Faire l’opinion
samedi 30 septembre 2006 :: Ma Vox :: Alerter la modération
Livre : Faire l’opinion : le nouveau jeu politique(*)
Synthèse de Kamal Lounaci et Mouloud Idir
On dit souvent des sondages d’opinion qu’ils servent à mesurer scientifiquement l’opinion publique. On prétend même que les informations ainsi recueillies servent à guider les pouvoirs publics et privés dans leurs choix de décision.
Le sociologue français Patrick Champagne, auteur de l’ouvrage « Faire l’opinion », affirme que l’opinion publique, telle que conçue dans les médias, n’existe pas, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les spécialistes de la communication et les tenants du marketing commercial et politique. Le sondage d'opinion est le type de sondage le plus fréquemment utilisé et montré dans les médias, il est donc le plus visible pour la population. L’idée principale de l’auteur, voire même sa thèse, consiste à affirmer qu’en réalité, notre espace sociopolitique est occupé et dominé par un ensemble d’agents, en l’occurrence les marchands de sondage, les groupes d’influence, les faiseurs d’opinion, les médias, les journalistes etc.
Ces agents qui prétendent « faire parler le peuple », ne font en réalité que donner une existence sociale autonome à une opinion publique qu’ils ont eux-mêmes fabriquée. Pour Patrick Champagne, tout cela obéit à une logique marchande ; l’argument principal consiste à démontrer qu’en agissant ainsi, ces nouveaux acteurs de la scène publique cherchent à satisfaire les besoins de leurs propres produits. Les instituts de sondage prétendent – dans une démarche empruntée à la sociologie - pouvoir mesurer scientifiquement « l’opinion publique » alors qu’en réalité, ils ne font que lui donner, avec la caution de la science, une plus grande existence sociale. Si les sondages n’inventent aucun événement, ils servent néanmoins à lui donner la visibilité qui lui est nécessaire pour s’installer dans l’opinion des gens. Cela prête à dire que le consommateur n’a pas toujours les coudées franches pour décider du contenu de sa réalité quotidienne. Bien des facteurs, souvent extérieurs à sa personne, interviennent dans la perception qu’il se fait de la réalité.
L’auteur estime que les sondages ne sont que des artefacts (effet des médias notamment) politiques et communicationnels crées par une catégorie professionnelle nouvelle : marketing et communication. L’explication de Champagne nous apprend que ces nouveaux acteurs, à travers des manœuvres plus opaques que habiles, vont jusqu’à tirer leur légitimité dans les résultats obtenus via la pratique du sondage. L’originalité de l’auteur tient du fait qu’il essaie de comprendre comment le jeu démocratique est parvenu à exclure des différents débats politique, économique, social… le citoyen ordinaire. C’est cela que permet de comprendre la première partie de son livre ; il nous apprend comment l’exclusion du citoyen s’est produite sous couvert « d’une nouvelle divinité » : l’opinion publique. D’après l’auteur, pendant tout le XXe siècle, la vie politique s’est organisée et déroulée autour de cette référence centrale qui est la sacro-sainte opinion publique.
Patrick Champagne s’est aussi intéressé à la question qui consiste à essayer de comprendre comment peut-on mesurer l’opinion publique en dehors des périodes électorales. Il nous répond que ce sont les sondages qui ont rendu cela possible. Voila la question sur laquelle l’auteur se montre le plus virulent : les sondages d’après lui sont des stratégies manipulatrices que les professionnels de la politique et groupes d’influence biaisent et détournent dans la plupart du temps en fonction de leurs intérêts. Et cela n’est pas sans conséquences fâcheuses puisque les questions soumises au sondage sont triées sur le volet et peuvent dans une certaine mesure s’avérer sans intérêt pour la personne sondée. Pour l’auteur, sonder l’opinion c’est en quelque sorte construire la réalité sociale en décidant à quoi les gens doivent s’intéresser.
Les sondages, comme le montre P. Champagne ne donnent pas la nature des opinions sondées, ils sont plutôt une façon astucieuse de fabriquer une opinion voulue autour d’un événement choisi et ce, d’une manière plus ou moins « artefactuelle ». Et pour mieux étayer ses dires, Champagne nous renvoie à Pierre Bourdieu (L’opinion publique n’existe pas). Celui-ci prétend en effet que si l’opinion n’existe pas, le sondage, dès lors, est une manière de lui donner forme.
D’ailleurs, comment peut-on prétendre qu’on pose à des échantillons représentatifs des questions pertinentes quand on sait très bien que très souvent ces questions n’ont pas de sens pour ceux qui doivent y répondre. Et c’est là qu’interviennent les médias, en publiant les résultats des sondages, pour orienter les visions sociales des individus. Une opinion dite « personnelle » varie selon la fréquence et le type de message auquel elle est exposée. Une fois tout cela bien analysé, l’auteur affirme que « l’opinion est en fait la somme des réactions comptabilisées » à des questions que les gens ne se posent en général pas.
Il aurait été par exemple utile et pertinent de savoir ce que les politiciens font au sujet de l’usage des sondages, s’ils les écoutent vraiment et surtout savoir si les médias vont dans le sens de l’opinion populaire. Cela est très pertinent car il pourrait réaliser à quel point la pratique des sondages s’accommode de la contradiction.
Il est clair aujourd’hui que l’on trouve naturelle la façon dont les hommes politiques interviennent sur le grand écran. Pour l’auteur, tout est en réalité fabriqué par et pour le jeu politique tel qu’il s’exprime dans les moyens modernes de communication : tout est devenu improvisé avant les discours, et que cela fait partie « du métier d’homme politique » qui cherche à se faire élire.
Dans un autre ordre d’idées, l’auteur affirme que le débat scientifique sur « l’opinion publique » a été déplacé sur le terrain politique et qu’il tend de ce fait à être tranché par les capacités des parties concernées à imposer leurs présences au sein des médias. La position des sociologues à l’instar de Patrick Champagne stipule « que la force sociale des différents groupes sociaux est très variable ». Aidés par des prétendus spécialistes, notamment par les faiseurs d’opinion, les médias sont enclins à appuyer l’idée des sondages pour pouvoir justifier le contenu des messages qu’ils destinent à son public. L’auteur pourrait être considéré comme quelqu’un qui émet un jugement personnel sur la valeur intellectuelle des opinions, mais en réalité il ne fait que constater des discours divergents, qui sous-tendent des intérêts inavoués.
Au-delà du combat entre intérêt public et spécialistes des sondages, l’œuvre de Champagne nous permet de comprendre pourquoi les gens sont désillusionnés face aux sondages et médias, et surtout tente d’apporter des réponses claires à des questions émaillées de nombreuses zones grises. Quant aux raisons qui font que le citoyen abandonne la chose publique, voire l’action associative et militante, il nous répond qu’elles se trouvent dans les lieux où l’opinion se forme ; c'est-à-dire non à partir des pourcentages et des courbes, mais à partir de problèmes réels formulés dans une langue qui n’a rien à voir avec celle qu’utilisent les analystes spécialisés : politologues, sociologues, économistes, hommes politiques, etc.
En quelques sorte, si le citoyen ne s’implique plus dans la construction de son réel c’est parcequ’il est dépossédé du droit à la parole par la multiplication des sondages. En plus de se livrer à « exercice illégal de la science » les sondages « oublient » béatement de parler des groupes d’intérêts qui agissent comme « lobbies »
Après la lecture de Champagne, on comprend ainsi pourquoi les explosions sociales qui surviennent sous forme de grands mouvements de masse dans « les grandes villes françaises » ne sont pas prévues par des politiciens et les instituts de sondage. La raison réside dans le fait que les spécialistes de l’opinion publique qui conseillent les politiciens sont limités. Il est clair que les exacerbations populaires ne peuvent être analysées par les lois des baromètres et des pourcentages à outrance.
« Faire l’opinion » est un livre qui contribue à modifier le regard habituel que nous avons de la réalité ; il va contre les idées reçues. À la manière de tous les grands écrivains, Champagne nous libère des automatismes conventionnels qui régissent notre perception du social et du politique. Il vient enquiquiner les habitudes surannées qui sommeillent en nous et qui, sous l’effet de la répétition, finissent par devenir une seconde nature. Le livre de Champagne nous fait découvrir que les sondages ne sont rien d’autre qu’un produit hybride de la science sociale et des statistiques.
Cécile Méadel, historienne et sociologue disait « que tout l’intérêt de l’approche de Champagne est dû au fait qu’il refuse d’étudier les sondages comme mesure de réalité, mais plutôt comme un mode d’expression sociale», sauf que dans le cas de ce dernier, il est assisté par des groupes de personnes dont les intérêts restent dans la plupart des cas inavoués. L’auteur dévoile les règles du jeu politique, des sondages et des médias qui consistent à inventer une opinion autour d’un événement quelconque pour pouvoir ensuite le rendre essentiel aux yeux des gens.
K.L & M.I
(*)Champagne, Patrick. 1990. Faire l'opinion: le nouveau jeu politique. Paris: Editions de Minuit.
Type : Livre; Français
Éditeur : Paris : Editions de Minuit, ©1990.
Éditions : 3 éditions
ISBN : 2707313599 : 9782707313591
OCLC: 23869443
Lire aussi:
2- Pour en finir avec les faux débats sur les sondages.


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