« Je suis une mauvaise mère. Je déteste l’œil vide, le geste absent, l’odeur d’ennui et de privations des mères dans les squares, grenouilles de bénitier de la procréation. Je hais les mères en troupeau, à la sortie des classes, carnassières poussant sans vergogne leurs rejetons-pions au jeu des petits chevaux. Je fuis les mères comblées, si pleines de leurs petits qu’elles font le vide d’elles-mêmes, outres creuses à l’âge mûr. Je crains les mères sans taille, femmes sans sexe, amnésiques de leurs vingt ans, corps et regards mouchés par les maternités, circulant tous feux éteints au pays des hommes. Je suis une mauvaise mère. Et puis, de temps en temps, une voix rauque de ventre. Un enfant abandonné contre sa mère dans un sac kangourou qui sourit en dormant. Un père, un dimanche au marché, qui fait sauter son fils à cheval sur ses épaules, et leurs rires en cascades. Une petite fille de trois ans malaxant aux côtés de sa mère la pâte à tarte et reproduisant sur son petit moule, avec application et dévotion, tous les gestes maternels. Une paire de baskets minuscules. Et sans doute, un jour, celui avec lequel j’apprendrais à vivre des vieux épouvantails, femme et mère possible, enfin réconciliées ».

J’avais accroché à ce livret édité par les Editions de la revue «Autrement ». Mon adolescence révoltée refusait de suivre le chemin tout tracé des mères de famille. Je rêvais d’autre chose, d’une vie pétillante qui filerait à deux cent à l’heure. Je voulais apprendre chaque jour, rencontrer des tas de gens, vibrer par chaque pore de ma peau. Ce fut mon existence durant longtemps. Et puis un jour, je me suis lassée de ne construire que du vent. Alors j’ai trouvé un compromis, pour ne pas trop trahir mon âme d’artiste et vivre pleinement une vie de femme et de mère.

Mais ceci est une autre lecture, une autre histoire…

http://www.autrement.com/html/f_collect.html