De Isabelle Perez Piedra

« Ici, la nuit, dans la bibliothèque, les fantômes ont des voix. »

Murmure inaudible des livres, qui livrent leur mot. Après tant de lecture, tant de lecteur, les livres ont leur vie propre. Attachés aux étagères, ils rouspètent, grinchent et pleurent.

Personne ne les lit plus, ils sont devenus interdits.

Refermer, la porte ne s’ouvre plus. Il ne reste plus que l’attente.

Je n’aurais jamais dû venir ici. Mais Eric m’a lancé un défi et je le relève donc.

Déambulant dans les lieux, le passant est interpellé par les livres :

– Moi ! Moi ! Choisis moi !

Le regard parcourt les rayonnages à la faible lumière d’un téléphone portable, que j’ai eu la précaution d’emporter même si, ici, il n’y a aucun réseau. J’ai également pris un sac à dos, où j’ai rangé de quoi grignoter et dormir.

Les couloirs sont infinis, les étagères gigantesques, et les livres innombrables.

La main d’elle-même se saisit d’un ouvrage.

Etrange. Aussitôt il se défile et s’en va sur d’autres étages, plus haut, où les ténèbre sont rois.

L’intérêt éveillé, une échelle non loin se dessine. Elle aussi est démesurée. Que faire sinon s’en servir pour atteindre l’objet convoité ?

Je l’agrippe et la fait rouler jusqu’au lieu où se situait précédemment mon inconnu envolé.

Un à un, les barreaux montés, les ténèbres se dissipent et renaissent plus bas.

Cette échelle, cette étagère, cette bibliothèque ont-ils une fin ?

Un bruit, un tremblement de livre, un bruissement de feuille. Ici, à ce niveau, ils ont peurs. Couvertures abîmées, déchirées, brûlées. Voici les ouvrages qui n’ont pas été aimés. L’escalade se poursuit.

– Boum, fait le bruit d’une tête qui se cogne au plafond par étourderie. Quelle idiotie !

Arrivée en haut de l’étagère, nul ouvrage fuyant en vue. Je pose mon sac, sur le haut de celle-ci.Il n’y a tout autour de moi que de la poussière en couche épaisse.

Un bruit de porte se fait entendre. Je vais enfin pouvoir sortir. Je crie pour me faire entendre de celui qui ne peut être que le bibliothécaire. Il m’a entendu, je l’entends râler qu’il va venir me chercher. Je vais avoir des problèmes pour être entrer ici sans autorisation.

J’entends un bruit étrange dans mon sac. Je m’en saisit, le traîne vers moi et regarde à l’intérieur. Mon ouvrage fuyard s’y est réfugié. Il est tout tremblant de peur. Je pose ma main sur lui pour le calmer. L’effet est immédiat. Ces frémissements s’apaisent. Je peux enfin connaître le nom de mon nouvel ami ; « Le Vendeur de glace ». Je vois même le nom de son papa ; Christian de Maustercri.

– Eh. Vous là-haut ! Vous avez intérêt à vous dépêcher de redescendre ! Déjà que vous devriez pas être là ! Vous allez…

– Oui j’arrive !

Du haut de mon échelle, je l’entends encore maugréer à mon encontre. Mais peu importe, pour l’instant. Je range mon précieux livre dans mon sac en espérant qu’il se fera discret pour que je ne me fasse pas prendre.

Je nettoie un peu mon sac, plein de la poussière de la bibliothèque et le remet dans mon dos. Je suis prête à descendre, lorsque mon regard s’arrête sur l’endroit sans poussière que je viens malgré moi de nettoyer. Sur cette étagère une inscription, gravé maladroitement se déchiffre avec peine ; « je voyageais pour vérifier mes rêves.