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la porte ouverte

HOMMAGE À LA VOYANTE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Helen Keller est née en 1880 à Tuscumbia, Alabama. À 19 mois, elle est atteinte d'une maladie qui la laisse sourde, muette et aveugle. En 1887, Anne Sullivan, du Perkins Institute for the Blind de Boston, devient son éducatrice. À l'âge de 10 ans, Helen Keller maîtrise le Braille et sait se servir d'une machine à écrire.

 

  Elle consacrera sa vie au service de l'humanité, luttant pour les droits des femmes, des ouvriers, des minorités, et recevra de nombreuses distinctions internationales, notamment la Légion d'Honneur en 1952. Elle meurt le 1er juin 1968.

 

En dehors de son livre le plus connu, The Story of my Life (Histoire de ma vie), qui inspira The Miracle Worker (Miracle en Alabama) d'Arthur Penn en 1962, elle a écrit 11 ouvrages et de nombreux articles sur la cécité, la surdité, la condition féminine et divers sujets sociaux.

 

Dans son essai 'Sense and Sensibility', plus encore que dans son autobiographie, Helen Keller se révèle un écrivain incomparable, à l'acuité exceptionnelle – à tel point que je ne suis pas éloigné de croire que nos cinq sens s'emploient davantage à nous obscurcir le monde, qu'à nous le révéler. C'est pourquoi je la tiens pour l'une des rares VOYANTES de notre temps ; à côté d'elle, nous ne sommes décidément que des atrophiés de la perception : notre vision du monde est si fragmentaire et si fuyante qu'à chaque instant sa réalité même s'émiette et se dissout presque instantanément sous nos doigts.

 

« Ceci est, réellement, un corollaire de la vérité philosophique, que le monde réel existe seulement pour l'intelligence. C'est-à-dire, je ne peux pas toucher le monde en sa totalité ; à la vérité, j'en touche moins que les autres n'en voient ou n'en entendent. Mais toutes les créatures, tous les objets passent entiers dans mon cerveau et y occupent la même étendue que dans l'espace matériel. Je déclare que, pour moi, les pensées ramifiées, sinon les rameaux des pins, ondulent, dominent, bruissent et rendent harmonieuses les crêtes des montagnes s'élevant sommet sur sommet.

Si j'ai la velléité de me représenter le monde comme un tout, il devient vision immédiate : homme, bête, oiseau, reptile, mouche, ciel, océan, montagne, plaine, roc et galet. La chaleur de la vie, la réalité de la création est sur tout. La pulsation des mains humaines, la douceur des fourrures, les souples ondulations des longs corps, le piquant bourdonnement de l'insecte, la raideur des escarpements quand je les gravis, la liquide mobilité et le grondement des vagues sur les rochers.

Étrange à dire, j'ai beau l'essayer, je ne peux pas astreindre mon toucher à pénétrer cet univers en tous sens. Dès que je le tente, tout s'évanouit ; seuls de petits objets demeurent, d'étroites portions de surfaces, de simples indications tactiles, un chaos de choses dispersées au hasard. Aucun frisson, aucun plaisir n'en est excité. Rendez à l'artistique et compréhensif sens interne son légitime domaine, et vous me donnez la joie qui, mieux que tout, prouve la réalité. »

 

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Le Taxidermiste vous recommande la lecture de l'autobiographie d'Hellen Keller : Sourde, muette, aveugle ; histoire de ma vie (éd. À vue d'œil, 2008 ; à défaut, l'édition de poche chez Payot).

 

Les anglophones retrouveront 'Sense and sensibility' dans le recueil The World I Live In d'Helen Keller, qui reprend divers essais et articles parus dans le Century Magazine, ainsi que son très beau poème 'The Chant of Darkness'.

 

 

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LE CAS DE MISS HELEN KELLER

 

 

Je voudrais vivre seize cents ans.

HELEN KELLER.

 

 

   L'Amérique est riche en jeunes filles, mais il n'y a pas que la manière d'Alice Roosevelt et de Gladys Vanderbilt. L'une d'elles, qui n'est ni milliardaire, ni beauty – bien qu'elle soit charmante – possède une notoriété si encombrante qu'elle est obligée de faire imprimer qu'elle ne peut pas répondre à ses lettres, des compatriotes inconnus lui annoncent qu'un bateau portera son nom, S. M. la reine douairière d'Espagne lui envoya son portrait en médaillon et, de célébrité à célébrité, elle fut en relation avec des artistes et des écrivains. Si l'on demande ce qu'a fait cette jeune fille, voici : elle est sourde-muette-aveugle.

 

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ENTREZ, LA PORTE EST OUVERTE

 

Un soir triste, un crépuscule brumeux, une bise aigre ; au-dehors de la neige, non plus craquante et vierge, mais affaissée et souillée, laissant voir par places la terre enlaidie de noires flaques fangeuses.

   Le fleuve jaunâtre sous le ciel sale s'assombrissait, et parfois l'œil rouge d'un bateau-mouche luisait, sanglant, sur les vagues.

   Un coup de sonnette léger, des pas timides dans le vestibule, et je me levai, pressée par je ne sais quelle inquiétude.

   Une forme grêle se détacha des demi-ténèbres et un nom pressenti vola vers moi, frôlant mon âme comme les ailes d'un oiseau de nuit.

   « Mistress Olaf ! »

   Je répétai à haute voix :

   « Mistress Olaf ! »

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(Jacques Fréhel, Mistress Olaf, 1903)

L'ART DE MOURIR

 

 

  

 

Le Périple

DE LA LITTÉRATURE ET DE L'ART

 

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L'Art de mourir.

 

 

 Nous ne voulons point parler de l'Ars Moriendi (Tractatus succinctus ac valde utilis de arte et scienta perfecte vivendi beneque moriendi, variis historiis ac orationibus illustratus), que Pierre Maréchal imprimait à Lyon au XVe siècle, et qu'il ne faut pas confondre avec l'Ars memorandi per figuras Evangelistarum, quoique la mort ne soit pour certains, et pour la plupart des religions, que l'art de se souvenir et la table des matières de la vie.

 

   Il s'agit d'un plus beau livre, l'Imitation de la mort, de Rachilde, qui vient à point pour ceux que l'Imitation de Jésus-Christ ne paraît plus qu'un tome d'une bibliothèque bleue par trop céleste.

 

   La mode est aux acrobates qui « imitent la mort » : cercle de la mort et autres courbes fermées dont se joue la locomotion moderne et que Dante, le pauvre ! n'a parcourues – sept fois, il est vrai – qu'à pied. Mais ces acrobates ne font guère mieux : ils tournent autour : la mort, pourtant, n'est pas un pot.

 

 Il viendra un temps universel, qui existe déjà de toute éternité pour plusieurs, où il sera normal de se couper un doigt, ou le sexe, ou la tête, et cela repoussera parfaitement bien. Tous les animaux que l'être humain traite, pour ce pouvoir qu'ils ont, d'inférieurs, le font.

 

   L'antiseptie est une bonne plaisanterie et un joujou de consolation des malsains, et la pourriture, cette forme de l'amour, n'est que la mère de la très pure vermine renaissante.

 

 Aucun bourgeois n'a pensé que, propriétaire du sol, de par la loi, usque ad cælum, il avait le droit d'établir, aussi bien que le tout-à-l'égout, le TOUT-AU-CIEL.

 

 Le mot génie a été assez galvaudé pour qu'il soit du moins courtois de ne le point sortir, précisément quand il s'impose. Aucun des maîtres du fantastique scientifique n'aurait imaginé ce lavage de la vaisselle au fond de l'azur-dépotoir : « Un tourbillon de jeunes filles nues qui, debout et empressées, s'agitaient autour du jet des assiettes sales, comme des abeilles autour des fleurs. Plus loin, elles se renvoyaient l'une à l'autre les assiettes propres pour les empiler dans les classeurs et les numéroteurs, ayant l'aspect de jeunes déesses jouant aux disques. »

 

   Et l'un d'elles dit, cambrant les reins : « N'est-ce pas, mon petit, que les femmes en bas sont des cruches incapables d'allumer du feu et de laver la vaisselle ? Il faut venir au ciel, vois-tu, pour savoir faire l'amour. »

 

 Nous ne décrirons point le « caoutchouc humanisé » devenu peu à peu vivant, ni le dernier ennemi de l'ordre futur, dans le pire cul-de-basse-fosse du ciel, un ulcère lumineux au milieu de son crâne, proférant la formule abolie : Ite, missa est.

 

   C'est bien cette mort-là, son Imitation, mort véritable, telle que les savants commencent à l'entrevoir : celle qui est la même que la vie, celle qui est aussi nécessaire au bruit de la vie que le silence entre les battements du balancier.

 

   On l'entend, une fois, ce silence, quand le cœur du moulin s'arrête ; puis un gazouillis d'amour jeune reprend... parce qu'il y eu un cadavre.

 

   Ainsi encore, la fille du louvetier, partie dans la nuit vers un loup, mort crucifié, voit face à face le vrai loup, l'amant ravisseur, et c'est pourquoi elle ne revient pas.

 

 Mais il y a surtout la morte qui revient, et celle de qui le récit de voyage posthume est mieux qu'une imitation de la mort : la jeune femme morte en couches, rappelée par le cri désespéré de l'amant, réveillée dans les plis de ses rideaux : « Je bouillonnais là-dedans comme un oiseau dont les pattes sont cassées et qui conserve la liberté de ses ailes. »

 

   Elle vit toujours, elle peut savoir qu'elle demeure chez l'aimé, en lui, qu'elle habite « sa prison de chair. »

 

   La morte est un trésor plus portatif...

 

 En même temps, elle tâtonne dans ces prodigieuses « ténèbres claires » de l'éternité, « probablement derrière l'heure. » Ce paysage est effroyable.

 

   Dans le temps humain, seul est resté le petit enfant mâle, qui n'est pas né : « Il a des oreilles à peine ourlées, comme en porcelaine, il a tout d'un petit Jésus de cire voilé d'un crête rose, et il serre ses petits poings sur sa face. Il est terrifié par la laideur intérieure de sa mère ! » Or, dans l'éternité, l'âme en peine, enfin, « a vu l'heure !... à une montre qui n'a qu'une aiguille sur minuit ! »

 

 Ne serait-ce pas, cette aiguille, la Force vivante qui s'érige, à jamais joyeuse, et qui empêche que la mort ne remeure ?

 

   Il n'y avait qu'un esprit inextinguiblement vivant qui pût écrire sur ce qu'on croit le vide.

 

   On se fera assez bien une idée du livre en perçant un doigt jusqu'à l'os avec une pointe barbelée trempée dans du sang putréfié, en fendant le doigt ensuite, tout à loisir – trois heures suffisent – avec un rasoir, tout en dégustant quelque poison, en rafraîchissant la plaie dans un grouillis de vermine, et enfin en vaquant, après, tranquillement, à ses affaires.

 

   Cette vitalité normale n'appartient pas à tous.

 

 

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(Alfred Jarry, in La Plume, 1903)

SUICIDE

 

Fi du fer et du feu ! Fi de l'arme brutale

Que l'on s'appuie au flanc dans un moment d'effroi,

Que l'on presse, la main tremblante, le front pâle,

Sans en croire mourir et sans savoir pourquoi !

 

Fi de la mort qui frappe à la fois, et qui tue,

Sans laisser au mourant, esprit faible ébloui,

Le temps de voir son âme au cercueil descendue

Et de sentir son corps par le froid envahi !

 

Fi de ceux qui n'ont pas le vulgaire courage,

Le sourire à la lèvre et le cœur plein d'espoir,

D'attendre de pied ferme et sans geste de rage

La fatale déesse au sombre manteau noir !

 

Mais vive le poison lent, qui ronge et torture

Les sens comme l'esprit, la chair comme le cœur,

Qui, semblant calculer l'ivresse qu'il procure,

Met à remplir sa tâche une exquise langueur.

 

Vive le chaud nectar, qu'il soit vermeil ou pâle,

Qu'il soit amer ou doux, indemne ou frelaté ;

Vive la coupe d'or, de porphyre ou d'opale,

Où l'on puise la mort avec la volupté,

 

Petit à petit voir son corps qui se consume,

Son âme qui s'envole et la nuit accourir,

Jetant au cœur éteint sa vaporeuse brume,

C'est de cette façon-là que je veux mourir.

 

Je la veux voir venir, moi, la déesse, en face ;

De mon cadavre obscur lui faire les honneurs,

Sans un nuage au front, la lèvre sans grimace,

Ayant ma connaissance et sachant que je meurs.

 

Et pour finir ainsi, la volupté dans l'âme,

Sans faiblesse et sans peur, sans regrets, sans retour,

Vous êtes l'arme, vous, que je choisis, ô femme ;

Le poison que je veux boire, c'est votre amour.

 

Vous êtes à la fois le breuvage et l'amphore ;

Tendez-moi le hanap sans attendre à demain,

Car je veux m'enivrer du soir jusqu'à l'aurore

Et vos yeux ne verront jamais trembler ma main.

 

Versez donc à pleins bords ! Vive le suicide

Qui procure en mourant des lèvres à baiser...

Qu'importe si le corps devient froid et rigide,

Quand la tête a deux seins blancs pour y reposer.


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(Albert Hüe, Calvaire d'amour, Paris : Auguste Ghio, 1889)

 

MÉMOIRE SUR LES HALLUCINATIONS

 

 

 

 

 L'hallucination qui fait le sujet de ce récit, vient du mot hallucinor, je me trompe, je suis dans l'erreur ; Quæ Epicurus oscitans hallucinatus est. L'hallucination est donc l'erreur, l'illusion d'une personne qui croit avoir des perceptions qu'elle n'a pas réellement.

 

   Depuis la simple rêverie, cette forte distraction qui rend presque nette à nos sens les sons et les objets extérieurs, jusqu'à la folie et à la manie, on peut trouver dans le rêve, l'ivresse, les hallucinations, les cauchemars, tous les intermédiaires d'un état d'excitation insolite du cerveau. La rêverie et les rêves ne sont point incompatibles avec la santé la plus parfaite ; l'ivresse et le cauchemar sont toujours la conséquence d'un état morbide, accidenté et momentané du cerveau. Les visions, les hallucinations sont ordinairement attribuées à un état normal de cet organe. Cette règle est loin d'être sans exception ; on a vu des cas d'hallucinations très fortes chez des personnes qui jouissaient de la plus belle santé. Ce sont les yeux et les oreilles qui sont le siège le plus ordinaire de cette affection. Qui n'a pas entendu madame M. D., dans les dernières années de sa longue vie, se plaindre sans cesse d'entendre, qu'elle fût seule ou en compagnie, la chanson nationale de God save the King ? Mon ami, le docteur Holland, que je me plais à citer, raconte un fait curieux d'hallucination de l'ouïe : M. X, âgé de 85 ans, avait fait une chute sur la tête, le 19 mai ; le 21, il était parfaitement rétabli, et, le 22, conduisant lui-même sa voiture, il fut tout à coup surpris à l'ouïe d'une conversation très rapprochée de ses oreilles, de deux voix qui se répondaient très rapidement, sur un sujet sans suite, et qui n'avait nul rapport à son accident. M. X. déclare qu'il avait la conscience très nette de la non-réalité de cette conversation et en même temps qu'il lui était impossible de l'interrompre, de se soustraire à la perception de ces deux voix, ou de changer les phrases qu'elles prononçaient. Loin qu'il fût dans un état nerveux, M. X. prenait un certain plaisir à l'étrangeté du phénomène, et à l'absurdité de la conversation qu'il était forcé d'entendre. Cette hallucination disparut le lendemain pour ne plus reparaître.

 

   L'identité de l'individu semble quelquefois disparaître dans les songes, dans le somnambulisme, dans les hallucinations, c'est le cas de rappeler le fou d'Horace :

 

Qui se credebat miros audire tragœdos

In vacuo lætus, sessor plausorque theatro.

 

   Le récit suivant est le détail très circonstancié de l'hallucination la plus longue, la plus curieuse et la plus variée dont il ait jamais été fait mention dans les annales de la médecine. On pourrait regarder cette histoire comme un conte fait à plaisir, si son authenticité n'était attestée par nos illustres compatriotes Charles Bonnet, et Bonet, docteur en médecine et doyen.

 

   Notre savant naturaliste met cet avant-propos en tête de ce mémoire :

 

 

AVERTISSEMENT

 

   Cet écrit, dicté par feu M. Charles Lullin, mon aïeul maternel, est le même dont je parlais dans le numéro 676 de l'essai analytique, et qui m'a paru mériter d'être conservé. Le respectable vieillard l'avait dicté à ma prière, et signé de sa propre main. Il était alors dans la quatre-vingt-dixième année de son âge.

 

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SONGE D'OPIUM

 

Je suis étendu dans la boue,

Incapable de faire un pas ;

Il viendrait la plus lourde roue

Que je ne me bougerais pas.

 

Contre un poteau mon front s'appuie ;

En haut un homme est empalé.
Mordant mes haillons, une truie

Pousse un grognement désolé.

 

De l'eau tombe, froide et gluante,

D'un ciel noir comme le remords ;

Une vermine remuante

Ronge mon corps pareil aux morts.

 

Cependant, couverte d'un voile

Qui l'enroule en plis gracieux,
Jetant une lueur d'étoile,
Une forme sort de mes yeux.

 

Avec lenteur elle s'allonge,

Elle s'éloigne lentement,

Vers la fange où mon corps se plonge

Tournant la tête par moment.

 

À l'horizon quand elle arrive,
Voici que le noir horizon

D'une immense lueur s'avive,

S'épanouit en floraison.

 

Parmi les lys à tige fière,
Les jasmins, les rosiers moussus,

Serpente une large rivière ;

Une barque ondule dessus.

 

Barque à courbure égyptienne
Avec figures aux deux bouts ;

En poupe, une musicienne

Tient sa harpe sur les genoux.

 

La forme aux blanches draperies

Sur la barque vient se dresser ;

Parmi les lointaines féeries,

Celle-ci se met à glisser ;

 

Et l'être couvert de mystère,
Au firmament oriental,

S'évapore, loin de la terre,

Sous des portiques de cristal.

 

Quand la vision est en fuite,

Je soulève mes membres lourds,

Je fais des mouvements sans suite,
Je laisse échapper des cris sourds ;

 

Mais en vain je me romps la tête

Pour réfléchir n'importe à quoi.
Je sens bien vivre en moi la bête ;

Mais mon âme n'est plus en moi.

 

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(Armand Renaud, in Le Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux, Paris : Alphonse Lemerre, 1866)

 

LES PARADIS ARTIFICIELS DE MONSIEUR N

 

LA SEMAINE MAUDITE

 

Dimanche, jour sept fois impie et qui consterne,

Antique, universelle, innombrable catin

Qui traîne en ses cheveux une odeur de caserne

Et va sans linge sous sa jupe de satin.

 

Lundi, ville allemande et faussement gothique

Qui sape les désirs et conseille la mort.

Mardi, la lune est là, jaune, immense, élastique,

Avec la persistance immonde d’un remords.

 

Mercredi, source des rencontres équivoques,

Complot des assassins dans des bouges affreux.

Jeudi, manoir hanté de fantômes baroques

Qui reviennent sans cesse et s’effrayent entre eux.

 

Vendredi, vol griffu d’heures provinciales ;

La Laideur et le Mal sont visibles dans l’air

Parmi l’écœurement des paroles banales

Et les rires impurs qui font souffrir la chair.

 

– Mais toi, je te salue, ô le seul qui me restes,

Salut ! jour de science et de lucidité,

Ô Samedi, vermeil parmi les jours funestes,

Étoile, auberge basse et pleine de clarté !

 

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(Gilbert Lely, Allusions ou poèmes, Bristol/Paris : Douglas Cleverton/Georges Grès, 1927)

 

 

MONSIEUR N ENTRE LA VIE ET LA MORT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Monsieur N, dont l'âme semblait pourtant avoir retrouvé ces derniers temps un semblant de sérénité, a fait une terrible rechute hier au soir.

 

   Il semblerait qu'il ait été brusquement pris d'un accès de folie furieuse, lorsqu'une infirmière en soutane a fait irruption dans sa chambre en prétendant lui administrer de force les saints sacrements, tout en lui récitant de larges extraits de l'Éloge de l'infini de Philippe Sollers.

 

   La raison de Monsieur N, déjà bien affaiblie aux dires de ses amis, n'a pas résisté à ce nouveau choc. Il a été aussitôt pris de délire aigu, et seule l'intervention in extremis de ses voisins de chambre lui a évité la défenestration.

 

   Son état s'est encore aggravé au cours de la nuit, à tel point qu'on a été contraint de le plonger dans un coma artificiel. Ses amis désespèrent maintenant de le sauver.

 

   L'infirmière est activement recherchée. Pour toute information permettant de la retrouver, prière de bien vouloir contacter la Porte ouverte.

 

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LE BAROMÈTRE

 

Son épouse mourut sans pousser une plainte,

La mort vous l'enleva sans bruit, en tapinois ;

Ce qui fut ennuyeux c'est qu'elle était enceinte,

Sa grossesse accusait environ quatre mois.

 

Comme en anatomie il avait une teinte,

Il voulut contempler le fruit de ses exploits ;

À sa femme il ouvrit la matrice sans crainte

Et sortit un fœtus couché dans ses parois.

 

C'était un affreux môme, horrible pour son âge,

Qu'il mit dans l'alcool comme un serin en cage ;

Il sert de baromètre, il est même parfait.

 

Depuis, quand il est ivre, aux amis il le montre :

« Regardez, leur dit-il, si cela se rencontre ;

C'est l'enfant de ma femme, il est tout mon portrait ! »

 

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(Eugène Fourrier, Pensées d'un fossoyeur, Paris : P. Dubreuil, 1890)


WILHELM JENSEN L'ENCHANTEUR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Wilhelm Jensen (1837-1911) n'est plus guère connu aujourd'hui que par sa nouvelle de la Gradiva [Gradiva, Ein pompejanisches Phantasiestück (Leipzig : B. Elischer, 1903)] ; elle doit de ne pas être tombée dans l'oubli à l'étude que lui consacra Freud en 1907 : Délires et rêves dans la "Gradiva" de Jensen, qui constitue la première approche psychanalytique de la littérature.

 

   Ce fut Carl Jung qui, en 1906, conseilla à Freud la lecture de la nouvelle de Jensen. Norbert Hanold, un jeune archéologue, tombe amoureux d'un bas-relief représentant une jeune fille, Gradiva (« celle qui avance »). Le jeune homme la voit en songe marcher dans Pompéi, avant l'éruption du Vésuve en 79 après J.-C., et la retrouve le jour sous les traits de son amie d'enfance, Zoé Bertgang, qui entreprend de le guérir.

   L'histoire inspira à Freud le récit d'une cure d'amour, mêlant ses recherches sur le désir refoulé et sa passion pour l'archéologie.

 

  

En 1907, Freud, au cours d'un séjour à Rome, découvrit au musée Chiaramonti l'original en marbre du bas-relief. Il en acheta le moulage qu'il plaça au-dessus du divan, dans son cabinet de consultation.

 

 

   La figure mythique de Gradiva séduira bien des écrivains : André Breton, Salvator Dali, André Masson, Benjamin Perret ou encore Roland Barthes.

 

RETOUR VERS ORLAMÜNDE – Wilhelm JENSEN

 

 

 

  Wilhelm Jensen est pourtant loin d'être l'auteur d'une unique nouvelle ; il fut en son temps une figure incontournable de la littérature allemande et l'auteur prolifique de plus d'une centaine de romans, et de nombreux recueils de nouvelles et de poésies.

   En France, il faudra attendre la publication de l'étude de Freud, dans "Les documents bleus" de Gallimard en 1931, et l'engouement des surréalistes, pour que Jensen puisse accéder à un début de reconnaissance.

   Une de ses œuvres fut traduite en revue dès 1887, mais la mort prématurée de sa traductrice l'empêcha, semble-t-il, de paraître en volume. C'est un très beau roman d'anti-apprentissage, dans lequel le héros, Gotthold Wellhof, se trouve constamment être la dupe de ses sentiments, sans jamais parvenir à tirer aucune leçon de ses amours malheureuses ; à tel point qu'il finira, vieillissant, par tomber amoureux de la fille de son premier amour.

   On y retrouve cette prose limpide et lumineuse, qui fait tout le charme de Jensen, et qui, pour Monsieur N, le place au premier rang des enchanteurs de la littérature, aux côtés de Gérard de Nerval et de George du Maurier.

 

  Mais en route pour Orlamünde !...

 

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LA FIN DES RÊVES – Michel VASSON

 

 

I

 

 

Sur le tertre stérile où rien ne le protège,

Le vieux Christ délabré pend à sa vieille croix

Qui fléchit chaque jour un peu plus, sous son poids,

Et sous le vent impitoyable qui l'assiège.

 

Son bois décoloré s'est fendu par endroits,

Sous les soleils, sous les averses, sous la neige ;

Et, mutilés jadis par un bras sacrilège,

Ses poings sont des moignons lamentables sans doigts.

 

Mais le martyr divin, debout sur son calvaire,

Ses deux bras étendus sur l'horizon sévère,

Fait son geste sublime, interminablement,

 

Et livre aux quatre vents son âme solitaire,

Parmi l'hostilité féroce de la terre

Et la froide tranquillité du firmament.

 

 

II

 

 

Devant le gibet noir que battent les vents fous,

Fixé sur le portail vermoulu d'une grange,

Un hibou monstrueux, comme une loque étrange,

Pend au battant disjoint où l'attachent deux clous.

 

Ses grands yeux desséchés ne sont plus que des trous.

Sous la vermine infatigable qui le mange,

Sa tête se déplume et son aile s'effrange ;

Une effroyable odeur sort de son ventre roux.

 

Et nul ne les salue, et nul ne les regarde,

Les deux crucifiés à la tête hagarde,

Le misérable oiseau, le rédempteur divin ;

 

Et tous deux, depuis bien des heures, face à face,

semblent suivre de leurs yeux morts où tout s'efface

La haine et la douleur passant sur le chemin.

 

 

III

 

 

Au-dessous d'eux, sous le ciel lourd de trahisons,

Traînant de l'aube au soir son labeur et sa peine,

Toute une humanité fiévreuse se démène,

dans le décor changeant de l'heure et des saisons.

 

Là-bas, devant le seuil hostile des maisons,

Des mendiants très las geignent leur plainte vaine ;

Des chevaux surchargés, et qu'une brute mène,

Tombent. Partout du deuil à tous les horizons.

 

Partout, sur chaque mont et sur chaque colline,

Ployés sous le poids de leur tête qui s'incline,

Dans le calme des nuits, dans la fureur des jours,

 

D'autres Christs mutilés et d'autres bêtes mortes

Font sur le bois des croix et sur le bois des portes

Le geste de pleurer et de souffrir toujours.

 

 

IV

 

 

Tes croix penchent comme des troncs déracinés

Sur les calvaires nus que la bise ravage ;

Ta voix ne s'entend plus, ô Christ, et ton image

S'efface lentement au cœur des derniers-nés !

 

Tes croix penchent aux calvaires abandonnés,

Sur le ciel maintenant plus âpre et plus sauvage.

Le vent s'affole et la tempête se propage...

Laisse choir sur le sol tes vieux bras décharnés !

 

Laisse choir sur le sol tes mains désespérées !

Pour relever tant de misères effondrées,

Ton geste était trop pur, ton geste était trop beau.

 

Ton geste n'a pas pu faire naître les trêves.

Rentre, ô Christ, ô toi le dernier de nos grands rêves,

Dans l'oubli plus puissant que ton premier tombeau !

 

 

V

 

Tombe, éternelle nuit, sur toutes ces misères !

Tombe, éternelle nuit, sur toutes ces douleurs !

Rien n'a pu nous sauver, ni le sang, ni les pleurs ;

Nos blasphèmes sont vains et vaines nos prières.

 

Engloutis à jamais nos misérables cœurs,

Nos lâches cœurs plus froids et plus durs que les pierres !

Nous sommes las d'errer dans la nuit sans lumières.

L'ombre règne. La haine et le mal sont vainqueurs.

 

Sous le ciel implacable où meurent les étoiles,

Épave désormais sans rameurs et sans voiles,

Le monde, comme un vieux navire, peut sombrer ;

 

Sûrs de notre impuissance et de notre défaite,

Nous jetterons nos corps liés à la tempête.

Nous savons le néant de croire et d'espérer.

 

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(in G. Walch, Poètes d'hier et d'aujourd'hui, supplément à l'Anthologie des Poètes français contemporains, Paris : Delagrave, [1916])

 

LE RIRE DE VOLTAIRE (CAUCHEMAR D'UN RÉACTIONNAIRE)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« La vieille bouche stridente de Voltaire, soufflant une bise froide qui roula tant de feuilles sèches, dit moins de choses que la lèvre pincée d'Érasme. »


(André Lemoyne, Pensées d'un paysagiste, Paris : G. Charpentier, 1882)

 

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À X***, janvier 1833.

 

   J'étais assis au coin du feu, qui faisait sautiller devant moi sa flamme vivifiante, blanche et légère comme un esprit follet.

   Le vent sifflait et nasillait aux fenêtres, comme un vieux mendiant enroué qui gémit et soupire au-dehors pour attendrir le cœur du riche et se faire ouvrir une porte inhospitalière.

  La vaste plaine était toute poudrée de neige, et le petit lac de l'Ouest, à moitié glacé, reflétait, informes et confuses, les ombres noires et échevelées des saules de ses rives, comme ferait un large miroir de Venise étoilé par la maladresse de quelque insouciant laquais...

 Une planète, toute rougissante et honteuse de son isolement, montrait çà et là son visage furtif et blafard, et se cachait bien vite à l'aspect d'une nature si morne et si triste.

   Des bruits étranges, inconnus, des bruits vagues et sourds comme de lointains roulements de la foudre, faux et criards comme les derniers râles d'un agonisant, graves et sinistres comme les miaulements du chat-huant ou les cris de l'orfraie, servaient d'orchestre et d'accompagnement à cette scène sauvage et désolée d'une froide nuit d'hiver.

   Et tout cela avait je ne sais quelle fantasmagorie saisissante et lugubre, je ne sais quel écho triste et navrant qui me donnaient un long frisson, et me faisaient trembler et pâlir malgré moi !

   Je me sentais pris d'une terreur vertigineuse et insensée au milieu de toutes ces choses hétérogènes et dissonantes !

   Ces effets d'ombre et de lumière inattendus et comme impossibles ;

   Ces couleurs hachées, heurtées et tranchées ;

   Ces ombres indécises, frémissantes, géantes, naines, imperceptibles, hyperboliques et effroyables ;

   Ces troncs renversés, calcinés, raboteux, caverneux, chevelus de mousse, sans branches ni feuilles ;

   Ces monts énormes, bizarrement taillés et groupés, se mesurant et se défiant entre eux, puis se roulant sur eux-mêmes et faisant grimacer l'horizon ;

   Ces hideux vampires qui voletaient ;

   Cet immense silence qui bruissait, ces sons rauques et hardis qui le déchiraient par intervalles ;

   Le ciel grisâtre, la terre blanchie, l'air glacial et sonore, la solitude sans bornes, la solitude peuplée de larves informes et de fantômes aux mille bras...

   Tout cela figeait mon sang et suspendait mon souffle comme un épouvantable cauchemar !...

   Faisant tache au milieu de ce grand linceul blanc, le château devait ressembler de loin à quelque énorme mastodonte pétrifié par la froide bise du Nord, ou endormi par quelque maléfice.

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