, PAR J.-J. GRANDVILLE : CRIME ET EXPIATION (1)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Grandville est mort le 17 mars 1847 à l'âge de quarante-quatre ans. Il avait perdu successivement sa femme, née comme lui à Nancy, et trois petits enfants. Il a succombé sous tant de douleur. Nous raconterons à loisir la vie simple et laborieuse de cet excellent artiste, qui était encore plus notre ami que notre collaborateur (1). Aujourd'hui nous publions deux dessins étranges, les derniers que Grandville ait mis sur bois. Nous insérons en même temps deux lettres qui accompagnaient ces dessins. Grandville n'avait nullement la prétention d'être écrivain ; et cependant qui a jamais su expliquer aussi bien que lui-même les idées originales chaque jour écloses de son ingénieux esprit ? Les lettres des artistes ont de tout temps excité l'intérêt et ont été accueillies avec faveur. En donnant textuellement ces pages familières écrites à la hâte par Grandville peu de jours avant sa mort, nous sommes donc persuadé que nous ferons une chose agréable au public sans nuire en rien à une mémoire qui nous sera toujours respectable et chère.

 

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PREMIÈRE LETTRE DE GRANDVILLE AU RÉDACTEUR.

 

Paris, 26 février 1847.

 

   « Mon ami, voici le premier des deux dessins que je vous ai annoncés, et quelques lignes d'explication dont vous ferez tel usage qu'il vous plaira.

   Et d'abord, quel sera notre titre ?

 Métamorphoses dans le sommeil ?

   Transformations, déformations, reformations des songes ?

   Chaîne des idées dans les songes, cauchemars, rires, extases, etc. ?

 Ou bien :

 Transfigurations harmoniques dans le sommeil ?

 Mais voici le vrai titre, je crois :

 

Visions et transformations nocturnes.

 

   Après avoir averti les lecteurs que le dessin doit être regardé en commençant au haut de la page, et en suivant la ligne descendante des diverses figures jusqu'à l'extrémité inférieure où se termine le rêve, vous pourriez expliquer à peu près ainsi le premier sujet :

 

Crime et expiation.

 

   Est-ce le cauchemar d'un homme tourmenté seulement par la pensée de commettre un crime ? Est-ce le songe d'un meurtrier que, dans une fièvre du cerveau, le remords poursuit ? Choisissez.

   Il rêve qu'il vient de frapper un homme dans un bois sombre, sur une route déserte, près d'une croix indiquant qu'un crime a déjà été commis en ce lieu... Le sang humain a été répandu, et, suivant une expression d'argot qui présente à l'esprit une féroce image, « il a fait suer un chêne ! » En effet ; ce n'est pas un homme, c'est un tronc d'arbre... sanglant... qui s'agite et se débat... sous l'arme meurtrière. Les mains de la victime, mains toujours humaines, sont levées suppliantes, mais en vain ! Le sang coule toujours.

 Le rêveur voit, à la place du corps, se dresser une fontaine dont la forme lui rappelle la croix du chemin. Est-ce de l'eau, est-ce du sang qu'elle verse ? L'eau pour laver les mains du criminel ; le sang pour lui rappeler le coup terrible !... Ce sang ou cette eau, en rejaillissant, rappelle et multiplie les mains suppliantes.

   La croix, déjà changée en fontaine, prend la forme du glaive de la justice. Le vase qui couronnait cette fontaine prend la forme de la toque du juge, et du milieu de ces mains livides se détache la main de la justice, puis la balance... Mais, par un de ces effets soudains qu'ont pu éprouver tous ceux qui rêvent, bizarrerie inexplicable ! l'un des plateaux se métamorphose en un œil... ardent... qui s'ouvre, s'agrandit épouvantablement, et..... – En ce moment, le coupable se revoit lui-même fuyant de toutes ses forces cet œil scrutateur ; mais il est embarrassé par une puissance contraire qui le retient (effet très ordinaire du cauchemar). L'effroi redouble son ardeur à fuir. Il monte un cheval rapide pour échapper avec plus de vitesse. Ô terreur ! L'œil, l'œil terrible s'acharne après lui... Le rêveur s'attache, grimpe à une colonne, veut se réfugier au sommet ; elle se brise avec fracas ; il tombe ; la terre manque sous ses pas : il est précipité dans une mer... rougie peut-être !... et sans espoir, toujours poursuivi par cet œil... qui, subissant alors une transformation étrange, lui semble un monstre, un poisson féroce dont les mâchoires armées de dents en forme de couteau vont être l'instrument de la vengeance divine ou humaine... Il sent déjà le froid acier de ces dents. En même temps, mille autres yeux d'une forme semblable à celui-là le regardent et se jettent avec avidité sur lui... Seraient-ce les mille yeux de la foule attirée par le spectacle du supplice qui s'apprête ?...

 Le rêve est ainsi arrivé à son plus haut degré d'horreur, quand tout à coup apparaît une croix lumineuse sortant de l'eau ou descendant sur l'eau, signe rédempteur vers lequel le coupable (très cauchemardé) tend à son tour les mains. Au fond apparaît encore la fontaine qui, cette fois, verse peut-être les larmes du repentir, et lave, en le purifiant, le rêveur qui, sur ce dernier trait, se réveille très heureux d'en être quitte pour la peur, s'il a en effet médité un crime et ne l'a pas accompli.

   Vous pourriez ensuite indiquer aux lecteurs l'art de ces déformations et reformations des signes, l'art de ces transitions se succédant toujours parallèlement à un sens moral ; double difficulté qui, si elle étonne par un peu d'étrangeté et de bizarrerie, me semble cependant de nature à intéresser les personnes à imagination rêveuse ou qui aiment la nouveauté, et, pour ainsi dire, les tours de force de l'esprit.

 Jusqu'ici jamais, je crois, dans aucun ouvrage d'art, le rêve n'a été ainsi compris et exprimé (excepté dans Un autre monde, œuvre récente peu connue de votre serviteur).

 Après ces éloges que je me donne, et que vous pourrez me renvoyer, il me restera à vous écrire l'explication du second rêve qui, grâce à celle du premier, sera, je pense, très courte.

 Donc, adieu ; mais vite un second bois pendant que je suis tout entier à songer à vous et au cher Magasin, si grand dévoreur d'idées.

 

J.-J. GRANDVILLE. »

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 (1) Grandville aimait le Magasin pittoresque. Dès les premières années, il avait parfaitement compris notre but ; aussi, faisant quelque violence à ses habitudes et à son caractère, était-il venu de lui-même nous offrir sa collaboration. Plus d'une fois, il nous a réservé des idées fines et neuves qu'il aurait trouvé beaucoup plus d'avantage peut-être à développer pour des éditeurs en renom : sa musique animée, par exemple ; le Monologue de Baptiste, etc. Ii se sentait à l'aise, nous disait-il, dans notre humble cadre, et, né pauvre, d'origine prolétaire, il était heureux de s'associer à nous pour contribuer aux plaisirs honnêtes de la classe la plus nombreuse.

 Voici la liste des divers sujets que Grandville a dessinés sur bois pour notre recueil : – t. III. le Bal d'insectes, p. 136 ; les Barbes à la vapeur, 249 ; – t. IV, les Différentes formes du visage, p. 387 ; - t. VIII, Physionomie du chat, p. 12 ; le Carnaval du célibataire riche et le Carnaval du pauvre, 68 et 69 ; Gargantua au berceau, 137 ; Musique animée, 244 et 408 ; – t. IX. la Métaphore de la chrysalide, p. 60, 61, 64 ; l'Avocat patelin, 357 ; – t. X, Trois saisons, p. 1, 153, 273 ; le Monologue de Baptiste, 208 ; Fadeurs, 343 ; – t. XI, l'Homme descend vers la brute, l'Animal monte vers l'homme, p. 108 ; – t. XII, Têtes d'hommes et d'animaux comparées, 272 ; le Pauvre villageois, p. 297 ; l'Automne, 341 ; – t. XV, Découpures ou ombres éclairées, 61.

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(in Magasin Pittoresque, tome XV, juin 1847)

 

UNE FEMME ET UNE CHIENNE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AFFICHES DES MURS DE PARIS.

 

 10 décembre 1820. – Récompense honnête (c'est-à-dire 5 fr.) – « Il s'est égaré de son ménage, le 16 août 1819, une femme qui répond au nom de Jeanne-Adélaïde-Sophie Picard, femme Godard, âgée de trente-huit ans, ayant le teint un peu coloré, la figure distinguée, l'épaule gauche plus haute que la droite.

   Le sieur Godard, son mari, se recommande à la protection des époux de la capitale, qui ont eu comme lui le malheur d'épouser une jolie femme, etc. Il espère que dix-huit mois de jouissance auront pu satisfaire celui qui la possède, et qu'il voudra bien la rendre à son ménage et à ses enfants.

 S'adresser au sieur Godard, son mari, rue Saint-Honoré n° 304, ou au sieur Picard, son père, garçon de bureau au ministère de la marine. » (Imprimé sur papier jaune.)

 12 décembre 1820. – Cinquante francs de récompense, – à qui rendra une chienne anglaise, borgne, perdue depuis deux jours..... Le reste est inutile.

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(J.-A.-S. Collin de Plancy, Anecdotes du dix-neuvième siècle, ou collection inédite d'historiettes et d'anecdotes récentes, de traits ou mots peu connus, d'aventures singulières, de citations, de rapprochemens divers et de pièces curieuses, pour servir à l'histoire des mœurs et de l'esprit du siècle où nous vivons, comparé aux siècles passés, tome premier, Paris : Charles Painparré, 1821)

 

LA LÉGENDE DE L'ORANG-OUTANG

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 C'était l'époque où je travaillais à ma thèse latine de docteur ès lettres. Sur les conseils de mon illustre maître, le docteur Paramasus, si connu dans le monde savant pour son grand travail sur le proscenium, le postscenium et l'hyposcenium, j'avais choisi pour sujet de thèse le rôle du chœur dans le théâtre grec, et, toujours sur les conseils de mon célèbre maître, je m'évertuais à réduire à néant les assertions absurdes d'Auguste Bœckh et de son ami Conrad Schneider. Aussi passai-je toutes mes après-midi à la Bibliothèque nationale, lisant, compulsant, annotant, traduisant, commentant et me plongeant avec rage dans les lexicographes les plus ardus, depuis Suidas jusqu'à l'illustre Paramasus. Que d'heures j'ai passées à méditer sur le fameux « tà tou choroû » d'Aristote ! « Les choses du chœur, » l'ai-je assez creusé ! Je me demande encore comment je n'en suis pas devenu fou. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

 J'avais, comme tout bon travailleur, ma place attitrée dont je ne démarrais pas. J'arrivais avant l'ouverture des portes pour être bien sûr de ne pas la manquer ; je m'installais, avec délices, écrivais mon bulletin et relisais longuement mes notes de la veille en attendant les livres que j'avais demandés ; la besogne s'abattait toute seule et c'est à peine si je prenais le temps de manger un morceau à la buvette. Mais si par malheur ma place était prise, c'en était fait, ma journée était perdue ; impossible de travailler ; je n'avais plus qu'à m'en aller. Quelle chose maniaque que l'homme !

 À ma gauche, je ne tardai pas à remarquer un voisin aussi enragé au travail et aussi assidu que moi-même. Je m'aperçus bientôt qu'il était affecté de la même manière que moi quand sa place habituelle était prise ; il ne s'en allait pas pourtant ; il se contentait de faire une affreuse grimace et de prendre une autre place en grommelant à l'adresse de l'envahisseur quelques injures incompréhensibles.

   Nous ne nous parlions jamais. Cependant, de temps en temps, pendant un moment de repos, je lorgnais du coin de l'œil les livres qu'il demandait. C'étaient la plupart du temps des grammaires ou des dictionnaires de langues primitives, des vocabulaires de dialectes sauvages et des récits de voyages. Peu à peu, je finis par m'intéresser à lui et par le considérer avec plus d'attention.

 Le premier examen ne lui était pas favorable. Il était laid, franchement laid. Il ressemblait à s'y méprendre à un de ces bonhommes taillés à coups de serpe par les sabotiers de la Forêt Noire, comme on en trouve dans les boîtes à jouets ; des cheveux rouges, mal peignés, une barbe à l'avenant, une paire de lunettes toujours de travers complétaient le personnage ; quant à son costume, inutile de le décrire ; il me suffira de dire qu'il témoignait incontestablement du mépris que doit avoir pour ce détail celui qui vit dans la sphère intellectuelle des langues primitives.

 Un de mes camarades, auquel manquait totalement la bosse de la vénération, prétendait que les savants se distinguaient en deux classes : les vrais et les faux, et qu'il avait un moyen infaillible de les reconnaître à première vue, les premiers étant crasseux, les seconds étant décrassés. À ce compte, mon voisin devait être un puits de science.

   Une circonstance fortuite me fit faire sa connaissance plus intime. En général, nous allions déjeuner à la buvette à la même heure. Un jour, quand j'arrivai, je trouvai mon homme en train d'engloutir un sandwich et je ne pus m'empêcher d'admirer à quel degré de dilatation pouvait atteindre une bouche humaine. Réellement, quand la nature s'y met, elle fait bien les choses. Le sandwich passé, mon voisin en prit un autre sur le comptoir et se mit en devoir de lui faire suivre le même chemin lorsque, à grande surprise, la bouche de mon voisin ne se referma pas sur le morceau convoité ; la main qui le tenait resta immobile pendant que l'autre main fouillait désespérément dans les poches du paletot et qu'une rougeur de honte couvrait la figure de mon voisin. Évidemment, il avait oublié sa bourse. Il reposa le sandwich sur le comptoir en balbutiant quelques excuses d'un air embarrassé, et ses yeux écarquillés exprimaient tant de détresse que j'eus pitié de lui. J'étais précisément en fonds et cela ne me gênait pas beaucoup. Je tirai de ma poche une pièce de cinq francs et la lui tendis avec quelques mots d'encouragement.

 Il accepta après quelques hésitations et le morceau convoité alla s'engouffrer sans plus de cérémonie à la suite du précédent ; puis ce fut le tour d'un bock ; nouveau sandwich ; nouveau bock, et ainsi jusqu'à extinction de mes cinq francs. On eût dit vraiment qu'il n'avait pas mangé depuis huit jours.

 « Je vous suis très reconnaissant, me dit-il ensuite avec un fort accent tudesque ; j'avais grand-faim et vous m'avez rendu un véritable service. Je crains que vous ne vous soyez gêné pour moi !

   – Pas du tout, lui répondis-je en riant, cela ne me gêne nullement et je suis heureux de vous rendre ce petit service.

   – Je vous avouerai, reprit-il, que j'ai fait, grâce à vous, un repas plus copieux que d'habitude et que je ne me sens pas trop en train de travailler maintenant. Que diriez-vous d'un tour au Palais-Royal pour faire la digestion ? »

 J'hésitai un instant ; le personnage ne m'était que médiocrement sympathique et son costume était peu encourageant. Mais je ne connaissais pas grand monde à Paris, et d'ailleurs il m'intéressait comme sujet d'étude ; aussi j'acceptai sa proposition.

 « Oui, reprit-il en marchant, les études auxquelles je me livre demandent une tête libre et un cerveau dégagé. La linguistique...

   – Vous vous occupez de la science du langage ? demandai-je d'un air innocent.

   – Des langues primitives ; je réunis des matériaux et, quand j'en aurai réuni suffisamment, j'irai visiter les îles polynésiennes et les peuplades africaines pour les étudier pratiquement.

   – Vous avez là de grands projets, lui dis-je, et qui ne me paraissent pas des plus faciles à réaliser.

   – Oh ! reprit-il négligemment, c'est plus facile que vous ne le croyez ; il suffit de savoir s'y prendre, et je ne suis pas embarrassé. Je puis aller là-bas comme médecin, missionnaire, trafiquant, marchand d'esclaves au besoin ; je n'ai pas de préjugés. Est-ce que vous en avez encore, vous ? me dit-il en me regardant d'un air goguenard.

   – Peuh ! je dois vous avouer qu'il m'en reste encore quelques-uns. »

 Il me toisa d'un air de pitié comme si j'étais un être absolument inférieur.

 « Vous devriez lire Nietzsche, le grand Nietzsche.

   – A-t-il fait quelque chose sur le chœur antique ? lui demandai-je en riant.

   – Ne vous moquez pas, reprit-il, c'est plus intéressant que vous ne croyez. Je ne cherche pas l'origine du langage, comme on l'a fait jusqu'ici, dans les premiers âges de l'humanité ; je remonte beaucoup plus haut, jusqu'à l'animal.

   – Jusqu'à l'animal ? repris-je, abasourdi.

   – Parfaitement. Pourquoi cela vous étonne-t-il ? Êtes-vous de ceux qui croient encore à l'origine divine du langage ? » me dit-il avec un sourire méprisant.

   J'avoue que je n'avais pas d'opinion ferme sur cette question et que je ne me l'étais jamais posée. Mes travaux ne remontaient pas au-delà du VIe siècle avant J.-C. C'était déjà bien assez et je ne m'occupais pas de ce qui avait pu se passer antérieurement.

   « J'ai déjà, reprit-il, des documents intéressants sur le langage des animaux, et particulièrement sur celui des singes anthropoïdes.

   – Des singes ! m'écriai-je, en le regardant comme j'aurais considéré un fou.

   – Oui ; si vous voulez vous asseoir sur ce banc, je vous exposerai la question. »

 Je fis un signe d'assentiment et nous nous assîmes à l'ombre sur un banc resté libre. On y était, ma foi, très bien. Le spectacle que présentait le Palais-Royal était amusant ; pas trop de foule ; pas de tohu-bohu ; juste assez d'enfants, de petites bonnes, de nourrices, de promeneuses et de flâneurs pour faire un tableautin assez agréable, sous la jolie lumière d'un soleil d'été.

   Mon voisin, qui semblait fort peu sensible aux charmes d'un paysage parisien, m'arracha à ma contemplation en m'exhibant un morceau de papier graisseux qu'il venait de tirer des profondeurs de sa poche et qu'il déplia avec précaution. J'aperçus une sorte d'objet grisâtre qui me parut assez sale et dont je ne pus tout d'abord déterminer la nature.

 « Un larynx d'orang-outang, me dit-il en le retournant avec complaisance ; je regrette de n'avoir pas sur moi un larynx humain pour vous montrer les ressemblances. » Et il entra alors dans une foule de détails sur la structure du larynx, avec des termes techniques dont il ne m'est pas resté autre chose que beaucoup de terminaisons en oïdes. Ce qui me frappa surtout, c'est que le gardien du jardin passa plusieurs fois devant nous en nous regardant avec méfiance ; il se demandait probablement ce qu'exhibait ainsi mon voisin et si ce n'était pas un objet suspect.

 Enfin, la conclusion de cette belle démonstration fut qu'il n'y avait rien dans le larynx du singe qui l'empêchât de parler aussi bien que n'importe quel orateur.

   « Pourquoi ne parle-t-il pas ? est-ce que son cerveau est autrement fait que le nôtre ?

 – Pas du tout, cher monsieur ; le cerveau des singes anthropomorphes est construit sur le même type que le nôtre, et, s'il y a quelques différences, elles sont si légères qu'il ne vaut pas la peine d'en parler. Chez eux comme chez nous, la scissure de Sylvius présente deux branches antérieures et la circonvolution frontale inférieure, celle du langage, existe comme chez l'homme, quoiqu'un peu moins développée.

   – Alors, s'ils ne parlent pas, c'est qu'ils y mettent de la mauvaise volonté ?

   – Toujours moqueurs, ces Français ! »

 Et sa large bouche s'ouvrit en un rire qui la fendit jusqu'aux oreilles. Puis, reprenant son sérieux :

   « La vérité est qu'ils parlent.

 – Oui, repris-je assez négligemment ; quelques cris émotionnels...

   – Des cris émotionnels, fit-il avec une moue de mépris ; un langage, cher monsieur, un véritable langage. »

 Comme il avait l'air de prendre en pitié mon ignorance de latin dégénéré !

 « Avec grammaire, vocabulaire et tout ce qui s'ensuit, repris-je, un peu piqué.

   – Pas encore, pour la grammaire du moins, reprit-il avec un imperturbable sérieux ; mais cela ne tardera pas ; nous avons déjà le vocabulaire. »

 Je le regardai un peu ahuri, me demandant s'il se moquait de moi. Non ; il était sérieux, il n'y avait pas à en douter.

 « Avez-vous entendu parler du savant Turner ? me dit-il après un moment de silence.

   – Tuner ! Attendez donc ; n'est-ce pas celui qui va dans l'Afrique centrale avec une grande cage en fer ? J'ai toujours cru que c'était une bonne plaisanterie américaine.

   – Voilà bien les races latines ! s'écria-t-il. Mais cher monsieur, M. Turner, dont je m'honore d'être l'ami et dont j'espère être plus tard le collaborateur, est très sérieux, extrêmement sérieux, tout ce qu'il y a de plus sérieux, et je vais vous en donner une preuve sur-le-champ si vous le voulez bien. »

 Je fis un signe d'assentiment poli.

 « Eh bien, M. Turner, avec lequel je suis en correspondance régulière, avait déjà étudié le langage des singes inférieurs, cébus, rhésus et autres du même genre, et était arrivé à converser avec eux dans leur langue ; mais ce sont là des espèces infimes et leur vocabulaire se limite à quelques mots en dehors du langage émotionnel, nourriture, lait, danger, amour...

   – Ah ! fis-je, un peu émoustillé.

   – Chez les anthropoïdes, au contraire, le langage est beaucoup plus riche et mon illustre ami Turner est arrivé à des résultats du plus haut intérêt qui ne sont pas encore connus du monde savant, mais auxquels il a bien voulu m'initier. »

 Je le regardai ; sa figure restait au calme fixe ; si c'était une plaisanterie, il n'en paraissait guère sur sa mine.

 « M. Turner a dressé la liste des mots employés par les orangs pour correspondre entre eux. Cette liste comprend environ deux cents mots, presque tous signifiant des objets, des qualités ou des actes, autrement dit des substantifs, des adjectifs et des verbes, ces derniers en petit nombre ; jusqu'ici, pas de déclinaison ; pas de signe pour les relations ; à peine peut-être, dans certains cas, pourraient-elles être indiquées par des variations d'inflexions très fugitives et très difficiles à saisir.

   – Je le crois, murmurai-je involontairement.

   – Remarquez, continua-t-il, que ce nombre est déjà très considérable. Vous savez sans doute que le nombre de mots usuels dont on se sert dans la conversation courante est très restreint, deux ou trois cents au plus pour un homme du peuple et cinq cents pour une personne instruite. Eh bien, M. Turner, grâce à de nombreux essais, est parvenu non seulement à comprendre, mais à parler le langage des orangs.

   – Et vous avez ce vocabulaire ? demandai-je, en mettant mon sérieux au niveau du sien.

   – Je ne l'ai pas ici, reprit-il gravement ; il est chez moi ; mais j'ai sur moi, et je puis vous montrer, un document aussi intéressant au moins et dont vous aurez la primeur ; seulement, comme je ne veux pas le déflorer et que c'est à cette condition que me l'a envoyé M. Turner, je vous demanderai le secret jusqu'à nouvel ordre.

   – Je vous le promets, » m'empressai-je de lui répondre.

 Il ouvrit un grand portefeuille dans lequel il serrait ses notes, et, après quelques recherches, en tira un papier qu'il me tendit.

 « Voici, dit-il, une légende qui a cours chez les orangs-outangs, qui se transmet chez eux par tradition de père en fils et qui a été racontée à mon ami Turner par un des plus vieux orangs de la tribu chez laquelle il se trouve en ce moment. »

 Je pris le papier qu'il me tendait.

 « Est-il écrit de la main même de l'orang ? » ne pus-je m'empêcher de lui demander.

 Un froncement de sourcils m'avertit que j'avais été trop loin.

 « Incorrigibles, ces Français ! Il faut qu'ils plaisantent sur tout. Non, reprit-il très sérieusement, comme si rien ne s'était passé, les orangs ne connaissent pas encore l'écriture. Cependant, dans ces derniers temps, mon ami Turner a trouvé sur les arbres qui leur servent de refuge des entailles de forme particulière qui pourraient bien être des ébauches d'écriture ; c'est une question à l'étude.

   – Au fait, savez-vous l'anglais ? me demanda-t-il ; la légende est transcrite dans cette langue.

   – Assez pour lire une lettre ou un article de difficulté moyenne. »

 Pendant ce temps, j'avais déplié le papier qu'il m'avait donné. J'y jetai les yeux et ne vis qu'un groupement de lettres et de mots absolument incompréhensibles. je me rappelle seulement les premiers mots de la première ligne.

 No-ho w-ou w-ou no-ho ck-wheu ck-wheu...

 « Ça n'a jamais été de l'anglais, » lui dis-je en lui tendant le papier.

   Il y jeta les yeux.

   « Où avais-je la tête ? me dit-il en se frappant le front ; je me suis trompé de papier ; celui-là est l'original ; voici la traduction anglaise. »

   À ce moment, le canon du Palais-Royal se fit entendre.

   « Midi ! s'écria mon homme ; et, se levant brusquement : il faut que je retourne à la bibliothèque. Venez-vous avec moi ?

 –  Ma foi, lui dis-je, je ne suis plus en train de travailler, je me donne congé pour aujourd'hui ; pouvez-vous me laisser votre papier jusqu'à demain ?

   – Volontiers, et je vous restituerai vos cinq francs dont je vous remercie encore, me dit-il gracieusement, en dilatant son énorme bouche. À demain !

   – À demain. »

 Une fois mon interlocuteur parti, je mis le papier dans ma poche, me promettant de le lire le soir pour m'endormir. Pour le moment, j'en avais assez du larynx et du langage des singes et de toutes les élucubrations de mon compagnon que je prenais pour un fumiste ou pour un fou, et je m'entraînai dans une de ces bonnes flâneries que j'aimais tant à me donner de temps en temps, quand j'en avais par-dessus la tête de tous les lexicographes, y compris mon illustre maître.

   Ce fut seulement le soir, une fois rentré dans ma chambre, que je pensai au papier que m'avait remis mon camarade de travail.

   Je le dépliai et je lus ce qui suit (naturellement, je traduis littéralement de l'anglais en français) :

 

   « Loin morts âgé âgé terre fruits fleurs arbres feuillage ciel soleil beau orangs heureux heureux êtres bons tous mangeant fruits feuillages orangs tous animaux amis un jour deux petits orangs mâle femelle faibles soigner. »

 

 À mesure que j'avançais dans ma lecture, il me semblait que j'avais vu peu de temps auparavant quelque chose de semblable. À force de rassembler mes souvenirs, je me rappelai un fragment de littérature instantanée que j'avais lu récemment dans une revue. La voici :

 

 « Une dune sablonneuse. – Sur elle. – Toute seule. – Une maison. – Dehors, la pluie. – À la fenêtre, moi.

 Derrière mon dos, – Tic-tac. – Une pendule. – Mon front. – Contre la vitre. – Rien.

 Rien ! Tout est fini. – Gris le ciel. – Grise la mer, – Gris le cœur ; – Gris le Poète. »

 

   Je ne sais si c'est tout à fait exact, car je transcris de mémoire ce fragment qui m'avait vivement frappé ; en tout cas, il s'en faut de peu.

 En y réfléchissant, c'est bien étonnant de voir comment la poésie de l'extrême civilisation tend à rejoindre la poésie de l'extrême barbarie, de l'animalité même, en passant par les tâtonnements successifs d'Homère, Virgile, Dante, Shakespeare, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Moréas, etc. Il y avait là un sujet de méditation pour le philosophe, et je ne m'en fis pas faute en grillant deux ou trois cigarettes ; puis je revins à ma légende de l'orang-outang. Mais j'en eus bien vite assez de cette enfilade de substantifs et de qualificatifs sans queue ni tête (il me le semblait du moins), lorsque, en retournant le papier, je m'aperçus qu'une paraphrase en langage à peu près intelligible en avait été faite... Par l'illustre Turner ou par mon voisin ? Je l'ignore.

 Cette paraphrase, la voici :

 

   « Loin, bien loin dans le passé ; beaucoup d'orangs sont morts depuis ; loin, bien loin dans le passé ; bien des orangs ont vieilli depuis ; la terre portait des fruits, des fleurs, des arbres à l'épais feuillage ; le ciel, illuminé par le soleil, était toujours beau ; les orangs étaient très heureux ; tous les êtres qui vivaient sur cette terre étaient bons ; ils se nourrissaient de fruits et de feuillage, et les orangs vivaient amis avec tous les autres animaux. Un jour, il naquit deux petits orangs, un mâle, une femelle ; ils étaient faibles, chétifs, et auraient succombé si les orangs ne les avaient pas soignés ; mais, en grandissant, ils devinrent très méchants et méprisèrent leurs semblables ; non contents de la nourriture de leurs pères, ils poursuivirent les autres animaux et les tuèrent pour les manger, ou se couvrir de leurs peaux ; trop faibles pour lutter contre les êtres vaillants et forts, ils se servirent de pierres pour les atteindre de loin, s'enfuyant quand les autres animaux approchaient pour les corriger de leur méchanceté ; dans leur malice, ils parvinrent même à imiter le feu du ciel et brûlèrent les arbres, les forêts, les plantes qui servaient de nourriture à leurs frères ; quand ils pouvaient saisir un autre animal, ils le brûlaient pour le manger ou le brûlaient tout vivant pour le faire souffrir. Heureusement que les orangs et les autres animaux tinrent conseil et résolurent de mettre fin à la méchanceté de ces orangs dégénérés. On les guetta et on les saisit pendant leur sommeil. On aurait pu les tuer, mais les orangs, sages et bons, ont horreur de tuer leur semblable et on résolut de les empêcher simplement de nuire et de les marquer, de façon à les reconnaître s'ils revenaient. Toute la tribu s'assembla et, le jugement porté, la sentence fut exécutée. On leur usa d'abord les dents avec une pierre dure, afin qu'ils ne pussent pas mordre ; et on leur attacha solidement les bras et les jambes, de façon à les obliger de se tenir droits, ce qui les gênait pour courir et les empêchait de grimper aux arbres ; ensuite, on les plongea tous les deux dans un liquide blanc provenant d'une plante qui produit un suc très âcre et qui fit tomber tous leurs poils ; seulement, comme ils se débattaient beaucoup pendant cette opération, quelques parties du corps ne furent pas atteintes par le liquide et restèrent couvertes de poils.

   Ensuite, pour les rendre plus laids encore, on prépara avec le suc d'une autre plante un liquide qui devait les noircir, de façon à les rendre repoussants pour tous les autres êtres de la création ; alors, ils furent chassés... Depuis ce temps, on ne les a plus revus et les orangs vivent parfaitement heureux et en paix avec tous les autres animaux. »

 

   Le lendemain, je me rendis, suivant mon habitude, à la bibliothèque ; mon voisin ne s'y trouvait pas. Le surlendemain, il en fut de même ; de même encore les jours suivants. Deux mois sont passés maintenant depuis notre matinée du Palais-Royal, et mon voisin n'a pas donné signe de vie. Est-il malade ? est-il mort ? Est-il parti rejoindre son ami Turner ? Je l'ignore ; mais ce dont je ne doute pas, c'est que j'en suis pour ma pièce de cinq francs. Heureusement que je possède un document, animal, il est vrai, mais inestimable. Aussi je me crois dégagé de ma promesse par le silence de mon voisin, et je me décide à publier la légende de l'orang-outang, qui est certainement le plus antique récit que nous ait laissé la tradition.

 Quant à son authenticité, inutile de dire que je ne puis la garantir ; j'aurais bien écrit à M. Turner ; mais où le prendre ?

   Au lecteur donc de décider si la légende de l'orang-outang est une pièce unique dans l'histoire de la littérature... ou une déplorable fumisterie.

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(Paul Abaur [Henri-Étienne Beaunis], Madame Mazurel, contes physiologiques, Paris : Société d'éditions littéraire, 1895)

 

LES VÊPRES DES GRENOUILLES

  

LES SÉRIES,

OU

LE DRUIDE ET L'ENFANT

(Dialecte de Cornouaille.)

 

 

ARGUMENT

 

 

   La pièce qui ouvre ce recueil est une des plus singulières et peut-être la plus ancienne de la poésie bretonne. C'est un dialogue pédagogique entre un Druide et un enfant. Il contient une sorte de récapitulation, en douze questions et douze réponses, des doctrines druidiques sur le destin, la cosmogonie, la géographie, la chronologie, l'astronomie, la magie, la médecine, la métempsycose ; l'élève demande au maître de lui chanter la série des nombres, depuis un jusqu'à douze, afin qu'il les apprenne. Chose extraordinaire, l'empire de l'habitude est si puissant en Basse-Bretagne, parmi le peuple des campagnes, que les mères, sans le comprendre, continuent d'enseigner à leurs enfants, qui ne l'entendent pas davantage, le chant mystérieux et sacré qu'enseignaient les druides à leurs ancêtres. Les difficultés qu'il présente sont telles, que je n'ose me flatter d'avoir toujours parfaitement réussi. Cette pièce est particulièrement populaire en Cornouaille, où je l'ai entendu chanter pour la première fois à un jeune paysan de la paroisse de Nizon. Sa mère la lui avait apprise, me dit-il, pour lui former la mémoire ; et, en effet, le chant est disposé de manière à offrir un excellent exercice de mnémonique. La même observation a été faite à Brizeux, dans la paroisse de Scaer, où il a recueilli des variantes précieuses qu'il m'a communiquées, et à M. l'abbé Henry, dans celle de Saint-Urien, où la pièce est connue sous le titre grotesque de Vêpres des Grenouilles (Gosperou ar Raned).

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LE DRUIDE.

 

Tout beau, bel enfant du Druide ; réponds-moi ; tout beau, que veux-tu que je te chante ?

 

L'ENFANT.

 

– Chante-moi la série du nombre un, jusqu'à ce que je l'apprenne aujourd'hui.

 

LE DRUIDE.

 

– Pas de série pour le nombre un : la Nécessité unique, le Trépas, père de la Douleur ; rien avant, rien de plus.

Tout beau, bel enfant du Druide ; réponds-moi ; que veux-tu que je te chante ?

 

L'ENFANT.

 

– Chante-moi la série du nombre deux, jusqu'à ce que je l'apprenne aujourd'hui.

 

LE DRUIDE.

 

– Deux bœufs attelés à une coque ; ils tirent, ils vont expirer ; voyez la merveille !

Pas de série pour le nombre un : la Nécessité unique ; le Trépas, père de la Douleur ; rien avant, rien de plus.

Tout beau, bel enfant du Druide ; que te chanterai-je ?

 

L'ENFANT.

 

– Chante-moi la série du nombre trois, etc.

 

LE DRUIDE.

 

– Il y a trois parties dans le monde : trois commencements et trois fins, pour l'homme comme pour le chêne.

Trois royaumes de Merlin, pleins de fruits d'or, de fleurs brillantes, de petits enfants qui rient.

Deux bœufs attelés à une coque, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant, etc. Que le chanterai-je ?

 

L'ENFANT.

 

– Chante-moi la série du nombre quatre, etc.

 

LE DRUIDE.

 

Quatre pierres à aiguiser, pierres à aiguiser de Merlin, qui aiguisent les épées des braves.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanterai-je ?

 

L'ENFANT.

 

– Chante-moi la série du nombre cinq, etc.

 

LE DRUIDE.

 

Cinq zones terrestres : cinq âges dans la durée du temps ; cinq rochers sur notre sœur.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanterai-je ?

 

L'ENFANT.

 

– Chante-moi la série du nombre six, etc.

 

LE DRUIDE.

 

– Six petits enfants de cire, vivifiés par l'énergie de la lune ; si tu l'ignores, je le sais.

Six plantes médicinales dans le petit chaudron ; le petit nain mêle le breuvage, son petit doigt dans sa bouche.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanterai-je ?

 

L'ENFANT.

 

– Chante-moi la série du nombre sept, etc.

 

LE DRUIDE.

 

– Sept soleils et sept lunes, sept planètes, y compris la Poule. Sept éléments avec la farine de l'air (les atomes).

Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanterai-je ?

 

L'ENFANT.

 

– Chante-moi la série du nombre huit, etc.

 

LE DRUIDE.

 

– Huit vents qui soufflent ; huit feux avec le Grand Feu, allumés au mois de mai sur la montagne de la guerre.

Huit génisses blanches comme l'écume, qui paissent l'herbe de l'île profonde ; les huit génisses blanches de la Dame.

Sept soleils et sept lunes, etc.

Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanterai-je ?

 

L'ENFANT.

 

– Chante-moi la série du nombre neuf, etc.

 

LE DRUIDE.

 

Neuf petites mains blanches sur la table de l'aire, près de la tour de Lezarmeur, et neuf mères qui gémissent beaucoup.

Neuf korrigan qui dansent avec des fleurs dans les cheveux et des robes de laine blanche, autour de la fontaine, à la clarté de la pleine lune.

La laie et ses neuf marcassins, à la porte de leur bauge, grognant et fouissant, fouissant et grognant ; petit ! petit ! petit ! accourez au pommier ! le vieux sanglier va vous faire la leçon.

Huit vents, etc.

Sept soleils et sept lunes, etc.

Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanterai-je ?

 

L'ENFANT.

 

– Chante-moi la série du nombre dix, etc.

 

LE DRUIDE.

 

Dix vaisseaux ennemis qu'on a vus venant de Nantes : Malheur à vous ! malheur à vous ! hommes de Vannes !

Neuf petites mains blanches, etc.

Huit vents, etc.

Sept soleils et sept lunes, etc.

Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant... Que te chanterai-je ?

 

L'ENFANT.

 

– Chante-moi la série du nombre onze, etc.

 

LE DRUIDE.

 

– Onze Prêtres armés, venant de Vannes, avec leurs épées brisées ;

Et leurs robes ensanglantées ; et des béquilles de coudrier de trois cents plus qu'eux onze.

Dix vaisseaux ennemis, etc.

Neuf petites mains blanches, etc.

Huit vents, etc.

Sept soleils, etc.

Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

La Nécessité unique, etc.

Tout beau, bel enfant du druide ; réponds-moi, que veux-tu que je te chante ?

 

L'ENFANT.

 

– Chante-moi la série du nombre douze, jusqu'à ce que je l'apprenne aujourd'hui.

 

LE DRUIDE.

 

– Douze mois et douze signes ; l'avant-dernier, le Sagittaire, décoche sa flèche armée d'un dard.

Les douze signes sont en guerre. La belle Vache, la Vache Noire qui porte une étoile blanche au front, sort de la Forêt des Dépouilles ;

Dans sa poitrine est le dard de la flèche ; son sang coule à flots ; elle beugle, tête levée :

La trompe sonne ; feu et tonnerre ; pluie et vent ; tonnerre et feu ; rien ; plus rien ; ni aucune série !

Onze prêtres armés, etc.

Dix vaisseaux ennemis, etc.

Neuf petites mains blanches, etc.

Huit vents, etc.

Sept soleils, etc.

Six petits enfants de cire, etc.

Cinq zones terrestres, etc.

Quatre pierres à aiguiser, etc.

Trois parties dans le monde, etc.

Deux bœufs, etc.

Pas de série pour le nombre un ; la Nécessité unique, le Trépas, père de la Douleur ; rien avant, rien de plus.

 

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(Théodore Hersart de La Villemarqué, Barzaz-Breiz : chants populaires de la Bretagne, Paris : Didier et Cie, 1867)

 

LE COMPAGNON MIRACULEUX

 

 

 Théophile Gautier avait des gaietés d'enfant et de bons rires francs et larges quand sa mémoire lui rappelait les extravagances des temps héroïques, alors qu'on buvait « l'eau des mers dans des crânes de mort » en ce banal cabaret du Moulin rouge qui n'avait rien de commun avec un moulin, mais quel était tout simplement une masure à un seul étage, peinte de la plus criarde des couleurs, sang de bœuf en colère ; jusqu'aux environs de 1870, elle avait survécu parmi les maisons respectables de l'avenue de la Grande-Armée. Il ne manquait jamais de me la montrer quand nous passions devant elle, sur l'impériale de l'omnibus.

 

   Parmi les types bizarres dont il avait eu le temps de tracer la silhouette, se trouvait le compagnon miraculeux, l'inséparable de Petrus Borel, Jules Vabre, celui-là même qu'il avait jadis ainsi portraituré :

 

Terreur du bourgeois chauve et glabre,

Le compagnon miraculeux...

 

   Vabre était l'auteur du Traité de l'incommodité des commodes, ouvrage maintes fois annoncé sur les couvertures des ouvrages romantiques, aux alentours de 1830, mais qui jamais ne parut.

 

   Dans son article, Gautier semblait douter de l'existence réelle de ce traité à la fois ignoré et célèbre, et il en souriait doucement. Je ne l'ai su que trop tard pour pouvoir l'éclairer sur ce point d'histoire littéraire – si Joseph Prudhomme veut bien me permettre de m'exprimer ainsi.

 

 Eh bien oui, le Traité de l'incommodité des commodes a été écrit et même écrit en son entier. Mais, comme il est noté dans l'Histoire du Romantisme même, Jules Vabre était né « sous une étoile enragée. » Son manuscrit, qu'il ne publiait pas ou faute d'argent, ou par manque d'éditeur ou parce qu'il ne le trouvait jamais assez parfait pour être lancé dans le monde, l'avait pendant des années et des années suivi un peu partout et en particulier en Angleterre, logeant tantôt dans un meublé, tantôt dans un autre. C'est sur le sol de la perfide Albion qu'il a disparu, victime sans doute de la vengeance de quelque tiroir de commode ou de quelque ébéniste rancunier.

 

   Jules Vabre, après une absence totale qui durait depuis bien des années, vint un jour faire une courte visite à Gautier, puis s'éclipsa de nouveau et tant et si bien que, dans le chapitre qu'il lui consacre, l'auteur de l'Histoire du Romantisme pose cette double question : « Est-il mort, est-il vivant ? »

 

   À l'heure où elle était posée, il était parfaitement vivant, et bien portant.

 

   Jules Vabre, de même que Robelin, était architecte de son état, mais, alors qu'il est facile de trouver la trace des travaux de Robelin, il reste supposable que Jules Vabre ne fut jamais qu'un architecte honoraire. Peut-être même n'a-t-il jamais dépassé le grade d'élève architecte... Toujours est-il qu'il advint qu'un propriétaire de la rue Fontaine-au-Roi l'avait chargé de reconstruire sa bicoque qui, tombant en ruine, était devenue inhabitable. Étonné de cette aubaine, Jules Vabre y avait conduit son cher intime ami Petrus Borel, pour lui montrer le local. Mais ne voilà-t-il pas que le fantastique Petrus avise une cave presque habitable et décrète qu'il y veut établir son domicile.

 

 Jules Vabre trouva cela tout naturel. Il installa le lycanthrope dans la cave, s'y logea avec lui. Là, perdu dans les rêveries d'œuvres à produire un jour ou l'autre, il négligea à tout jamais de réparer le reste du bâtiment. Telle fut l'histoire de cette cave célèbre où vécurent le lycanthrope et son compagnon miraculeux. Les nombreux critiques qui en ont parlé à propos de Petrus Borel, ont le plus souvent omis d'y signaler la présence de Jules Vabre. Inutile de dire que le propriétaire de l'immeuble que Jules Vabre laissait en détresse finit par choisir un architecte moins hospitalier et moins contemplatif et convia ses deux locataires malgré lui à se pourvoir d'un autre sous-sol.

 

 Jules Vabre, qui avait une admiration folle pour Shakespeare, partit pour l'Angleterre, sans autre but que de pouvoir connaître à fond la langue ancienne et l'oeuvre du vieux Will. Il y resta sans donner de ses nouvelles à personne de ses amis. Enfin, sentant arriver la vieillesse, il revint en France tout aussi pauvre qu'il était lorsqu'il s'était expatrié, mais connaissant à fond Shakespeare. Et cela suffisait à son bonheur. Il n'avisa d'ailleurs personne de son retour, ni ne demanda l'aide de personne.

 

 Je n'eusse point soupçonné la survie de Jules Vabre si, quelques mois après la mort de Gautier, lors de la publication du volume de l'Histoire du Romantisme, je n'avais reçu une lettre, dont l'enveloppe me qualifiait d'exécuteur testamentaire de Théophile Gautier ; ce qui d'ailleurs est un peu la vérité. Cette missive, qui était un modèle de calligraphie, me faisait assavoir, avec signature à l'appui, que Jules Vabre était encore vivant. Il faut supposer qu'à ce moment-là j'étais fort occupé car je n'eus pas le temps d'aller voir cet extraordinaire revenant.

 

   Mais, comme Paris est très petite ville, – comme chacun le devrait savoir, – un moment vint, après plusieurs années d'oubli, où je me trouvai face à face avec le compagnon miraculeux.

 

 Il m'apparut sous les espèces d'un vieux bonhomme sensiblement analogue à son confrère et camarade Robelin, mais avec cette notable différence que l'architecte de la basilique de Saint-Denis, le collaborateur de Notre-Dame de Paris, était resté, malgré ses quatre-vingts ans, très chevelu, alors que l'auteur du Traité de l'incommodité des commodes arborait une calvitie complète et légèrement bleuâtre, plus lamentable encore que celle des philistins et des classiques auxquels il criait du haut du poulailler du Théâtre-Français, dans les soirs orageux d'Hernani : « Silence, les genoux !! » La figure petite, ratatinée, d'une pâleur azurée, était garnie d'une barbe en pointe du plus beau blanc, rare, soyeuse, courte, légère. Avec ses façons de trotte-menu, ses gestes de chat très doux qui craint de se mouiller, avec son art de ne tenir aucune place là où il passait, et de passer à travers gens et choses d'une sincère allure de désintéressement, d'ignorance de tout ce qui constitue la vie, Jules Vabre donnait l'impression d'un être impalpable et sublunaire. Ses vêtements de couleur sombre, très propres, très corrects, très bien brossés, étaient de ceux dont il est impossible d'imaginer qu'ils aient jamais pu être neufs. À quarante ans de distance, en dépit de son physique de vieillard, Jules Vabre avait toujours l'air de sortir de la cave de Petrus Borel. Je sais par une lettre de lui datée de 1874 que, à cette date, il habitait 28, rue Saint-Sulpice, et je me demande encore en ce moment à quel étage souterrain il avait pu trouver un domicile où se loger selon ses goûts de troglodyte.

 

 De même que, en 1830, et que durant sa vie toute entière d'ailleurs,–  à Paris comme à Londres, en 1874 de même qu'en 1830, – il vivait dans une invraisemblable pauvreté, très simplement, très fièrement, sans la moindre apparence d'une plainte, sans la pensée de se plaindre. Il donnait quelques rares leçons d'anglais à des demoiselles. Quand je dis à des demoiselles, je ne suis pas bien certain que ce pluriel n'est pas une amplification. Le plus souvent, il avait une seule élève à la fois ; c'était du reste tout naturel qu'il en eût fort peu, bien que sachant l'anglais mieux que personne. Sa doctrine étant que la seule raison d'être de la langue anglaise était Shakespeare, il eût cru renier toute sa vie en essayant d'enseigner rien autre chose que la lecture de son vieux Will.

 

   Au cours de ses quarante années de travail sur Shakespeare, il était parvenu à produire, en tout et pour tout, la traduction de deux ou trois œuvres seulement, et encore, la seule qu'il considérât comme achevée était celle de Roméo et Juliette. Pendant plusieurs années, il alla vainement de porte en porte pour chercher une bonne créature qui voulût bien publier cette traduction de Roméo et Juliette, mais le Sort voulait que cet écrivain qui n'écrivit jamais que son fameux Essai et ces deux ou trois traductions jouerait de malheur jusqu'au bout, car, de même qu'il avait perdu en Angleterre son Traité de l'incommodité des commodes, il perdit, dans quelque cave ou dans quelque grenier de Paris, sa traduction de Roméo et Juliette.

 

   Et c'est ainsi que la postérité fut frustrée des deux œuvres uniques de Jules Vabre, le compagnon miraculeux.

 

   On peut parler de lui, qui fut dans sa jeunesse un prodigieux mystificateur, avec un certain sourire que nul ne saurait taxer d'irrespectueux. Ce vénérable « héros de 1830, » comme il est dit dans l'œuvre de son glorieux ami, mérite qu'on récite en son honneur ce quatrain des Vieux de la Vieille :

 

 Ne vous moquez pas de ces hommes

   Qu'en riant le gamin poursuit,

   Ils furent le jour dont nous sommes

   Le soir, et peut-être la nuit ; 

 

 car ce petit vieux chauve et falot était identiquement, à soixante-dix ans, ce qu'il avait été lors de sa vingtième année. Il avait conservé toute sa candeur. Je l'ai connu, à cet âge où l'on a bien quelque droit de devenir égoïste, tel qu'il était au temps de Petrus Borel, partageant le peu que lui laissait sa misère, avec d'autres plus malheureux que lui. On le voyait maintes fois arriver chez eux aux heures des repas ; et, sous prétexte de s'inviter à dîner, et sous prétexte de fournir sa part, il apportait des petites provisions, qui formaient le plus gros du repas commun. Comme de juste, au dessert, il y avait toujours des vers de Victor Hugo, et la lecture de fragments de Shakespeare.

 

   Par quelle nuit d'hiver, sous quel grand clair de lune, dans quelle mansarde ou dans quel hôpital, en quel lieu, quel qu'il soit, Jules Vabre est-il mort ? Je l'ignorerai toujours. Il a vécu comme un oiseau du bon Dieu et, de même qu'un oiseau disparaît dans le bois, sous un lit de feuilles mortes, le pauvre oiselet d'Art et de Rêve qu'il fut, est passé de sa vie de néant dans le néant final, sans que personne ne l'ait entendu tomber de la branche du haut de laquelle, pour la dernière fois, il continuait à causer avec les étoiles.

 

   Il y a tels que lui, des êtres dont le farniente est toute une œuvre, dont le non-être est toute une vie. Chaque génération a les siens, et Jules Vabre, en son genre, fut sans conteste le plus complet de ceux de la bande romantique. Ne le plaignons pas trop. Il a connu, à toute heure de sa longue vie, la plus noble, la plus grande joie qu'il soit donné à l'homme de connaître la joie d'admirer.

 

 Ce don d'admirer a créé la splendeur et la force de la phalange romantique ; grands et petits, heureux ou malchanceux, tous les artistes, tous les écrivains de ce temps-là le possédèrent au plus haut degré. Beaucoup l'ont gardé jusqu'à leur dernier jour et il les a consolés de tout.

 

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(Maurice Dreyfous, Ce que je tiens à dire : un demi-siècle de choses vues et entendues, Paris : Paul Ollendorff, sd)

 

LE PONEY DU DIABLE

 

 

 On a beau être doué d'un cœur ferme, il est impossible de ne pas ressentir une grande surprise en trouvant installé chez soi, et sans savoir comment il y est venu, un petit cheval blanc, sellé de velours rouge, et faisant claquer sur son col impatient une belle bride toute neuve, à mors d'argent.

 Je fis cette rencontre imprévue dans ma petite chambre, il y aura demain trois ans. J'étais très jeune alors, et très docile. J'avais passé mon premier dimanche de février à visiter le Luxembourg de fond en comble, et à dîner tout seul au restaurant.

   J'étais bien triste, je vous jure, d'être seul ainsi, quand tout le monde était deux... ou trois. Mais dans mon désir bien naturel d'être deux, je n'avais pas rêvé de trouver dans ma chambre un petit cheval blanc sellé de velours rouge.

   Comme j'avançais vers lui pour m'assurer si ce n'était pas le fantôme d'un petit cheval blanc, je sentis mon pied gauche arrêté par quelque obstacle ; je regardai, et je vis briller pour la première fois à mes talons deux éperons, dont l'un s'était accroché au tapis. Cependant, à mon approche, le petit cheval blanc se retourna avec la prestesse d'un colibri, se fit plus petit encore que devant, s'accroupit entre mes jambes, sans me laisser dire non, et par la fenêtre ouverte s'élança, m'emportant sur son dos.

 J'étais si jeune alors ! Cette folie me transporta de joie. Il toucha le sol à peine, et galopa intrépidement. Comme il semblait y prendre, ainsi que moi, un plaisir extrême, je le déclarai intelligent et capable de répondre à une question honnête ; je lui dis : « Où vas-tu, mon beau petit cheval blanc ? »

 Il continua de se taire, et, le long d'une route tout à fait ignorée de moi, il ne cessa de galoper, de bondir, de se cabrer et de cabrioler en l'air, jusqu'à me faire bientôt mourir d'étonnement et de peur.

   Puis il franchit deux champs de blé, trois fossés, et plongea pour ainsi dire dans une forêt noire comme la nuit, et à l'entrée de laquelle je le touchai par hasard de mes éperons. Alors, ce fut une course ivre sous le ciel sombre, et malheureusement aussi sous les branches des arbres, où, moins châtié qu'Absalon, je laissai seulement quelques boucles de mes cheveux.

   Puis nous pénétrâmes dans une ville, et le beau petit cheval blanc s'arrêta de lui-même devant un grand hôtel tout éclairé. Quatre domestiques habillés comme des généraux s'élancèrent vers moi. Je rougis de honte, et je dis tout bas au petit cheval blanc :

 « Sais-tu bien que je n'ai pas le sou ? »

   Le petit fripon riposta par un brusque mouvement de tête signifiant : « Cela ne fait rien. » L'hôtel avait pour enseigne : Au Crédit des Bacheliers. Je rougis encore plus fort, me disant qu'il faudrait payer tout de même. En vérité, je n'avais pas un sou ; seulement, je possédais un manteau tout neuf, une montre en or, et une fort belle humeur qui me quitta le lendemain matin en même temps que ma montre en or, retenue en gage à l'hôtel du crédit – pour solder un gîte de trente sols.

   Combien de jours dura le galop effréné du petit cheval blanc, je ne saurais vous le dire ; nous nous arrêtâmes encore devant trois nobles hôtels intitulés : le premier, Aux Oncles qu'on devrait avoir ; le second, Au Renouvellement ; le troisième, Au Bout du fossé.

 Et le petit cheval blanc, irrité à force de galoper, était tout couvert d'écume. Je le trouvai bientôt grandi et maigri ; la bride neuve s'était transformée en corde lâche, le beau mors d'argent était devenu vil fer rouillé, la selle en velours rouge s'en était allée avec mon manteau neuf.

Le petit cheval blanc s'arrêta pour la dernière fois au milieu d'une plaine sans arbre, sans verdure et sans horizon ; là, d'un bond, il me jeta par terre, d'un coup de sabot fit voler mes éperons au diable... et s'enfuit.

   Il s'enfuit bien vite, car depuis je pèse d'un pied lent sur le sol jadis effleuré d'un vol si rapide. Je l'ai revu dix fois au moins, emportant un homme jeune et charmé comme je le fus moi-même dans son élan féerique.

   En vain je lui crie : « Gare à l'auberge du crédit, gare à la plaine sans verdure, gare au coup de sabot ! »

   Quand on est à cheval, on n'écoute guère ceux qui sont à pied.

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(Louis Dépret, Contes accélérés, Paris : Librairie de L. Hachette, 1865)

 

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