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la porte ouverte

REPAS DE FAMILLE

Pour Angelin RUELLE.

 

 

Au bord du Loudjiji qu'embaument les arômes

Des toumbos le bon roi Kassonngo s'est assis ;

Un m'gannga tatoua de zigzags polychromes

Sa peau d'un noir vineux tirant sur le cassis.

 

La nuit vient : les m'patous ont des senteurs plus frêles,

Sourd, un marimeba vibre en des tons égaux ;

Des alligators d'or grouillent parmi les prêles,

Un vent léger courbe la tête des sorghos,

 

Et le mont Koungoua rond comme une bedaine,

Sous la lune aux reflets pâles de molybdène

Se mire dans le fleuve au bleuâtre circuit :

 

Kassonngo reste aveugle à tout ce qui l'entoure,

Avec conviction ce Potentat savoure

Un bras de son grand-père et le juge trop cuit !

 

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(Georges Fourest, in La Province nouvelle n°11, Auxerre : mars 1897)


DU NOUVEAU SUR LES HIPPOPOTAMES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prenez un hippopotame, aplatissez-le vigoureusement et posez-le à terre sur le ventre, les quatre pattes écartées : à deux ou trois lieues de distance seulement je vous défie de le distinguer d'un crapaud. Même couleur, même tournure, même galbe, même peau boursouflée, même mufle arrondi, mêmes yeux surtout. Le fragment inachevé de queue et le simulacre insuffisant d'oreilles qu'on aperçoit aux deux extrémités de l'hippopotame ne sont que des détails insignifiants au milieu de la ressemblance universelle de ces deux êtres aujourd'hui si éloignés l'un de l'autre par un concours de circonstances dont personne jusqu'ici n'avait démêlé la trame, et que je me fais fort de vous dévoiler à l'instant, si vous me prêtez l'attention dont vous avez besoin pour élever votre esprit à la hauteur de mes conceptions.

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PEUR

 

Certains soirs, quand les plis du voile de la nuit

Tiennent comme un linceul nos figures encloses,

On sent autour de soi flotter l'âme des choses,

Pauvre âme errante, ombre plaintive qui nous suit.

 

Et tout alors, le vent qui passe et qui vous frôle,

Le moindre cri d'oiseau, rêvant dans un buisson,

Tout vous secoue avec un étrange frisson,

Comme si quelqu'un, là, vous touchait sur l'épaule.

 

Quelqu'un de soupçonné, d'attendu, qui viendrait

De la rive inconnue où l'humanité sombre,

Comme si, lentement, prenant un corps dans l'ombre,

Le mystère angoissant murmurait son secret.

 

Quel spectre redouté nous poursuit à cette heure ?

Qui va parler, au fond du crépuscule noir,

pour que l'arbre, l'oiseau, le ciel, le vent du soir,

Tout ce que nous aimions, à présent, nous apeure ?

 

Qui vient tendre soudain ce lien si ténu,

Si frêle, si léger que parfois on l'oublie,

Mais que rien n'a jamais pu rompre, et qui relie

Notre monde visible au grand monde inconnu,

 

Pour qu'en certains soirs, lorsque sur nous se pose,

Comme un crêpe de deuil, le voile de la nuit,

Nous tressaillions ainsi, peureux au moindre bruit,

Et que nous attendions quelqu'un ou quelque chose ?

 

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(Berthe de Puybusque, L'Angélus sur les champs, poèmes, Toulouse : Éditions de l'Âme latine, 1907)

 

UN BOUQUET D'ANCOLIES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis quelques heures, je suis à Astenoit, dans une maison qui m'est complètement inconnue.

 

   Je revois mon arrivée à la petite gare qu'une grelottement de timbre rend infiniment déserte ; autour d'elle, stagne une atmosphère grise qui limite le champ de mon regard. À mesure que j'avance, le paysage se révèle.

 

   Je découvre bientôt la montagne rocheuse, à laquelle s'accotent les premières maisons du village. Les rides noires qui la sillonnent lui donnent une expression austère ; la rivière, blême sous le ciel, semble se faire toute petite comme par crainte de ce haut et froid visage qui la regarde.

 

   Et comme j'y laisse se fixer mon regard, une subite illusion s'impose à mon esprit : cette rivière et ce ciel identiques sont seuls réels, le pan de montagne qui le sépare n'est qu'une ombre qu'il suffira de dissiper pour voir s'approfondir le grand vide sur l'inconnu.

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BALLADE

 

Les poules folles de la sorcière et le crapaud

– Sous le saule pleureur

Si fier des vertes perles en poison de sa peau,

Ma sœur, n'entends-tu pas le son du cor ? –

 

Et les hideux amours masqués des léproseries,

Et la toux rouge en cailloux des tribades maigries ;

 

Et les vautours galeux aux yeux toujours effrayés,

Immobiles en face de la Baie des Noyés.

 

Et la cloche dont le vieux gosier est plein de pluie,

Et l'affreux son des heures depuis longtemps enfuies ;

 

Et la croix où les corbeaux se suspendent en grappes ;

Et le monastère borgne aux perverses agapes ;

 

Et les ravins les plus perfides et les plus sombres,

Et l'odeur de jadis qui dort mal sous les décombres ;

 

Et le rire muet des amitiés suicidées,

Et le silence fou des peupliers de l'allée

 

Aimaient le chevalier maigre en toile d'araignées,

Et quand il passait hommes et femmes se signaient.

 

Quiconque rencontrait son regard vide de puits

Sentait en son cœur sonner un étrange minuit.

 

Comme un vol vers Elseneur de cormorans d'automne

Étaient les chansons de sa flûte, rauques et jaunes.

 

Le soleil de miel des ruines, les lézards des murs

S'entretenaient avec lui de Ginèvre et d'Arthur.

 

Il portait un rat aux yeux rouges dans son bissac.

Ce raton était l'âme de Lancelot du Lac.

 

Son rêve avait des manoirs déserts l'odeur moisie ;

Les longs pendus le saluaient, non sans courtoisie.

 

Les grandes chenilles aux fourrures hérissées

Dévoraient quelque part la Dame de ses Pensées.

 

Son écuyer en brume avait beaucoup de science,

Et la mort de maint moine gras sur la conscience.

 

Son cheval d'eau de pluie avait une oreille brune.

Je l'ai fort souvent entendu hennir à la lune.

 

Comme des couleuvres dormantes étaient ses veines ;

D'aucuns le croyaient pair du royaume de Poullayne.

 

Quand il traversait le forêt vieille, humide et bleue,

Les champignons de mort ôtaient leurs bonnets de feu.

 

Les filles le guettaient, le soir, près des puits moussus.

Le pays était plein de petits bâtards bossus.

 

Bruissant était l'or de l'armure en feuilles jaunies

De ce roi maudit des pays de Monotonie.

 

Le devise de son blason était : Aimerai-je ?

Son cœur était le sommeil d'un serpent sous la neige.

 

Cependant après la treizième coupe de vin

– Sous le saule pleureur,

Son hier épousait joyeusement son demain.

Dis-moi, ma sœur, n'entends-tu pas le son du cor ?

 

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(Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz, Les Sept solitudes, Paris : Jouve, 1906)

 

LES MARBRES À RÊVES

 

Marbres à rêves !... Marbres à songeries !... Comment nommer cela ?

 

  Il plaît au Chinois de faire monter en forme d'écran des plaques de pierre dont me séduisent l'aspect bizarre et, plus encore, le singulier emploi.

 

  Ce rectangle de marbre que tu vois, debout sur sa tranche, dans le cadre de bois sculpté qui le délimite, et soutenu par deux dragons d'ébène, ce rectangle luisant et poli, tu ne relèveras, d'abord, à fleur de sa surface, que de vagues veinures, disposées au hasard de la coupe que l'on fit dans le bloc brut.

 

  – Regarde encore ! regarde bien ! ne détache plus tes yeux de  cette estompe bleuâtre, nuancée de jaune pâle et d'ocre mourant. Un plan t'est donné. C'est à toi d'imaginer plus loin.

 

  Considère et tâche de comprendre. Ne vois-tu pas une chaîne de montagnes d'où se détendent des coulées de neige, et surmontée de nuées ?... plus bas, une grève orageuse ?... plus bas encore, une mer étale, triste, livide, où semble se refléter un ciel tumultueux ?... Regarde ! regarde ! fixe ce paysage ! Peu à peu, tu le verras se détruire, se fondre en une autre apparence, ou bien se composer plus exactement, préciser la première image qu'il te fournit. Voilà qui peut charmer ta solitude !

 

  – Dans ces quelques pouces carrés de pierre, tu vivras comme dans un monde. Le paysage ne te confrontera plus, il t'entourera. Tu te promèneras sur cette grève, tu la peupleras de tes songes... et voici plus d'un arbre imprévu.... et ce point noir ?.... un oiseau qui chantera demain...Va plus avant ! va plus avant ! ne crains rien de la fantaisie !

 

  ... Et, maintenant, si ton rêve est beau, ferme les yeux et dors. Si vraiment ton rêve est beau, il se perpétuera.

 

  Oui, ce sont, proprement, des marbres à rêves. 

 

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(Gilbert De Voisins, Douze images de Chine, 1911)

 

L'ALTER EGO

 

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RÉVOLTE

 

Sous l'entière splendeur de l'Astre immarcescible,

J'ai bâti dans le Rêve, architecte géant,

Pour que nul œil n'y plonge, au plus haut du Néant,

Vertigineusement, ma tour inaccessible.


Seul, je monte aux sommets de ce Songe impossible

Où j'évoque, à mon gré, ton beau corps fainéant,

Ô Sylphide impudique et lascive ! n'ayant, 

Dans tes veines sans feu, qu'un amour impassible.


J'ai lâché vers ton corps tous mes Désirs cabrés

Dans la révolte, enfin ! des Sens immodérés !...

Je fais, sous mes doigts fous, saigner des meurtrissures !


Et mon délire est tel, en mon Rêve obsédant,

Que ma chair sent ta chair se tordre et que ma dent

Sent tes seins indomptés bondir sous ses morsures !...

 

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(Charles Viane, in Le Thyrse, journal littéraire, scientifique et artistique,

n°2, 15 mai 1899)

 

ÉLOGE DE L'ABSTINENCE

 

RIEN : DES RÊVES FLOTTANTS ET DISCORDS

 

Rien : des rêves, des rêves flottants et discords,

Des abîmes béants peuplés d'images brèves,

Et plus rien ! et c'est tout ce qui me reste encor

Des travaux où s'usa ma jeunesse : des rêves !

 

Insensé, j'espérais expliquer l'Univers

Et me désaltérer à ta rude fontaine,

Ô Savoir, et vous suivre, ô Sages, à travers

Les sentiers indécis des vérités lointaines.

 

Mais d'être revenu de si loin, je suis las...

Ah ! Tout est vide et tout égal et tout s'en va

Et tout revient, hélas ! et mon âme est blessée,

 

Et des rêves, le soir, montent des mers d'oubli,

Rêves vertigineux qui furent mes pensées

Et passent en creusant dans mon cœur affaibli

 

Le doute, plaie ouverte aux vents de l'Infini.

 

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(Maurice de Noisay, L'Âme en route, poèmes, Paris : Henri Jouve, 1905)

 

CE QUE DIT LE SILENCE

 

 

  

Toutes les paroles vivent et se tapissent

dans les coins d'ombre ;

les unes ont des visages de stryges ;

les autres sont ailées et douces ;

mais il est, je le sens, d'autres mots,

des mots très beaux,

des mots lumineux et profonds, emprisonnés ailleurs,

que nous essayons vainement de bégayer

et qui volent, décevants,

autour de nos lèvres avides...


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(Jacques Fréhel, Mistress Olaf, 1903)

 

LE VAMPIRE

 

Promène au-dessus de mes yeux

L'éventail frais de ton haleine,

Vampire ardent, délicieux ;

Ta langue effilée en alène 

Fait courir un aigu frisson

Au fond de ma chair qui défaille ;

Un sommeil doux, à la façon 

De la mort, approche et m'assaille,

Ô langueur subite ! on dirait

Qu'une aile est là qui me caresse ;

Et la nuit murmure un secret, 

Un aveu, des mots de tendresse ;

Sans que je veuille en démêler 

Le sens exquis, je le suppose ;

J'entends et ne puis m'éveiller,

Il fait si bon quand on repose.

Ah ! qui donc ainsi m'a fait mal ?...

Ce n'est rien. La brûlure est brève.

Pourtant, la dent d'un animal

Vient de me blesser : est-ce un rêve ?

Le froid m'envahit lentement,

J'ai la conviction intime

Que mon sang coule abondamment,

Et je reste au fond de l'abîme

De torpeur douce où j'ai sombré,

Sans pouvoir tenter un seul geste,

Un seul effort désespéré

Vers la délivrance. Et je reste

Plongé dans mon sommeil profond,

Avec la fraîcheur d'une haleine

Toujours plus active à mon front ;

La langue effilée en alène

Boit tout mon sang avidement,

Je meurs – ô Vampire, es-tu Femme ? –

Je meurs délicieusement,

La bouche enfin a bu mon âme.

 

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(Jean Ricquebourg, Les Coupes de Porphyre, Paris : Alphonse Lemerre, 1893)

 

HOMMAGE À LA VOYANTE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Helen Keller est née en 1880 à Tuscumbia, Alabama. À 19 mois, elle est atteinte d'une maladie qui la laisse sourde, muette et aveugle. En 1887, Anne Sullivan, du Perkins Institute for the Blind de Boston, devient son éducatrice. À l'âge de 10 ans, Helen Keller maîtrise le Braille et sait se servir d'une machine à écrire.

 

  Elle consacrera sa vie au service de l'humanité, luttant pour les droits des femmes, des ouvriers, des minorités, et recevra de nombreuses distinctions internationales, notamment la Légion d'Honneur en 1952. Elle meurt le 1er juin 1968.

 

En dehors de son livre le plus connu, The Story of my Life (Histoire de ma vie), qui inspira The Miracle Worker (Miracle en Alabama) d'Arthur Penn en 1962, elle a écrit 11 ouvrages et de nombreux articles sur la cécité, la surdité, la condition féminine et divers sujets sociaux.

 

Dans son essai 'Sense and Sensibility', plus encore que dans son autobiographie, Helen Keller se révèle un écrivain incomparable, à l'acuité exceptionnelle – à tel point que je ne suis pas éloigné de croire que nos cinq sens s'emploient davantage à nous obscurcir le monde, qu'à nous le révéler. C'est pourquoi je la tiens pour l'une des rares VOYANTES de notre temps ; à côté d'elle, nous ne sommes décidément que des atrophiés de la perception : notre vision du monde est si fragmentaire et si fuyante qu'à chaque instant sa réalité même s'émiette et se dissout presque instantanément sous nos doigts.

 

« Ceci est, réellement, un corollaire de la vérité philosophique, que le monde réel existe seulement pour l'intelligence. C'est-à-dire, je ne peux pas toucher le monde en sa totalité ; à la vérité, j'en touche moins que les autres n'en voient ou n'en entendent. Mais toutes les créatures, tous les objets passent entiers dans mon cerveau et y occupent la même étendue que dans l'espace matériel. Je déclare que, pour moi, les pensées ramifiées, sinon les rameaux des pins, ondulent, dominent, bruissent et rendent harmonieuses les crêtes des montagnes s'élevant sommet sur sommet.

Si j'ai la velléité de me représenter le monde comme un tout, il devient vision immédiate : homme, bête, oiseau, reptile, mouche, ciel, océan, montagne, plaine, roc et galet. La chaleur de la vie, la réalité de la création est sur tout. La pulsation des mains humaines, la douceur des fourrures, les souples ondulations des longs corps, le piquant bourdonnement de l'insecte, la raideur des escarpements quand je les gravis, la liquide mobilité et le grondement des vagues sur les rochers.

Étrange à dire, j'ai beau l'essayer, je ne peux pas astreindre mon toucher à pénétrer cet univers en tous sens. Dès que je le tente, tout s'évanouit ; seuls de petits objets demeurent, d'étroites portions de surfaces, de simples indications tactiles, un chaos de choses dispersées au hasard. Aucun frisson, aucun plaisir n'en est excité. Rendez à l'artistique et compréhensif sens interne son légitime domaine, et vous me donnez la joie qui, mieux que tout, prouve la réalité. »

 

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Le Taxidermiste vous recommande la lecture de l'autobiographie d'Hellen Keller : Sourde, muette, aveugle ; histoire de ma vie (éd. À vue d'œil, 2008 ; à défaut, l'édition de poche chez Payot).

 

Les anglophones retrouveront 'Sense and sensibility' dans le recueil The World I Live In d'Helen Keller, qui reprend divers essais et articles parus dans le Century Magazine, ainsi que son très beau poème 'The Chant of Darkness'.

 

 

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LE CAS DE MISS HELEN KELLER

 

 

Je voudrais vivre seize cents ans.

HELEN KELLER.

 

 

   L'Amérique est riche en jeunes filles, mais il n'y a pas que la manière d'Alice Roosevelt et de Gladys Vanderbilt. L'une d'elles, qui n'est ni milliardaire, ni beauty – bien qu'elle soit charmante – possède une notoriété si encombrante qu'elle est obligée de faire imprimer qu'elle ne peut pas répondre à ses lettres, des compatriotes inconnus lui annoncent qu'un bateau portera son nom, S. M. la reine douairière d'Espagne lui envoya son portrait en médaillon et, de célébrité à célébrité, elle fut en relation avec des artistes et des écrivains. Si l'on demande ce qu'a fait cette jeune fille, voici : elle est sourde-muette-aveugle.

 

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ENTREZ, LA PORTE EST OUVERTE

 

Un soir triste, un crépuscule brumeux, une bise aigre ; au-dehors de la neige, non plus craquante et vierge, mais affaissée et souillée, laissant voir par places la terre enlaidie de noires flaques fangeuses.

   Le fleuve jaunâtre sous le ciel sale s'assombrissait, et parfois l'œil rouge d'un bateau-mouche luisait, sanglant, sur les vagues.

   Un coup de sonnette léger, des pas timides dans le vestibule, et je me levai, pressée par je ne sais quelle inquiétude.

   Une forme grêle se détacha des demi-ténèbres et un nom pressenti vola vers moi, frôlant mon âme comme les ailes d'un oiseau de nuit.

   « Mistress Olaf ! »

   Je répétai à haute voix :

   « Mistress Olaf ! »

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(Jacques Fréhel, Mistress Olaf, 1903)

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