Tout a commencé, ou plutôt, tout s’est terminé, avec cette affaire entre Thanos et Mistress Death. Il l’a rencontrée dans son enfance, et depuis, il lui voue une adoration sans bornes. C’est bien simple, il a passé sa vie à se jeter à ses pieds, et l’univers avec, une affaire qui ne s’est jamais vraiment terminée, même après son retour à la raison. Si l’on considère sa véritable signification, il était d’ailleurs peu probable qu’elle se termine.
Au fond, ce qu’a toujours désiré ce personnage à l’ego démesuré, c’est s’abandonner. Mais n’est-ce pas ce que nous désirons tous ? La seule question qui reste, c’est : à qui, ou à quoi ? Et c’est là que la BD touche carrément dans le mille : à l’amour, mais pas n’importe quel amour. Celui de notre vraie nature. En effet, la mort est le seul moment où l’être se résorbe complètement dans le rigpa pur – ce qu’on appelle « le bardo du moment de la mort ». Pas pour longtemps, d’ailleurs. (Il y a d’ailleurs une résorption équivalente mais moins complète au moment du sommeil profond, des unions, ou de certaines méditations).
La différence entre rigpa et tout phénomène, c’est que tout phénomène est connaissable, dans la mesure où l’âme est la source de tout phénomène. Par contre, rigpa étant la source de l’âme, il n’est ni connaissable, ni concevable. Il y a donc une différence entre s’abandonner à tout phénomène que l’on peut expérimenter, et ce qu’on ne peut expérimenter, à savoir rigpa. De même, il y a une différence possible entre le fait de s’abandonner à un être, ou à rigpa lui-même. Tous les êtres ayant la nature de bouddha, si on les prend sous cet angle, il n’y a pas de différence, et c’est ce que visent les pratiques d’unions. Une union, inspirée par l’amour d’une autre personne, conduit en fin de compte à la résorption dans rigpa. Mais pas forcément. La plupart du temps, nous conceptualisons l’être auquel nous vouons notre amour, fut-il Dieu lui-même. Et c’est cette conceptualisation qui risque bien d’être la limite de notre abandon. Par exemple, si nous conceptualisons Dieu comme un être parfait, bon, et infini, nous nous attendons à obtenir ces qualités. En fait, si nous attribuons à Dieu une quelconque qualité, nous le limitons, et nous limitons du même coup. En réalité, nous ne devrions pas savoir. C’est ici que l’on peut parler de foi, ou de confiance. La véritable foi n’est pas celle du charbonnier qui dit « dieu existe et il est bon » sans savoir le moins du monde de quoi il parle, mais celle du pratiquant qui a compris une bonne fois pour toutes que l’âme ne peut pas connaître son créateur. Qu’il ne lui reste donc plus qu’à se faire transparente, à renoncer à sa propre existence intrinsèque, bref, à reconnaître sa propre vacuité.
Il en résulte la reconnaissance de sa propre impuissance à méditer. « Quelqu’un qui médite » devient un pur non-sens. En effet, la méditation, c’est lorsqu’il n’y a plus quelqu’un, justement. La méditation est pure inconnaissance. En ce sens, il n’y a réellement rien à « faire ». Ce qui ne consiste pas, d’ailleurs, à s’asseoir et à attendre que ça se passe, qui est un faire comme un autre. Le non-faire ne peut que se révéler de lui-même. On en revient donc, comme disent les lamas, à faire des souhaits et à prier les bouddhas pour que ça arrive tout seul.
Ce qui ne signifie pas que les autres pratiques soient inutiles. Dans le bouddhisme, il n’y a que le dzogchen, qui soit « infaisable ». Tout le reste contient une part raisonnable de faisable. Il n’en reste pas moins qu’il faudra finir un jour par se confronter à l’inconnaissable, et déposer les armes.
L’an dernier, j’avais écrit quelques posts concernant la conscience dans le sommeil. J’expliquais notamment comment, sur le support de certaines visions, il était possible de conserver une présence dans les phases de sommeil qui ne sont pas le sommeil profond, tout en précisant que la méthode était biaisée, puisqu’avec support, et ne pourrait donc jamais s’appliquer au sommeil profond. En ce qui concerne le sommeil profond, la méthode est de fait inversée. Il ne s’agit pas de conserver le moindre support, mais au contraire de s’abandonner à sa propre nature, avec la confiance qu’à la sortie du rigpa pur, la clarté s’élèvera avec l’apparition des phénomènes. Une confiance mal placée tant qu’elle sera le fait d’un sujet, puisque c’est l’existence même du sujet qui crée l’ignorance. Il s’agit donc moins d’une confiance que d’un renoncement à quoi que ce soit. Et ceci s’applique absolument à tout.