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la porte ouverte

BALLADE

 

Les poules folles de la sorcière et le crapaud

– Sous le saule pleureur

Si fier des vertes perles en poison de sa peau,

Ma sœur, n'entends-tu pas le son du cor ? –

 

Et les hideux amours masqués des léproseries,

Et la toux rouge en cailloux des tribades maigries ;

 

Et les vautours galeux aux yeux toujours effrayés,

Immobiles en face de la Baie des Noyés.

 

Et la cloche dont le vieux gosier est plein de pluie,

Et l'affreux son des heures depuis longtemps enfuies ;

 

Et la croix où les corbeaux se suspendent en grappes ;

Et le monastère borgne aux perverses agapes ;

 

Et les ravins les plus perfides et les plus sombres,

Et l'odeur de jadis qui dort mal sous les décombres ;

 

Et le rire muet des amitiés suicidées,

Et le silence fou des peupliers de l'allée

 

Aimaient le chevalier maigre en toile d'araignées,

Et quand il passait hommes et femmes se signaient.

 

Quiconque rencontrait son regard vide de puits

Sentait en son cœur sonner un étrange minuit.

 

Comme un vol vers Elseneur de cormorans d'automne

Étaient les chansons de sa flûte, rauques et jaunes.

 

Le soleil de miel des ruines, les lézards des murs

S'entretenaient avec lui de Ginèvre et d'Arthur.

 

Il portait un rat aux yeux rouges dans son bissac.

Ce raton était l'âme de Lancelot du Lac.

 

Son rêve avait des manoirs déserts l'odeur moisie ;

Les longs pendus le saluaient, non sans courtoisie.

 

Les grandes chenilles aux fourrures hérissées

Dévoraient quelque part la Dame de ses Pensées.

 

Son écuyer en brume avait beaucoup de science,

Et la mort de maint moine gras sur la conscience.

 

Son cheval d'eau de pluie avait une oreille brune.

Je l'ai fort souvent entendu hennir à la lune.

 

Comme des couleuvres dormantes étaient ses veines ;

D'aucuns le croyaient pair du royaume de Poullayne.

 

Quand il traversait le forêt vieille, humide et bleue,

Les champignons de mort ôtaient leurs bonnets de feu.

 

Les filles le guettaient, le soir, près des puits moussus.

Le pays était plein de petits bâtards bossus.

 

Bruissant était l'or de l'armure en feuilles jaunies

De ce roi maudit des pays de Monotonie.

 

Le devise de son blason était : Aimerai-je ?

Son cœur était le sommeil d'un serpent sous la neige.

 

Cependant après la treizième coupe de vin

– Sous le saule pleureur,

Son hier épousait joyeusement son demain.

Dis-moi, ma sœur, n'entends-tu pas le son du cor ?

 

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(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz, Les Sept solitudes, Paris : Jouve, 1906)

 

LES MARBRES À RÊVES

 

Marbres à rêves !... Marbres à songeries !... Comment nommer cela ?

 

  Il plaît au Chinois de faire monter en forme d'écran des plaques de pierre dont me séduisent l'aspect bizarre et, plus encore, le singulier emploi.

 

  Ce rectangle de marbre que tu vois, debout sur sa tranche, dans le cadre de bois sculpté qui le délimite, et soutenu par deux dragons d'ébène, ce rectangle luisant et poli, tu ne relèveras, d'abord, à fleur de sa surface, que de vagues veinures, disposées au hasard de la coupe que l'on fit dans le bloc brut.

 

  – Regarde encore ! regarde bien ! ne détache plus tes yeux de  cette estompe bleuâtre, nuancée de jaune pâle et d'ocre mourant. Un plan t'est donné. C'est à toi d'imaginer plus loin.

 

  Considère et tâche de comprendre. Ne vois-tu pas une chaîne de montagnes d'où se détendent des coulées de neige, et surmontée de nuées ?... plus bas, une grève orageuse ?... plus bas encore, une mer étale, triste, livide, où semble se refléter un ciel tumultueux ?... Regarde ! regarde ! fixe ce paysage ! Peu à peu, tu le verras se détruire, se fondre en une autre apparence, ou bien se composer plus exactement, préciser la première image qu'il te fournit. Voilà qui peut charmer ta solitude !

 

  – Dans ces quelques pouces carrés de pierre, tu vivras comme dans un monde. Le paysage ne te confrontera plus, il t'entourera. Tu te promèneras sur cette grève, tu la peupleras de tes songes... et voici plus d'un arbre imprévu.... et ce point noir ?.... un oiseau qui chantera demain...Va plus avant ! va plus avant ! ne crains rien de la fantaisie !

 

  ... Et, maintenant, si ton rêve est beau, ferme les yeux et dors. Si vraiment ton rêve est beau, il se perpétuera.

 

  Oui, ce sont, proprement, des marbres à rêves. 

 

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(Gilbert De Voisins, Douze images de Chine, 1911)

 

L'ALTER EGO

 

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RÉVOLTE

 

Sous l'entière splendeur de l'Astre immarcescible,

J'ai bâti dans le Rêve, architecte géant,

Pour que nul œil n'y plonge, au plus haut du Néant,

Vertigineusement, ma tour inaccessible.


Seul, je monte aux sommets de ce Songe impossible

Où j'évoque, à mon gré, ton beau corps fainéant,

Ô Sylphide impudique et lascive ! n'ayant, 

Dans tes veines sans feu, qu'un amour impassible.


J'ai lâché vers ton corps tous mes Désirs cabrés

Dans la révolte, enfin ! des Sens immodérés !...

Je fais, sous mes doigts fous, saigner des meurtrissures !


Et mon délire est tel, en mon Rêve obsédant,

Que ma chair sent ta chair se tordre et que ma dent

Sent tes seins indomptés bondir sous ses morsures !...

 

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(Charles Viane, in Le Thyrse, journal littéraire, scientifique et artistique,

n°2, 15 mai 1899)

 

ÉLOGE DE L'ABSTINENCE

 

RIEN : DES RÊVES FLOTTANTS ET DISCORDS

 

Rien : des rêves, des rêves flottants et discords,

Des abîmes béants peuplés d'images brèves,

Et plus rien ! et c'est tout ce qui me reste encor

Des travaux où s'usa ma jeunesse : des rêves !

 

Insensé, j'espérais expliquer l'Univers

Et me désaltérer à ta rude fontaine,

Ô Savoir, et vous suivre, ô Sages, à travers

Les sentiers indécis des vérités lointaines.

 

Mais d'être revenu de si loin, je suis las...

Ah ! Tout est vide et tout égal et tout s'en va

Et tout revient, hélas ! et mon âme est blessée,

 

Et des rêves, le soir, montent des mers d'oubli,

Rêves vertigineux qui furent mes pensées

Et passent en creusant dans mon cœur affaibli

 

Le doute, plaie ouverte aux vents de l'Infini.

 

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(Maurice de Noisay, L'Âme en route, poèmes, Paris : Henri Jouve, 1905)

 

CE QUE DIT LE SILENCE

 

 

  

Toutes les paroles vivent et se tapissent

dans les coins d'ombre ;

les unes ont des visages de stryges ;

les autres sont ailées et douces ;

mais il est, je le sens, d'autres mots,

des mots très beaux,

des mots lumineux et profonds, emprisonnés ailleurs,

que nous essayons vainement de bégayer

et qui volent, décevants,

autour de nos lèvres avides...


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(Jacques Fréhel, Mistress Olaf, 1903)

 

LE VAMPIRE

 

Promène au-dessus de mes yeux

L'éventail frais de ton haleine,

Vampire ardent, délicieux ;

Ta langue effilée en alène 

Fait courir un aigu frisson

Au fond de ma chair qui défaille ;

Un sommeil doux, à la façon 

De la mort, approche et m'assaille,

Ô langueur subite ! on dirait

Qu'une aile est là qui me caresse ;

Et la nuit murmure un secret, 

Un aveu, des mots de tendresse ;

Sans que je veuille en démêler 

Le sens exquis, je le suppose ;

J'entends et ne puis m'éveiller,

Il fait si bon quand on repose.

Ah ! qui donc ainsi m'a fait mal ?...

Ce n'est rien. La brûlure est brève.

Pourtant, la dent d'un animal

Vient de me blesser : est-ce un rêve ?

Le froid m'envahit lentement,

J'ai la conviction intime

Que mon sang coule abondamment,

Et je reste au fond de l'abîme

De torpeur douce où j'ai sombré,

Sans pouvoir tenter un seul geste,

Un seul effort désespéré

Vers la délivrance. Et je reste

Plongé dans mon sommeil profond,

Avec la fraîcheur d'une haleine

Toujours plus active à mon front ;

La langue effilée en alène

Boit tout mon sang avidement,

Je meurs – ô Vampire, es-tu Femme ? –

Je meurs délicieusement,

La bouche enfin a bu mon âme.

 

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(Jean Ricquebourg, Les Coupes de Porphyre, Paris : Alphonse Lemerre, 1893)

 

HOMMAGE À LA VOYANTE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Helen Keller est née en 1880 à Tuscumbia, Alabama. À 19 mois, elle est atteinte d'une maladie qui la laisse sourde, muette et aveugle. En 1887, Anne Sullivan, du Perkins Institute for the Blind de Boston, devient son éducatrice. À l'âge de 10 ans, Helen Keller maîtrise le Braille et sait se servir d'une machine à écrire.

 

  Elle consacrera sa vie au service de l'humanité, luttant pour les droits des femmes, des ouvriers, des minorités, et recevra de nombreuses distinctions internationales, notamment la Légion d'Honneur en 1952. Elle meurt le 1er juin 1968.

 

En dehors de son livre le plus connu, The Story of my Life (Histoire de ma vie), qui inspira The Miracle Worker (Miracle en Alabama) d'Arthur Penn en 1962, elle a écrit 11 ouvrages et de nombreux articles sur la cécité, la surdité, la condition féminine et divers sujets sociaux.

 

Dans son essai 'Sense and Sensibility', plus encore que dans son autobiographie, Helen Keller se révèle un écrivain incomparable, à l'acuité exceptionnelle – à tel point que je ne suis pas éloigné de croire que nos cinq sens s'emploient davantage à nous obscurcir le monde, qu'à nous le révéler. C'est pourquoi je la tiens pour l'une des rares VOYANTES de notre temps ; à côté d'elle, nous ne sommes décidément que des atrophiés de la perception : notre vision du monde est si fragmentaire et si fuyante qu'à chaque instant sa réalité même s'émiette et se dissout presque instantanément sous nos doigts.

 

« Ceci est, réellement, un corollaire de la vérité philosophique, que le monde réel existe seulement pour l'intelligence. C'est-à-dire, je ne peux pas toucher le monde en sa totalité ; à la vérité, j'en touche moins que les autres n'en voient ou n'en entendent. Mais toutes les créatures, tous les objets passent entiers dans mon cerveau et y occupent la même étendue que dans l'espace matériel. Je déclare que, pour moi, les pensées ramifiées, sinon les rameaux des pins, ondulent, dominent, bruissent et rendent harmonieuses les crêtes des montagnes s'élevant sommet sur sommet.

Si j'ai la velléité de me représenter le monde comme un tout, il devient vision immédiate : homme, bête, oiseau, reptile, mouche, ciel, océan, montagne, plaine, roc et galet. La chaleur de la vie, la réalité de la création est sur tout. La pulsation des mains humaines, la douceur des fourrures, les souples ondulations des longs corps, le piquant bourdonnement de l'insecte, la raideur des escarpements quand je les gravis, la liquide mobilité et le grondement des vagues sur les rochers.

Étrange à dire, j'ai beau l'essayer, je ne peux pas astreindre mon toucher à pénétrer cet univers en tous sens. Dès que je le tente, tout s'évanouit ; seuls de petits objets demeurent, d'étroites portions de surfaces, de simples indications tactiles, un chaos de choses dispersées au hasard. Aucun frisson, aucun plaisir n'en est excité. Rendez à l'artistique et compréhensif sens interne son légitime domaine, et vous me donnez la joie qui, mieux que tout, prouve la réalité. »

 

*

 

Le Taxidermiste vous recommande la lecture de l'autobiographie d'Hellen Keller : Sourde, muette, aveugle ; histoire de ma vie (éd. À vue d'œil, 2008 ; à défaut, l'édition de poche chez Payot).

 

Les anglophones retrouveront 'Sense and sensibility' dans le recueil The World I Live In d'Helen Keller, qui reprend divers essais et articles parus dans le Century Magazine, ainsi que son très beau poème 'The Chant of Darkness'.

 

 

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LE CAS DE MISS HELEN KELLER

 

 

Je voudrais vivre seize cents ans.

HELEN KELLER.

 

 

   L'Amérique est riche en jeunes filles, mais il n'y a pas que la manière d'Alice Roosevelt et de Gladys Vanderbilt. L'une d'elles, qui n'est ni milliardaire, ni beauty – bien qu'elle soit charmante – possède une notoriété si encombrante qu'elle est obligée de faire imprimer qu'elle ne peut pas répondre à ses lettres, des compatriotes inconnus lui annoncent qu'un bateau portera son nom, S. M. la reine douairière d'Espagne lui envoya son portrait en médaillon et, de célébrité à célébrité, elle fut en relation avec des artistes et des écrivains. Si l'on demande ce qu'a fait cette jeune fille, voici : elle est sourde-muette-aveugle.

 

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ENTREZ, LA PORTE EST OUVERTE

 

Un soir triste, un crépuscule brumeux, une bise aigre ; au-dehors de la neige, non plus craquante et vierge, mais affaissée et souillée, laissant voir par places la terre enlaidie de noires flaques fangeuses.

   Le fleuve jaunâtre sous le ciel sale s'assombrissait, et parfois l'œil rouge d'un bateau-mouche luisait, sanglant, sur les vagues.

   Un coup de sonnette léger, des pas timides dans le vestibule, et je me levai, pressée par je ne sais quelle inquiétude.

   Une forme grêle se détacha des demi-ténèbres et un nom pressenti vola vers moi, frôlant mon âme comme les ailes d'un oiseau de nuit.

   « Mistress Olaf ! »

   Je répétai à haute voix :

   « Mistress Olaf ! »

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(Jacques Fréhel, Mistress Olaf, 1903)

L'ART DE MOURIR

 

 

  

 

Le Périple

DE LA LITTÉRATURE ET DE L'ART

 

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L'Art de mourir.

 

 

 Nous ne voulons point parler de l'Ars Moriendi (Tractatus succinctus ac valde utilis de arte et scienta perfecte vivendi beneque moriendi, variis historiis ac orationibus illustratus), que Pierre Maréchal imprimait à Lyon au XVe siècle, et qu'il ne faut pas confondre avec l'Ars memorandi per figuras Evangelistarum, quoique la mort ne soit pour certains, et pour la plupart des religions, que l'art de se souvenir et la table des matières de la vie.

 

   Il s'agit d'un plus beau livre, l'Imitation de la mort, de Rachilde, qui vient à point pour ceux que l'Imitation de Jésus-Christ ne paraît plus qu'un tome d'une bibliothèque bleue par trop céleste.

 

   La mode est aux acrobates qui « imitent la mort » : cercle de la mort et autres courbes fermées dont se joue la locomotion moderne et que Dante, le pauvre ! n'a parcourues – sept fois, il est vrai – qu'à pied. Mais ces acrobates ne font guère mieux : ils tournent autour : la mort, pourtant, n'est pas un pot.

 

 Il viendra un temps universel, qui existe déjà de toute éternité pour plusieurs, où il sera normal de se couper un doigt, ou le sexe, ou la tête, et cela repoussera parfaitement bien. Tous les animaux que l'être humain traite, pour ce pouvoir qu'ils ont, d'inférieurs, le font.

 

   L'antiseptie est une bonne plaisanterie et un joujou de consolation des malsains, et la pourriture, cette forme de l'amour, n'est que la mère de la très pure vermine renaissante.

 

 Aucun bourgeois n'a pensé que, propriétaire du sol, de par la loi, usque ad cælum, il avait le droit d'établir, aussi bien que le tout-à-l'égout, le TOUT-AU-CIEL.

 

 Le mot génie a été assez galvaudé pour qu'il soit du moins courtois de ne le point sortir, précisément quand il s'impose. Aucun des maîtres du fantastique scientifique n'aurait imaginé ce lavage de la vaisselle au fond de l'azur-dépotoir : « Un tourbillon de jeunes filles nues qui, debout et empressées, s'agitaient autour du jet des assiettes sales, comme des abeilles autour des fleurs. Plus loin, elles se renvoyaient l'une à l'autre les assiettes propres pour les empiler dans les classeurs et les numéroteurs, ayant l'aspect de jeunes déesses jouant aux disques. »

 

   Et l'un d'elles dit, cambrant les reins : « N'est-ce pas, mon petit, que les femmes en bas sont des cruches incapables d'allumer du feu et de laver la vaisselle ? Il faut venir au ciel, vois-tu, pour savoir faire l'amour. »

 

 Nous ne décrirons point le « caoutchouc humanisé » devenu peu à peu vivant, ni le dernier ennemi de l'ordre futur, dans le pire cul-de-basse-fosse du ciel, un ulcère lumineux au milieu de son crâne, proférant la formule abolie : Ite, missa est.

 

   C'est bien cette mort-là, son Imitation, mort véritable, telle que les savants commencent à l'entrevoir : celle qui est la même que la vie, celle qui est aussi nécessaire au bruit de la vie que le silence entre les battements du balancier.

 

   On l'entend, une fois, ce silence, quand le cœur du moulin s'arrête ; puis un gazouillis d'amour jeune reprend... parce qu'il y eu un cadavre.

 

   Ainsi encore, la fille du louvetier, partie dans la nuit vers un loup, mort crucifié, voit face à face le vrai loup, l'amant ravisseur, et c'est pourquoi elle ne revient pas.

 

 Mais il y a surtout la morte qui revient, et celle de qui le récit de voyage posthume est mieux qu'une imitation de la mort : la jeune femme morte en couches, rappelée par le cri désespéré de l'amant, réveillée dans les plis de ses rideaux : « Je bouillonnais là-dedans comme un oiseau dont les pattes sont cassées et qui conserve la liberté de ses ailes. »

 

   Elle vit toujours, elle peut savoir qu'elle demeure chez l'aimé, en lui, qu'elle habite « sa prison de chair. »

 

   La morte est un trésor plus portatif...

 

 En même temps, elle tâtonne dans ces prodigieuses « ténèbres claires » de l'éternité, « probablement derrière l'heure. » Ce paysage est effroyable.

 

   Dans le temps humain, seul est resté le petit enfant mâle, qui n'est pas né : « Il a des oreilles à peine ourlées, comme en porcelaine, il a tout d'un petit Jésus de cire voilé d'un crête rose, et il serre ses petits poings sur sa face. Il est terrifié par la laideur intérieure de sa mère ! » Or, dans l'éternité, l'âme en peine, enfin, « a vu l'heure !... à une montre qui n'a qu'une aiguille sur minuit ! »

 

 Ne serait-ce pas, cette aiguille, la Force vivante qui s'érige, à jamais joyeuse, et qui empêche que la mort ne remeure ?

 

   Il n'y avait qu'un esprit inextinguiblement vivant qui pût écrire sur ce qu'on croit le vide.

 

   On se fera assez bien une idée du livre en perçant un doigt jusqu'à l'os avec une pointe barbelée trempée dans du sang putréfié, en fendant le doigt ensuite, tout à loisir – trois heures suffisent – avec un rasoir, tout en dégustant quelque poison, en rafraîchissant la plaie dans un grouillis de vermine, et enfin en vaquant, après, tranquillement, à ses affaires.

 

   Cette vitalité normale n'appartient pas à tous.

 

 

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(Alfred Jarry, in La Plume, 1903)

SUICIDE

 

Fi du fer et du feu ! Fi de l'arme brutale

Que l'on s'appuie au flanc dans un moment d'effroi,

Que l'on presse, la main tremblante, le front pâle,

Sans en croire mourir et sans savoir pourquoi !

 

Fi de la mort qui frappe à la fois, et qui tue,

Sans laisser au mourant, esprit faible ébloui,

Le temps de voir son âme au cercueil descendue

Et de sentir son corps par le froid envahi !

 

Fi de ceux qui n'ont pas le vulgaire courage,

Le sourire à la lèvre et le cœur plein d'espoir,

D'attendre de pied ferme et sans geste de rage

La fatale déesse au sombre manteau noir !

 

Mais vive le poison lent, qui ronge et torture

Les sens comme l'esprit, la chair comme le cœur,

Qui, semblant calculer l'ivresse qu'il procure,

Met à remplir sa tâche une exquise langueur.

 

Vive le chaud nectar, qu'il soit vermeil ou pâle,

Qu'il soit amer ou doux, indemne ou frelaté ;

Vive la coupe d'or, de porphyre ou d'opale,

Où l'on puise la mort avec la volupté,

 

Petit à petit voir son corps qui se consume,

Son âme qui s'envole et la nuit accourir,

Jetant au cœur éteint sa vaporeuse brume,

C'est de cette façon-là que je veux mourir.

 

Je la veux voir venir, moi, la déesse, en face ;

De mon cadavre obscur lui faire les honneurs,

Sans un nuage au front, la lèvre sans grimace,

Ayant ma connaissance et sachant que je meurs.

 

Et pour finir ainsi, la volupté dans l'âme,

Sans faiblesse et sans peur, sans regrets, sans retour,

Vous êtes l'arme, vous, que je choisis, ô femme ;

Le poison que je veux boire, c'est votre amour.

 

Vous êtes à la fois le breuvage et l'amphore ;

Tendez-moi le hanap sans attendre à demain,

Car je veux m'enivrer du soir jusqu'à l'aurore

Et vos yeux ne verront jamais trembler ma main.

 

Versez donc à pleins bords ! Vive le suicide

Qui procure en mourant des lèvres à baiser...

Qu'importe si le corps devient froid et rigide,

Quand la tête a deux seins blancs pour y reposer.


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(Albert Hüe, Calvaire d'amour, Paris : Auguste Ghio, 1889)

 

MÉMOIRE SUR LES HALLUCINATIONS

 

 

 

 

 L'hallucination qui fait le sujet de ce récit, vient du mot hallucinor, je me trompe, je suis dans l'erreur ; Quæ Epicurus oscitans hallucinatus est. L'hallucination est donc l'erreur, l'illusion d'une personne qui croit avoir des perceptions qu'elle n'a pas réellement.

 

   Depuis la simple rêverie, cette forte distraction qui rend presque nette à nos sens les sons et les objets extérieurs, jusqu'à la folie et à la manie, on peut trouver dans le rêve, l'ivresse, les hallucinations, les cauchemars, tous les intermédiaires d'un état d'excitation insolite du cerveau. La rêverie et les rêves ne sont point incompatibles avec la santé la plus parfaite ; l'ivresse et le cauchemar sont toujours la conséquence d'un état morbide, accidenté et momentané du cerveau. Les visions, les hallucinations sont ordinairement attribuées à un état normal de cet organe. Cette règle est loin d'être sans exception ; on a vu des cas d'hallucinations très fortes chez des personnes qui jouissaient de la plus belle santé. Ce sont les yeux et les oreilles qui sont le siège le plus ordinaire de cette affection. Qui n'a pas entendu madame M. D., dans les dernières années de sa longue vie, se plaindre sans cesse d'entendre, qu'elle fût seule ou en compagnie, la chanson nationale de God save the King ? Mon ami, le docteur Holland, que je me plais à citer, raconte un fait curieux d'hallucination de l'ouïe : M. X, âgé de 85 ans, avait fait une chute sur la tête, le 19 mai ; le 21, il était parfaitement rétabli, et, le 22, conduisant lui-même sa voiture, il fut tout à coup surpris à l'ouïe d'une conversation très rapprochée de ses oreilles, de deux voix qui se répondaient très rapidement, sur un sujet sans suite, et qui n'avait nul rapport à son accident. M. X. déclare qu'il avait la conscience très nette de la non-réalité de cette conversation et en même temps qu'il lui était impossible de l'interrompre, de se soustraire à la perception de ces deux voix, ou de changer les phrases qu'elles prononçaient. Loin qu'il fût dans un état nerveux, M. X. prenait un certain plaisir à l'étrangeté du phénomène, et à l'absurdité de la conversation qu'il était forcé d'entendre. Cette hallucination disparut le lendemain pour ne plus reparaître.

 

   L'identité de l'individu semble quelquefois disparaître dans les songes, dans le somnambulisme, dans les hallucinations, c'est le cas de rappeler le fou d'Horace :

 

Qui se credebat miros audire tragœdos

In vacuo lætus, sessor plausorque theatro.

 

   Le récit suivant est le détail très circonstancié de l'hallucination la plus longue, la plus curieuse et la plus variée dont il ait jamais été fait mention dans les annales de la médecine. On pourrait regarder cette histoire comme un conte fait à plaisir, si son authenticité n'était attestée par nos illustres compatriotes Charles Bonnet, et Bonet, docteur en médecine et doyen.

 

   Notre savant naturaliste met cet avant-propos en tête de ce mémoire :

 

 

AVERTISSEMENT

 

   Cet écrit, dicté par feu M. Charles Lullin, mon aïeul maternel, est le même dont je parlais dans le numéro 676 de l'essai analytique, et qui m'a paru mériter d'être conservé. Le respectable vieillard l'avait dicté à ma prière, et signé de sa propre main. Il était alors dans la quatre-vingt-dixième année de son âge.

 

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SONGE D'OPIUM

 

Je suis étendu dans la boue,

Incapable de faire un pas ;

Il viendrait la plus lourde roue

Que je ne me bougerais pas.

 

Contre un poteau mon front s'appuie ;

En haut un homme est empalé.
Mordant mes haillons, une truie

Pousse un grognement désolé.

 

De l'eau tombe, froide et gluante,

D'un ciel noir comme le remords ;

Une vermine remuante

Ronge mon corps pareil aux morts.

 

Cependant, couverte d'un voile

Qui l'enroule en plis gracieux,
Jetant une lueur d'étoile,
Une forme sort de mes yeux.

 

Avec lenteur elle s'allonge,

Elle s'éloigne lentement,

Vers la fange où mon corps se plonge

Tournant la tête par moment.

 

À l'horizon quand elle arrive,
Voici que le noir horizon

D'une immense lueur s'avive,

S'épanouit en floraison.

 

Parmi les lys à tige fière,
Les jasmins, les rosiers moussus,

Serpente une large rivière ;

Une barque ondule dessus.

 

Barque à courbure égyptienne
Avec figures aux deux bouts ;

En poupe, une musicienne

Tient sa harpe sur les genoux.

 

La forme aux blanches draperies

Sur la barque vient se dresser ;

Parmi les lointaines féeries,

Celle-ci se met à glisser ;

 

Et l'être couvert de mystère,
Au firmament oriental,

S'évapore, loin de la terre,

Sous des portiques de cristal.

 

Quand la vision est en fuite,

Je soulève mes membres lourds,

Je fais des mouvements sans suite,
Je laisse échapper des cris sourds ;

 

Mais en vain je me romps la tête

Pour réfléchir n'importe à quoi.
Je sens bien vivre en moi la bête ;

Mais mon âme n'est plus en moi.

 

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(Armand Renaud, in Le Parnasse contemporain, recueil de vers nouveaux, Paris : Alphonse Lemerre, 1866)

 

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