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Tu retourneras à la poussière

           

             Elle se voulait poète. Mais de ceux qui comptent leurs pieds avec leurs doigts. Et quand elle avait de la peine, au lieu de la chasser, elle lui cherchait un titre. Elle contait des histoires, couchait ses joies insignifiantes sur le papier, y noyait ses larmes, chantait ses amours tristement communes, raturait les mots. Elle versifiait mais diversifiait en même temps, mariait hexamètres et alexandrins, et séparait pourtant les rimes embrassées, espérant les riches et ne comptant somme toute que les pauvres, à peine suffisantes. Tâches éprouvantes, aussi fastidieuses que de trop longues phrases. Parfois, elle aspirait à Hugo et Lamartine, rêvait de Musset, puis plagiait Ronsard, et finissait par haïr Baudelaire. Dans ses poèmes, les enfants jouaient aux jeux vidéos et méprisaient la nature ; elle pleurait sur sa vie trop moderne, incapable d’en inventer une qui fût plus imagée, aussi douce qu’un souffle. Alors, pensant renouer avec les topoi littéraires, elle cumulait les clichés au gré de vers besogneux, traquant davantage la faute, l’immonde coquille qu’elle supposait plus rédhibitoire que l’anémie de créativité qui frappait sa chétive syntaxe.

Elle écrivait, ignoble blasphème d’user de ce terme, depuis de longues années, seule face à sa feuille. Puis, le temps aidant l’auteur en mal de génie, les doigts se plurent aussi à taper furieusement sur le clavier, le sourire s’épanouit face aux mots qui s’affichaient, réels, tel le verbe des véritables poètes dans leurs livres. Elle se piquait de guider la plume où son esprit souhaitait qu’elle se révèle. Elle se targuait de dispenser des leçons aux néophytes, distillant son maigre rebut d’imagination, cet avorton d’inspiration, au «  scribouillard » que la Muse, disait-elle, lui présentait. Privée de tout, sa vie se voulait bohême, avec évidence, modèle de l’écrivain maudit déposé au XXIè siècle. Si l’échec de toute publication couronnait la fièvre de sa plume, piètre crayon à bille ou lettres froidement typographiées, elle citait à l’envi tous les grands auteurs méconnus avant leur mort, persuadée que la reconnaissance de la postérité viendrait la glorifier.

Finalement, elle choisit un jour de forcer le destin, peut-être pas si certaine que le monde viendrait à elle, et provoqua les rencontres qui révéleraient son talent. Elle décida de se frotter aux grands, aux vrais. De salons littéraires en foires aux livres, qu’elle aima soudain, elle promena ses pages parsemées de clichés peu amènes. Jetée au sein d’une horde de bêtes sauvages dont elle serait le festin, elle se débattit avec une force bien débile, si infime qu’on la bouscula, l’ignora, la méprisa, la piétina. Tous ses mots volèrent en éclat, retombant plus bas que terre, devenant poussière.

Alors, elle retourna à son refuge auréolé de beaux rêves, médusée de la mésestime qui l’avait frappée. Il lui semblait qu’aucun regard n’avait daigné se poser sur elle, qu’elle composait pour le néant, que l’encre de ses vers demeurerait diablement invisible au monde.

Hélas, elle se lamentait en vain. Malheureuse, elle persistait dans de cruels fantasmes. Une âme charitable aurait pu lui ouvrir les yeux. Mais qui possédait le doux pouvoir de parler aux songes ?

En effet, elle, la belle idée, la grande illusion du génie, plane sur beaucoup d’entre nous. Vous la connaissez, pauvres lecteurs. Cette chimère refuse d’admettre ce qu’elle est, une trompeuse fantaisie de l’esprit qui nous dévore et nous ment, nous promet tout et garde tout.

Elle se voulait poète, et restait cendre de rêves consumés recouvrant un monde mort, étouffé de banalités.

 

Calliope, Fagnini

 

 

Le festin de la bête

" Salute"

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Le cercle des disparus

 Texte en forme de "loufoquerie" absurde où se cachent des illustres ...

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Chimèra

               Les aspérités de la pierre me rappellent de douloureux instants, des heures endurées à tenter une utopique remontée. Sous mes doigts, les murs fortifiés forment le rempart contre une rechute, et pourtant je ne cesse de me repasser avec des délices troublantes ces instants.

Au loin, bien au-delà du vent qui me fouette le visage, les embruns martèlent la roche sauvage au gré d’un impitoyable déferlement marin. Tout ici porte l’empreinte de cette histoire, naturelle et farouche, fière et sincère. Il n’en reste aujourd’hui que ces magnifiques paysages, un air délicieusement sauvage et des souvenirs facétieusement salés. Au bout de la jetée, je me repasse le film.

Tout s’est passé il y a quatre mois.

 

Des sombres héros des mers, je ne connaissais que les noms arborés par les journaux ; des marins aux cheveux hirsutes, je ne m’imaginais que le visage buriné du sulfureux Kersauson. Jamais mes pieds n’avaient quitté la terre ferme, pour seul port d’attache je disposais de ma demeure solitaire. Mais un jour, mon existence me parut sinistrement banale. Je me laissais davantage emporter par la molle dérive de l’insignifiance plutôt que je ne vivais. Les circonstances firent que l’on m’offrit de suivre les pas d’un marin, la vie agitée de loups de mer, sur fond de paysages tourmentés des côtes bretonnes. Je fus appelée à pénétrer ce monde privilégié par une vieille connaissance. Le moment était enfin arrivé de m’accorder une aventure. J’ignorais la tempête qui me menacerait pourtant très vite.

La tête reposée, l’esprit libéré, j’entamais enfin le voyage vers la fin de la terre, Penn-ar-Bed, où un ami me recevait ; mon enthousiasme se nourrissait au gré de ces paysages animés du bout du monde ; les villes devenaient villages, les larges voies de sinueuses routes, les arbres distincts des forêts touffues. Chaque détour semblait mener au vide, limite instable de la terre des hommes, confins entre nous autres et le monde des mers.

Progressivement, la nuit se mit à diffuser ses nuances, usant d’un clair-obscur qui métamorphosait toute chose. Les panneaux n’indiquèrent plus alors que des noms bretons, la pénombre parut se jouer de moi, masquant les appellations françaises, égarant mon esprit. Puis brutalement, le véhicule sembla plonger sur une route escarpée. Je crus que nous nous enfoncions dans un abîme de sapins fantomatiques, mais se dessina, imposant, l’obscur pont de Térénez, fil salutaire entre l’indomptée presqu’île de Crozon et le continent. L’Aulne qu’il enjambait formait une mer opaque que la lune narguait de ses reflets. Je sombrai dans une saisissante appréhension. La hideuse silhouette du pont s’effaçait derrière moi tandis que la forêt m’avalait, aidée de cette sournoise nuit glaçante. Captieuse, la voiture s’engagea sur un chemin douteux. J’eus le temps de distinguer le nom d’un carrefour lorsqu’apparut  une lanterne séculaire qui veillait sur l’écriteau d’un gîte, « Au cloître accueillant ». D’autres auraient souri, mais l’angoisse passée de ne pas trouver la bâtisse que l’on m’avait indiquée m’invita à ne pas m’éterniser dans la nuit. Les nerfs à vif, je poussai la barrière. Une ombre surgit et m’attira dans un austère penty, logis typique au granit rugueux. Mon vieil ami me sourit en allumant la pièce et s’enquit de mon périple sur les routes sinueuses. Encore tremblante, je parvins néanmoins à dissimuler mes dernières craintes mais, d’ailleurs de manière  assez impolie, prétextai une grande fatigue et le besoin de me reposer. Il nous fallait appareiller dès le lendemain matin et je ne tenais pas à passer pour une femme chétive et incapable.

Au réveil, il se trouvait là, en face de moi, subitement gênée par mon comportement de la veille. D’un air entendu il me sourit et m’invita à le rejoindre pour le petit-déjeuner. Mes craintes passées me parurent aussi stupides que puériles ; la gentillesse de mon hôte en effaça toute trace. Il n’eut de cesse, durant les préparatifs pour notre expédition, de me louer la vie de marin, ses périples passionnants, ses surprises exotiques, ses traversées solitaires et reposantes, ou encore un retour au port si délicieux lorsqu’une femme l’y attendait, ce dont il m’avoua ne pas désespérer. Submergée par ce flot d’émotions qui déferlait en moi depuis la veille, je ne pus empêcher une incandescence de m’enflammer le visage. Élégant, il se tut mais lut mon égarement torturé entre les frissons effrayés de la veille et les étincelles naissantes.

Comme dans une troublante torpeur, la matinée passa et je me retrouvai embarquée sur un bâtiment de belle taille, ancien navire de la Royale cédé à ces loups de mer, le Chimèra. Plusieurs fois par an des expéditions insolites les emmenaient au gré des vents, parfois sur les mers lointaines de rivages encore inexplorés. Dans sa délicatesse, mon ami était parvenu à m’y faire une place exceptionnelle. Pourtant, alors que je découvrais les nombreuses et labyrinthiques coursives, il vint me trouver pour me mettre en garde contre de viles coutumes de marins. Guère enthousiasmés par la présence de femmes à bord, il leur plaisait souvent de semer l’anxiété sur le pont, dans les cabines, dans les cales. Mieux valait que je ne m’aventure pas seule sur le navire. Aussi charmée que j’aie été, les premiers ballottements me bousculèrent. Cette chimère était malheureusement bien réelle.

Notre première journée de mer fut ardue, les flots hostiles n’eurent de cesse de me tourmenter, malgré tout le soin que mon ami apporta à me divertir, au long d’excursions à bord. Après le dîner, une envie de solitude me saisit, un besoin de sentir l’air salé me pénétrer de sa force. Mon corps tout entier s’emplit d’une vigueur que j’avais ignorée ces jours derniers ; la mer, cette puissance pure, s’imposa enfin à ma misérable personne, me domina en un instant paradoxalement extatique. Il me semblait que je fendais l’air tandis qu’elle défilait sous mes pieds et lui abandonnais ma vie. Je dérivais doucement vers elle… et dus m’assoupir, car, à demi ensommeillée, je sentis une main me saisir par le bras pour me relever. Tout était noir, seul résonnait le bruit de l’eau dans laquelle s’enfonçait le bateau. Je ne vis personne, tout juste une silhouette.

Sans un mot, l’être furtif me conduisit à ma cabine. Il disparut aussi singulièrement. En pleine nuit, l’endroit révéla cruellement le sens de Chimèra. Les paupières lourdes, je distinguais, en guise de cabine, une cellule de moine, au confort foncièrement spartiate. Le roulis donnait l’impression que la pauvre couverture étalée sur le lit m’invitait à me noyer dans une mer déchaînée. D’un pas tremblant, me heurtant à une branlante table de bois rongé, je me hâtai de me glisser dans un lit glacial.

Des ombres flottantes se mirent alors à défier cruellement mon sommeil, une apparition spectrale anima mon caban accroché à une vulgaire paterne, anguleuse, désolée, qui habillait la porte, avant qu’un incessant bruit de cloches éloigné n’anéantisse mon repos. Ce glas improbable m’obséda, et j’imaginai une sinistre mise en scène du capitaine. Fébrile, je me levai pour surprendre le sonneur s’activer dans les coursives, mais au contraire, le bruit se mourut lorsque j’ouvris la porte. Revenant sur mes pas, je trébuchai dans des cordages curieusement abandonnés là et sursautai, les cloches sonnèrent cette fois à la volée ; d’un bond je trouvai sur le pont. Le vent me gifla, me lançant en pleine face de minuscules particules rouillées, achevant de transformer la scène en un angoissant théâtre. Ne m’accordant aucun répit, un lointain grincement résonna, telle une plainte. Je crus identifier des cliquetis de vieux métaux rongés, sortes de cloches rognées par l’usure des heures, qui, privées de leur battant, percuteraient leurs jeunes sœurs alors réveillées et sonnant à l’unisson pour psalmodier cette lamentation. Je tentai de me boucher les oreilles… En vain ! Mon esprit partait irrémédiablement à la dérive, tandis que le bateau était sensé m’emmener visiter le paradis de mon cher ami.

Me tourner pour trouver le sommeil n’y fit rien… Je m’attendis à entendre des voix, à subir de troublantes apparitions… Pourtant, narguant mon désespoir, les hallucinations auditives finirent par s’apaiser, s’espacer, pour se taire définitivement. Le silence. Plus rien.

Au matin, je cherchai mon ami, en vain. Les hommes d’équipages me toisèrent, comme s’ils avaient su ma terrible nuit. Au-delà du pont, point de rivage, point de côte en vue. La terre avait disparu. Des voix de matelots me parvinrent confusément, le mot « dérive » sonna curieusement, tel un douloureux présage, tel le reflet de ma propre pensée à ce moment précis. Si l’équipage se jouait de moi, sa dextérité n’avait d’égale que sa discrète efficacité ; je me sentais perdue, noyée sur cette embarcation au nom diaboliquement antique.

La matinée passa, sans que mon ami ressurgisse, sans que la terre pointe un bout de côte. Les hommes m’évitaient, mon esprit s’égarait. Du pont à ma cabine, des coursives aux cales, j’errais en marin esseulé, subissant la traversée. Comme le rivage me manquait ! Comme il me semblait l’entendre me réclamer ! C’était le Styx qui coulait autour de nous, c’était Hadès notre capitaine, c’était enfin mon supplice que de vivre sur le Chimèra ! Pauvre chimère de la vie paisible sur les flots…

J’arrivai au soir harassée, soulagée de me retirer derrière ma porte, mais angoissée de subir une autre nuit à bord. Il me parut que mon âme renonçait lorsque mon ami, mon seul lien avec un monde concret et hospitalier, pénétra dans ma cabine. Á le voir afficher un air soulagé, quasi amusé, je crus qu’il jouait avec ma patience ; mais quand il prétexta m’avoir cherchée toute la journée, alerté par les rires facétieux des marins qui le croisaient, je m’inquiétai réellement. Le navire n’était si grand qu’il permettait de s’égarer à ce point, même la cuisine constituait le lieu de rassemblement unique de la flotte. Je ne l’y avais vu. Malgré moi, les larmes fusèrent et je me réfugiai dans les bras de mon compagnon d’infortune.

Le jour se levait au moment où je rouvris les yeux. Je trouvai sur la table usée un message qui me combla d’un soulagement incommensurable. Nous nous apprêtions à accoster.

Je ne sus jamais ce qui s’était vraiment passé. Pointant la carte, mon ami m’assura que nous n’avions eu de cesse de longer les côtes. Il persista à affirmer qu’il m’avait cherchée vainement et qu’aucune cloche ne se trouvait à bord.

 

Aujourd’hui, je contemple cette étendue sauvage, la mer fantomatique qui berce les uns et épouvante les autres. J’ignore comment elle choisit ses proies. Elle m’attire pourtant, dans son mystère, et me torture.

Quant à moi, la semaine prochaine, j’effectue une nouvelle traversée sur la Chimèra. J’y attendrai un petit nouveau, il n’a encore jamais navigué…

 

 

Tableau de F.Maussion

 

Le disciple

             

               Là, juste derrière le bois. Il avait été clair, je devais passer le chemin bordé de fougères, longer le lac, puis traverser le petit bois.

Et seulement alors le moment serait venu.

 

            Cela faisait des années que j’y pensais, que j’en rêvais. Mon père se cachait, mais tout me le rendait évident, aussi net que l’émerveillement qui se lisait sur mon visage. J’apprenais en le regardant, muet et attentif, notant le moindre de ses actes. Lorsqu’il s’en rendit compte, il cessa de dissimuler, puis manifesta le désir de m’instruire. Il me dicta des règles, des principes vitaux, m’inculqua l’art et la manière. De fils, je passai alors à disciple.

Pendant des mois, j’incarnai l’élève le plus assidu, le plus intelligent qu’aucun maître pût avoir sous son égide. Je m’abreuvai des modèles qu’il présenta à mon étude, appris à anticiper les conséquences d’un quelconque écart au code, redoutai le couperet qu’il laisserait tomber sur ma mine honteuse à chacune de mes erreurs. La méthode entrait en moi, s’insinuait en mes veines, nourrissait mon sang de cette verve hors du commun.

Ce jour-là, il célébrait ses vingt ans d’un exercice très spécial. En guise de présent, il s’offrait l’occasion de contempler le fruit de son enseignement. Comme dans les situations qu’il m’avait présentées, je dus choisir le cas, l’objet de mon accomplissement. Il sembla m’approuver et m’observa silencieusement déterminer les circonstances de l’exécution. De lui, j’avais hérité l’infinie rigueur, ce goût illimité pour le détail pratique, l’imprévu à prévoir, le flou à éclaircir, la trop grande certitude à remettre en question. Mais à la fougue du novice se mêlait une once d’originalité, qu’il ne critiquait nullement. Enfin, après des heures d’exposés théoriques, je pus passer au concret. L’action succéda au verbe.

Il me seconda dans ma première fois, y prenant le plaisir du soixantième acte, selon la cadence qu’il s’était fixée. Ainsi, il choisit le lieu propice à mes débuts, me traça le chemin de la réussite, et décida d’y receler l’équipement nécessaire à mon œuvre. Il m’y épierait aussi, afin de savourer pleinement cette offrande filiale. Cependant, je dus initier moi-même la rencontre, usant de tact, de toute la finesse digne des experts, tout autant certain de mon efficacité que prudemment discret. Un bois, en pleine nature, cela passa probablement pour le romantisme le plus touchant. Parfait. Elle ne m’en serait que plus dévouée, quasi offerte.

Je fendis donc l’opaque barrière de branches et de troncs morts, sentant mes pieds écraser les feuilles inertes, anéantir la faune minuscule de cette nature domptée par ma présence, désirant ardemment la rejoindre pour connaître les délices de ce grand instant. Dissimulé à l’orée du bois, je cherchai la femme. Elle m’attendait, naïve, comme livrée, assise sur la carcasse de ferraille que je lui avais indiquée. Elle me sourit. Définitivement conquise. Je lui proposai de marcher un peu. Non loin de là se trouvait une vieille cabane avec une vue merveilleuse sur le lac. J’y dénichai une petite sacoche. Mon père me léguait, en ce grand jour, un présent qui couronnait ses vingt ans d’une expérience infaillible, récompense dont son disciple userait pour le satisfaire. Je ne pouvais que réussir, à sa grandiose image.

Elle crut à une surprise romantique. J’ouvris le sac. Ma main plongea, se saisit du couteau le plus allongé, celui dont la lame fine pénétrait les chairs à la perfection…

 

Ce jour-là, je devins moi aussi un artiste du crime.

 

 

Tableau de J. Linsen, Orphée à l'entrée des enfers

 

 

Le cas de monsieur Folennuy

Face au bâtiment où il travaillait depuis plus de trente longues années de routine, Jean Folennuy songeait à la journée qui l’attendait. L’avant-dernière. La retraite sonnait. Des dossiers, déposés avec l’inattention de secrétaires abrutis par les habitudes d’un emploi insignifiant, seraient traités en une matinée. Il s’accorderait une heure de pause pour un déjeuner à trois francs six sous dans l’unique restaurant de la ville. A dix-sept heures, il profiterait du plein air avant de rentrer chez lui lire le journal local. Le dîner expédié, il converserait avec son voisin. Puis, ennuyé, harassé, il se coucherait au son des passages des voitures, du dernier avion de la journée, et des habitants de cette ville à la vie très tranquille, affairés dans les plus proches appartements.


Il grimpa donc les marches avec monotonie, poussa la porte bringuebalante sans saluer ses collègues, s’engouffra dans un couloir dont les murs vieillis suggéraient un effondrement imminent, et s’enferma dans son office. Machinalement, il ouvrit le premier tiroir de son bureau et en sortit le stylo à la couleur bleutée, réservé à la pile des dossiers urgents. En une heure, il l’eut achevée. D’un geste nonchalant, il tira ensuite le second tas et, comme de coutume, ouvrit le second tiroir. Mais le bloc de feuilles destiné à recevoir ses notes n’y était pas ! Sa main fébrile tâta le fond, s’écorcha en vain contre le bois rêche. M. Folennuy n’en attendit pas davantage pour faire irruption dans le bureau du chef. Le scandale éclata. On pillait ses affaires, l’espionnait à son insu, en toute impunité ! Les choses dites, il lui tourna le dos et, recouvrant tout son calme, fila achever son ouvrage.
Il déjeuna à l’heure habituelle, à sa table habituelle. Là, l’adorable serveuse qui prenait toujours soin de lui, lui annonça qu’elle s’était mariée ce samedi et qu’il s’agissait de son dernier jour au restaurant. Jean Folennuy en fut assez attristé car il comptait sur son savoir-faire pour le buffet de départ qu’il organisait le lendemain. Toutefois, il finit son repas et retourna s’exécuter avec zèle. Revenu chez lui, il trouva porte close chez son voisin, aussi se coucha-t-il de fort bonne heure. Mais il déchira par mégarde sa tunique de nuit, dut mettre un vêtement neuf et fut en proie à d’atroces démangeaisons. Somme toute, il parvint à se reposer de cette inintéressante journée.


Le lendemain, il passa une ultime matinée dénuée d’élan. Au déjeuner, il jeta un regard morne aux huîtres qu’il avait commandées chez le poissonnier du coin. Il ne goûtait pas aux produits de la mer, contrairement à ses collègues, venus nombreux, alléchés par le repas. Il les observa se goinfrer, songeant que le fourbe qui avait pillé son bureau se trouvait parmi eux…
Quelques heures plus tard, tout le petit monde qui s’était précipité sur le buffet vit sa vie bouleversée. Les implacables fonctionnaires durent quitter leur routine pour courir qui chez le médecin, qui à l’hôpital. Certains furent gravement intoxiqués et ne purent reprendre leur fonction avant plusieurs semaines. D’autres devinrent subitement allergiques à l’iode, d’autres encore attaquèrent le restaurant en justice. Ce dernier ferma ses portes, le patron se suicida. Le journal local s’en fit l’écho, déchaîna une vague de scandale dans la ville. Le maire quitta son mandat, vaguement incriminé.


Lisant toute l’affaire, M. Folennuy sourit, calé dans son fauteuil. On n’avait pas idée, aussi, de s’immiscer dans ses papiers…

Noire torture

                 Une touche de noir, une seule. L’œuvre s’achève. Il recule de quelques pas, observe, scrute l’imperfection, traque la finition, mais esquisse finalement un léger sourire. Son talent ne lui manque jamais. De la noirceur de la vie, il n’ignore aucune nuance, aucune cause ni effet, et sait, effroyablement affirme-t-il, la coucher sur la toile tendue de ses doigts agiles. Il y noie les joies, étouffe l’espérance, crie les plaintes éperdues. Des abîmes de l’âme, la moindre tentation se retrouve prise au piège des huiles qui les figent dans leur embarras le plus grossier. Les bouges terrestres se mêlent au Tartare du passé.

Combien de têtes a-t-il tranchées ? Quel coupable n’a-t-il ignoré ? Ses anges narquois amorcent un sourire sournois qui terrifie les innocents. Son jeune modèle ivre figure un homme prêt à bondir sur le voyeur qui le dévisagerait.  Son cavalier surgit de la pénombre sur une monture farouchement endiablée qui piétine ses victimes. Ses saints vous fixent d’une manière si impudique que le fidèle se détourne. Une corbeille de fruits s’offre, peccamineuse, étrangement charnelle entre les mains d’un bel alangui. Les musiciens fomentent un complot, les femmes se querellent, un reflet tend un piège sur fond d’inquiétante pénombre. Que de crucifiements, décollations, sacrifices, peints avec délices ! Que de grimaces gémissantes, visages tordus par la douleur, regards convulsés ! La vanité envahit ses œuvres par l’obscurité qui enveloppe les humains, tels des fantômes condamnés d’avance. A l’image de ses anges, il se repaît des décors dérangeants.

Un jour pourtant, une dame requiert son talent, le désire, lui seul, pour la glorifier par son art. De cette grâce, il s’éprend alors, piégé par une beauté diaphane dont il n’a jamais travaillé les teintes élégantes. La vivacité lumineuse de son air le fascine, l’éclat de ses yeux, leur profondeur vertigineuse, inspirent le pinceau qui voudrait la coucher sur une douce toile. Un brûlant enthousiasme le dévore, il s’emploie à lui faire traverser son corps jusque dans ses doigts et travaille encore et encore, vif le jour, exténué la nuit. Il dessine et redessine formes et détails, ose les imperfections. Il s’y adonne plus que pour aucune autre création, à en perdre une âme déjà vendue. Des jours et des jours passent.

Ultime touche. L’artiste, épuisé, le pinceau lié à la main, porte sur son œuvre un regard entier, pour la première fois depuis des semaines de labeur obstiné, n’osant la saisir dans son ensemble. Il n’a eu de cesse de laisser la ferveur se distiller au travers de la peinture.

Hélas ! Un portrait. Rien de surprenant à vos tristes yeux aveugles ! Votre cécité le confond, tandis que pour lui, ce ne peut se résoudre à une simple belle image. Les rouges doivent crier la fulgurance de sa passion, la fraîcheur des roses sa timidité. Où ce vert a-t-il égaré la clarté ? Magnifique, elle l’est, mais si étrangère à la sienne. Terne, sombre. Tellement autre. Et ce regard… Nulle profondeur ne réfléchit l’âme adorée.

Il jette le pinceau qui se détache de sa main comme se brise la pierre. Il en a peint une autre. Son talent est bien vain s’il ne peut figurer une beauté lumineuse. C’est un homme de la nuit, cet artiste infidèle, incapable de créer l’image de celle qui ne porte aucune noirceur !

Tutti a diritto !

  

                Ces merveilles m’enivrent les sens, les dômes m’écrasent, les pavés me guident de leurs rugosités, les tours me donnent le vertige. Me voilà plongée dans mes rêves. Les paysages toscans m’offrent une Italie bucolique à souhait, étendue vallonnée, de verts et d’ors colorée ; cette citée fortifiée vieille de plus de 20 siècles m’accueille dans une nonchalance pittoresque. Tout ici porte une trace de vie savoureuse et insolite, si curieuse que l’on s’attarde malgré soi au coin d’une place encerclée de marbres, au détour d’une ruelle aux mille trésors.

Je n’ai erré qu’un instant. Et je me suis perdue, égarée, délaissée de ce groupe qui me pèse depuis des heures. La tête me tourne, mes jambes me semblent trembler, ou plutôt non, flotter par-dessus la foule. Puis l’idée caressée dans des songes inconscients, si douce, de m’abandonner délicieusement à ce sort tire mon esprit de l’abîme désespéré dans lequel il commençait à chuter sans fin, l’espace d’un instant voulu par la destinée. Peut-être dois-je y voir un signe. Le signe attendu. Désiré parfois avec une ardeur telle que le feu me brûle les entrailles. J’hésite. Il me faut bien les rejoindre, ils doivent m’attendre quelque part, près d’ici. Ou loin, je ne sais pas… Mais parmi ces merveilles qui rivalisent de magnificence, d’exaltation altière, la foule m’oppresse soudain, la langue me manque. J’arrête cependant un passant, trouve à peine les mots. « Dove è il parcheggio ? » Il doit me comprendre, à son air tant hilare que réconfortant.

Hélas, mon secours se montre très prolixe… Pour plus de clarté, je vous traduis son explication, ne doutant pourtant pas de votre érudition linguistique !

Il commence par de larges gestes qui me familiarisent traîtreusement, ce que je découvre possible, à ses propres repères. Tutti a diritto ! Tout lui paraît simple. Il est amusant, tout droit ! Une avenue, mais ensuite un enchevêtrement de venelles… Bien sûr, c’est après la place de l’amphithéâtre, mais par la porte nord, qu’il faut se diriger vers la grille, attention, la plus petite, du jardin botanique ! Oui, je sais bien que la maison de Puccini me perdrait davantage, mais elle pourrait aussi me laisser le temps de reprendre mes esprits. Sinon, dos au pilier qui porte un labyrinthe gravé, à San Martino, il suffit encore de prendre toujours tout droit. Facile ! Sauf si j’ai le temps de faire un tour par le palais ducal, parce que franchement, il en vaut la peine ! Bref, les murailles seront juste là. Et le parking ? Au-delà du fossé !

Il s’arrête enfin. La place tourne autour de moi, je suspends mon pas tandis qu’il s’éloigne, visiblement persuadé de sa clarté. Une avenue me fait face, mon périple commence, mon calvaire reprend. Face aux marbres polychromes, le vert n’est plus l’espoir, le rose sent la défaite. Des bribes d’indications surgissent, mais les marches de San Michele me terrassent plus fort encore, comme Michel a écrasé le démon. Ne suis-je finalement pas minuscule, être infiniment petit créé pour me réduire à une telle perdition ? Je suis vaincue, humiliée par l’œuvre. L’art, exubérant, envahissant, a raison de moi.

Une main me serre le bras à le rompre, je me brise de l’intérieur. Mes yeux s’ouvrent dans un atroce réflexe. On m’a retrouvée… Un ami m’a surprise en extase devant une fresque. Le cauchemar prend fin.

Demain, les plus grands maîtres de la Renaissances m’attendent, je les entends déjà m’appeler dans les dédales des palais médicéens. Il me serait aisé de m’attarder sur les finesses d’une toile, puis de laisser s’évanouir le groupe… Peut-être y parviendrai-je cette fois-ci…

Le mangeur de viande

              

 

                Il ferme les yeux. Cette fois, cela n’a pas été aussi brutal.

Au loin, le tumulte de la ville s’estompe à petit feu. D’ici quelques heures, il faudra se lever, prendre le service de nuit, les dernières consignes. La Tower ne se laisse pas apprivoiser, elle ne connaît que les siens, ses murs ne parlent qu’aux seuls initiés. Big Ben résonne. Le sommeil l’emporte.

            Dans le froid de la Tour Blanche, le cliquetis des armures anime sinistrement les espaces si vastes, les vestiges témoins d’un temps sanglant mais historique pour le royaume. Chaque nuit, aux douze coups fatidiques, le gardien couve d’un œil paternel le patrimoine de sa nation, sa fierté. La réputation fait de lui le plus consciencieux des hommes du lieu, le plus intègre. Il détient en quelque sorte la sagesse qu’ont ignorée tant de ces dynasties tyranniques ; ses collègues le surnomment « le geôlier des Tudor ». Parfois, il observe un recueillement tout en retenue à l’endroit même de l’exécution des fameuses reines, blâme la cruauté d’Henri VIII, plaint Anne Boleyn et autres martyrs caprices du despote. De ses journées, il ne lui reste rien, mais de ses nuits, il savoure sa douce permission, celle de hanter tel un ange les massives murailles et d’y semer sa candeur. Il aime sa vie nocturne et se considère un peu comme un éphémère dépositaire des joyaux du passé.

            Au-delà de la Tamise, affrontant le vent glacial, une silhouette pressée semble fuir cette forteresse. D’un regard, l’homme balaye le Tower Bridge trempé par cette détestable pluie britannique. Il hait son pays, abhorre la vie qu’il mène, n’ouvre les yeux vers midi que pour déambuler dans la brume, fouler les pavés qui l’opposent au quartier de la cité de Londres, du côté de Whitechapel. De vieilles enseignes grincent, suspendues à des barres de fer rouillé. Il frôle les murs humides, verdis, bouscule les touristes qui se hâtent sur les traces du sanglant assassin du siècle dernier. La lumière l’agresse, il se sent plus bête qu’homme.

 

 

            Si je vous raconte cela, cher ami, c’est qu’un doute se répand. Mon récit peut vous intriguer, mais les mots doivent sortir, s’échapper de ma plume malgré moi ; il me faut me confier et expurger mes démons. Ces lignes ne sont pas le fruit de mon imagination, quand bien même j’aurais le style éloquent. En vérité, depuis plusieurs semaines des rumeurs glissent de l’un à l’autre de mes voisins. Au dernier étage de mon très sage immeuble victorien habite un beefeater, l’un des gardes veillant sur la Tour. Il a toujours été des plus charmants, prévenant avec tous, discret. Très discret. Mais au printemps, il s’est mis à négliger ses bienveillantes attentions, ignorer les saluts. Il lui est arrivé d’accrocher le sac d’une vieille dame, d’insulter des jeunes au rire bruyant. On l’entend partir pour son service vers minuit, mais ne le croise plus à son retour avant le déjeuner. D’aucuns ont l’impression qu’il ne se risque plus à rien avant la nuit.

Ce matin, dans le journal, j’ai appris le meurtre atroce perpétré hier, vers midi, par un inconnu dans l’immeuble voisin. La sauvagerie de l’acte rappelle la cruauté des siècles passés, on parle même de torture d’un autre âge. Dans un frisson, je me suis demandé quelle sorte d’homme pourrait en venir à cela. Une part extrêmement noire de notre être pourrait-elle l’emporter sur notre conscience ? Peut-être à notre insu ?

Je sursaute. Une porte claque dans l’escalier. Le veilleur de la Tour doit rentrer plus tôt. D’ailleurs, c’est étrange. Je ne l’ai pas entendu hier.

A moins que ce ne soit moi qui… Je ne peux achever ma phrase, ma pensée s’égare. Le déjeuner approche et la faim se réveille en moi. Je dois vous quitter là et poser la plume. Ne me laissez pas sans réponse, je vous en supplie, confiez-moi vos impressions.

Quelques morceaux choisis

 Je vous livre, au gré de mes humeurs, des passions qui me brûlent, des peines qui me rongent, de l'ennui qui me dévore, les douces ou brutales mélodies dont mon oreille se délecte...

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Commençons par Schubert, divinement en subtilité et raffinement.

http://www.youtube.com/watch?v=e52IMaE-3As

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Puis, laissez-vous guider par Purcell, gravité et profondeur de l'instant dans ce requiem pénétrant.

http://www.nuestrotono.net/listen/music/1/700442e/music-for-the-funeral-of-queen-mary-henry-purcell.html

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Enfin, la sarabande de Haendel ne manquera pas de vous transporter là où vous n'oseriez avancer le pas...

http://www.youtube.com/watch?v=91sfrw106xs

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Enfin, côté classique, ne citons que Jaroussky, dont la voix m'élève jusque aux cieux, cela fût-il possible !

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Pour vous défouler ou rêvasser, je pourrais vous suggérer quelques titres forts différents :

-  Paint it black, des Stones, évidemment ,parce que ça dépote !

- I love rock'n roll, Joan Jett, un brin de nostalgie rock auquel on ajoute Tutti frutti, version Pat Bonne

- La Bohême, Aznavour, pour coller à la vie de l'artiste errant

- Ya rayah, version Rachid Taha, pour s'évader au soleil du maghreb

- The boxer et The sound of silence, S & G, pour le côté rétro

- Il mio rifugio, de Cocciante, Perche lo fai, de Massini, Ti amo, Tozzi, pour la dolce vita... 

Observatoire de la folie

  

L’idée m’est venue de me livrer à une observation bien particulière, dangereuse, celle des aliénés, afin de leur consacrer une réflexion sérieuse, non de celles qui torturent les méninges de spécialistes bien à l’abri dans leurs bureaux. Non, je désire produire une somme fournie en références précises et en situations explicites. Du quotidien, du vécu. Je suis journaliste spécialisé en questions médicales, et cela m’amène souvent à subir de nombreuses immersions dans des univers délicats. Ces défis donnent tout son sens à mon métier, ainsi sans cesse renouvelé. Ce sera l’un des plus sérieux à traiter. Voici ma deuxième semaine de supplice parmi eux, ma pénitence au pays des fous. Elle commence à peine, même si je suis fermement décidé à rester tout le temps nécessaire à une connaissance aiguë de ce monde singulier.

 

Aidez-moi, aidez-moi...

  Inlassablement, les mêmes mots me frappent la tête lorsque je les observe, des mots qui m’obsèdent tant ces pauvres gens provoquent ma pitié. Ils viennent percuter ma pensée dès que des corps errants traversent mon chemin, et me martèlent le crâne sans coup férir. Difficilement je parviens à m’habituer, ou plutôt à m’adapter à ces allers-retours ininterrompus, à m’accommoder à ces cris infondés, irraisonnés, déshumanisés. Les premiers jours, cela me paraissait amusant, vivifiant presque, je les suivais du regard, parfois même en courant, et croyais que leur périple sans fin me conduirait à de menues théories. Mais je me suis très vite aperçu qu’ils ne contribueraient qu’à noircir quelques pages de notes, de surcroît sans réel intérêt. En trois journées, je ne les supportais déjà plus. Mon raisonnement cartésien ne tolérait alors pas de telles divagations du corps, de l’esprit, tandis qu’une part de moi-même devait rapidement s’y complaire. Troublante dualité. L’âme humaine a cela de merveilleux, d’inquiétant, elle s’adapte aux changements, qui choquée de l’immoralité, qui opportuniste.

 

Sous mes yeux, Adèle quitte le jardin pour s’enfuir de la promenade, elle court en s’agitant et braille dans un jargon bien à elle. Je ne supporte pas l’idée de la contempler malgré moi, dans ses petits pas précipités, notant les moindres écarts de conduite, bien que mon étude me l’impose. Ils s’étalent tous sous mes yeux et semblent me narguer sournoisement, insensés qu’ils sont. Les pauvres, ils en seraient certainement bien incapables. Leur aliénation me torture, me nuit peut-être, et pourtant leur malheur insinue désormais en mon être une sorte de contentement malsain, une satisfaction définitive de me placer au-dessus d’eux afin de les juger, mais sans caricature, car je les plains cependant au fond de moi-même.

 

Aidez-moi, aidez-moi...

Adèle se sauve par la porte de service des infirmiers, celle qu’ils laissent invariablement entrouverte. Elle est stressante, cette Adèle, je ne retiendrai certainement pas son cas. Il me semble qu’il existe une autre Adèle, dans le bâtiment opposé, celui dont on ne sort pas. Je suis certain que le directeur me l’a présentée à mon arrivée, pourtant je ne m’en souviens pas nettement. C’est fou - jeu de mots incongru - comme leur état mental peut m’affecter ; parfois Le Horla me revient en mémoire et m’incite à prendre du recul, cette étude ne doit pas jouer sur mes nerfs déjà si fragilisés par mon intense activité. Leur folie notoire hante ma petite conscience. Il m’arrive de me croire espionné par les soignants, jusque dans la chambre que j’occupe dans le pavillon principal, puisque le souci de coller à la réalité, pour reprendre les termes de mes confrères, m’a naturellement imposé de loger au milieu d’eux, mes patients chéris, afin de ne les quitter que très rarement. Immersion totale. Sans regret, tout juste une petite tension lors de la tournée précédant l’extinction des feux, à laquelle je ne peux me soustraire, quand bien même il me faudrait rédiger des notes pour mon article.

 

Dès le premier jour, j’ai souhaité vivre parmi eux, dans cet HP de province aux beaux gazons fleuris par les moins atteints des patients, antichambre des murs salis par leurs gestes déraisonnés, des sols ternis par les nombreux passages de ces éternels égarés de la vie. Tout est dualité en ce lieu triste et beau, dérangeant et reposant. Il plane un air suranné, on respire comme dans une bulle où le temps ordinaire serait inconnu, où les minutes deviendraient tantôt des heures, tantôt des secondes, pour finalement s’essouffler et venir s’écraser contre les barreaux des minuscules fenêtres. La liberté de l’esprit se faufile dans les couloirs et meurt sur le seuil des portes. Des candides façades, on ne voit guère que la grisaille des grillages tandis que résonne le doux gémissement des « errants », promeneurs de l’éternité. Au début, cela apaise l’âme tourmentée d’un agréable repos, puis, insidieusement, la contagion opère et vous pénètre jusqu’au plus insondable de votre être ; lentement vous vous abandonnez à cette ambiance sournoise dont on se demande parfois si elle n’atteint pas les soignants et médecins. Aussi, je prends soin de relire mes notes chaque soir afin de demeurer serein, conscient du rôle que j’occupe ici, et tente de restreindre mes relations avec les pauvres fous à quelques témoignages.

 

Depuis hier, je fréquente pourtant les schizophrènes lourds, ceux qui ne s’extirpent que rarement des zones de vie, qui ne hantent pas les jardins bucoliques. Même les infirmières me regardent bizarrement, d’ailleurs. De longues phases somnolentes semblent les endormir dans leur torpeur décalée, ils vous regardent mollement, leurs yeux hagards paraissent vous traverser voguant vers l’infini ; puis subitement leur hargne se réveille, les secoue, leur arrache un vil esprit, ils vous dévisagent alors d’une atroce manière, l’œil inquisiteur, le verbe haut, trop fort, trop brutal. C’est très surprenant, inquiétant d’abord, mais plus que tout passionnant, d’autant qu’ils ne me rejettent aucunement, comme si j’étais devenu leur propre sujet d’étude. Étrange. J’en profite pour approfondir mes réflexions qui fusent à présent, parfois confuses, mais extrêmement prolifiques. Les idées se heurtent à profusion dans mon cerveau devenu un peu étroit, je noircis des pages de notes et enrichis mieux que jamais mes recherches. Ces deux derniers jours m’ont bouleversé, j’hésite d’ailleurs ce soir à ne pas me spécialiser dans leur pathologie pour montrer au monde qu’ils ne se révèlent pas si dangereux. C’est eux avant tout, qu’ils agressent, c’est leur propre esprit qu’ils torturent, et non nous autres qui sommes finalement plus paranoïaques qu’eux.

 

Je passe à présent des journées entières avec eux et ne regagne ma chambre que le soir ; leur psychose altérée mériterait bien davantage, et j’ignore encore réellement comment on soigne ici l’hébéphrénie des plus jeunes, ou la catatonie des âmes prostrées qui me font tant souffrir. Il me faudrait du temps, beaucoup plus de temps vécu à leurs côtés. Les médecins s’interrogent sur le bienfondé d’un véritable séjour parmi eux, ne sachant comment je réagirais à un contact permanant ; quoi qu’il en soit, c’est leur trouble mental, cet enfermement singulier de l’esprit, qui obsède mes pensées.

 

Aidez-moi, aidez-moi...

Des pas se précipitent dans le couloir. Au loin, des cris. Les infirmières ont probablement une urgence, à cette heure-ci il doit s’agir de Vincent ou d’Antonin, deux hommes que la nuit excite particulièrement. Il suffit qu’un soigneur oublie une toute petite gélule, et les couloirs se transforment en champ de bataille. J’ai manqué leur dernière déclaration de guerre, le soir de mon arrivée, alors il n’est pas question que celle-ci s’exécute sans ma présence. Je me précipite et ouvre violemment la porte de ma chambre. Personne. Je sors en silence. Pas âme qui vive. Ni d’un côté, ni de l’autre. Aurais-je rêvé ? Perdu dans mes notes, absorbé par mes chers schizophrènes, me serais-je laissé entraîner par l’atmosphère étouffante de leur pavillon ? Tant pis, j’ai tout simplement encore perdu l’occasion d’étudier ce cas… Enfin, je crois.

 

Tout est un peu confus en ce moment, décidément. On m’a supprimé les sorties, je ne peux plus écouter mes chers sujets d’étude et me retrouve quasiment enfermé dans ma chambre. Il ne m’a été fourni aucune explication, sans doute pour ne pas dévoiler quelque secret médical car après tout, je ne suis que simple témoin ici, pas acteur. La scène entre Vincent et Antonin a dû se révéler fort violente pour amener à des telles mesures. Par bonheur, les médecins ont accédé à ma requête et autorisent les infirmiers à me conduire la journée dans le pavillon des schizophrènes. Ils m’ont néanmoins imposé de rester le jour entier. C’est lourd, pesant tant physiquement que moralement. Je commence à m’y sentir mal à l’aise, il y fait trop chaud, étouffant, les regards semblent s’introduire en moi comme des étrangers le feraient dans une terre interdite. Le soir venu, le sommeil me gagne trop difficilement. J’ai fini par demander à rester dans ma chambre mais on me l’a refusé, je ne sais qui, d’ailleurs, car deux infirmiers m’ont quasiment traîné là-bas sans expliquer, là non plus, quoi que ce soit. Il règne en ce moment une ambiance malsaine, tous subissent cette vie en vase clos ; je crois devoir mettre fin à mon observation d’ici peu, tout cela me pèse et je ne progresse plus ni dans mes témoignages, puisqu’il m’est interdit de fréquenter la plupart des patients, ni dans mes notes tant l’épuisement marque mes soirées. J’ai parfois l’impression de m’endormir aussi lourdement que ces malades assommés de calmants. Comme Adèle.

 

J’ai rêvé d’elle la nuit dernière, mais elle possédait un visage tout autre, profondément marqué, torturé et hideux, défiguré par l’égarement, la désolation, avec des yeux sombres et vides, nichés dans des orbites si creuses… Je me suis réveillé en sursaut, croyant la distinguer dans l’obscurité de ma chambre, campée devant mon petit lit grinçant… Encore tout tremblant, j’ai consulté hâtivement mes notes afin d’y lire quelque description vaguement ressemblante. Mais je n’ai retrouvé aucun passage parlant d’elle. Je suis pourtant certain que mon étude avait débuté par son cas, une femme qui se sauvait régulièrement de son pavillon… Il faut que j’interroge les soigneurs, ou mieux, les médecins. Je ne me souviens même plus quand je l’ai rencontrée. Sinon, peut-être fouille-t-on dans mes affaires ? L’un des patients me vole-t-il mes notes ?

 

J’ai voulu parler aux médecins, mais on me l’a refusé. On me refuse tout, on m’évite. On me conduit chez les fous, les grands fous, et puis on m’y laisse, on m’y oublie. On me suit. On m’observe aussi, j’en suis sûr, le soir dans ma chambre. Par la petite trappe de la porte. Qui ? Tout le monde, les fous, les infirmiers, les médecins que j’interpelle ! Il faut que je leur crie dessus pour qu’ils m’écoutent, c’est insupportable. Hier, ils m’ont laissé toute la nuit chez les fous dangereux, les schizophrènes qui m’adorent. J’ai voulu retourner chez moi, enfin dans ma chambre, mais ils ne m’ont même pas écouté. Quelle nuit ! Une cellule, rien que ça, une minuscule cellule, sans table, sans rien qu’un lit, ou plutôt quelque chose qui ressemble à un lit, une sorte de… Je n’en trouve plus mes mots… Une nuit horrible ! J’ai réclamé mes affaires, aussi, mais on m’a ignoré, je ne sais plus qui, on m’a dit qu’il n’y avait pas d’affaires. Ça ne va pas, ça ne va plus du tout, cette histoire. C’est mon deuxième jour enfermé chez eux… J’ai du mal à penser … Je voudrais rentrer…

 

Aidez-moi, aidez-moi...

*

**

« Martine !

—    Docteur ?

—    Victor Hadèle, son cas est-il réglé ?

—    Oui docteur, nous avons conduit monsieur Hadèle chez les schizophrènes depuis hier. C’est difficile, mais bien plus efficace pour le soigner.

—    Espérons que cela le soulagera. Avez-vous vu sa dernière folie ? Il a rempli des pages d’observations sur l’hôpital, des patients à nous-mêmes. Cette fois-ci, il s’est pris pour un journaliste, la première fois sur ses dix ans passés ici… »

Hélas, elle est fugace

              

                Déjà le crépuscule se devine.

Que reste-t-il des regards ? Mes doigts effleurent en vain l’objet de convoitise. Toute cette ardeur, toute la force de son être déversée en de bouillonnants torrents infernaux, je ne la ressens plus. Il est là, juste devant moi, véritablement sensible ; sous ma peau frissonnante la douceur de sa face dissimule la perfidie de sa volonté. Il me semble que mes yeux le fuient, trop coupables du pécher à venir, attirés malgré eux par cette présence troublante. Hier encore il me séduisait de mille ruses, hier encore je ne résistais que trop peu à ses diaboliques avances. Du mal ou du bien, je ne savais que penser, mon esprit s’égarait en d’infinis tourments, trop délicieux pour déceler quelque étincelle d’innocence. Immoral désir de s’oublier, de ne plus s’appartenir soi-même, tu m’as attachée à lui par un pacte démoniaque. Avec passion je me suis livrée ; l’étape de ma vie, je la lui ai offerte sans retenue.

La nuit à présent me recouvre et le cache à mes sens. Je m’abandonne. Mon trésor ne me parle plus. Je caresse du regard les lignes tant aimées, les vers adorés ; ma prunelle porte l’empreinte de ses mots, mais mon corps demeure glacé. L’œuvre a cessé d’agir, le poème s’est tu. La première fois ne se revit jamais. Effrayante, imprévue ou hasardeuse, elle offre cependant un immense ravissement, une sorte de sauf-conduit pour la liberté de nous dévoiler au monde, d’exister enfin, en parfaite harmonie avec nos plus folles espérances. Un sonnet me lance une œillade et m’échappe, je me frotte à quelques quatrains, désire même de mignons tercets, mais ne retrouve ni le plaisir ni la vague qui m’ont submergée hier. Pourtant, leur spectre est là, qui me guette dans la pénombre, et m’ignore.

Hélas, elle est fugace l’onde qui nous envahit lorsque les mots nous pénètrent et nous maltraitent. L’émotion, intense, nous submerge d’abord, enfle et nous inonde, nous enivre et nous possède. Puis alors, subitement, déchirant notre âme, elle décline, s’affaiblit de notre débilité ; elle dégénère, ne laisse en nous qu’une once de mystère, l’infime trace d’un saisissement, et se meurt enfin. Et le temps passe d’hier en demain. Et il n’en reste plus rien.

Mais déjà le péché ressurgit, plus fort. Éphémère circonstance de la naissance d’un nouvel être, un peu déçu, si loin de se sentir rassasié, attendant la prochaine fois.

Ainsi, j’aime la décadence des vers, elle nous regarde plonger dans les affres du tourment, bafouer l’interdit. J’aime les Maudits, la douce révolte mère de leurs maux, génitrice du verbe. J’aime les vers, la divine offrande servie par leur plume. Je coupe les fleurs du mal, et admire les émaux, les camées. Amours renaissantes ou jaunes, je dessine en calligrammes l’objet de mes contemplations. Je savoure les méditations et rêve des nuits. Tout n’est qu’une ode aux transports des sens, mais j’ai perdu mes illusions. De cette inexorable addiction qu’engendre l’ivresse poétique, on ne se relève jamais…

Je lis et meurs en extase.

 

Au vent de mer

  

Face à la mer, j’emplis tout mon être d’une rafale iodée. Des morceaux de quelques belles années, il ne restait que des cahiers enivrés de mes mots tour à tour torturés ou enthousiastes.  En ces terres indomptées, il me faudrait revivre.

Mes parents me rejoignirent ; je les contemplai s’approcher du rivage, jeter un regard à ma peau déjà rougie par le soleil, puis me dépasser. Mon père couvrait d’une ombrelle la jeune silhouette de ma mère, mille précautions en tête. Ils paraissaient heureux et portaient les promesses du bonheur à venir en chacun de leurs gestes. Moi seul semblais mal à mon aise, en retrait. La vie ne serait pas facile, ici. Je le sentais.

Pourtant, elle passa. Vite d’abord, très vite, au gré des marées, des soirées sur la plage fatiguée des estivants, des matins de pêche sauvage. Mais lorsque vint la mauvaise saison, le ciel s’assombrit au-dessus de l’océan, la vie perdit de ses couleurs. Le visage radieux de ma mère se ternit, sans raison évidente, et l’humeur de mon père si conciliant noircit horriblement. Prostré dans ma cage de sable, je gardais un œil distant sur le grain qui ravageait mes parents. La poussière se déposait doucement sur eux, voile diaphane qui les séparait peu à peu. Je les voyais à travers un filtre troublant, me demandant si mon imagination dessinait la trame d’une crise, ou si le vent de mer nous tourmentait insensiblement, mirage d’eaux salées. Pourquoi mon père se réfugiait-il de plus en plus fréquemment dans la pêche, à bord de son misérable esquif ? Pourquoi ma mère goûtait-elle si souvent les longues flâneries solitaires, les pieds gelés par la vague hivernale ? Pourquoi moi-même me retrouvais-je, chaque jour, retranché dans une cabane ensablée aux portes de l’océan ? Une sorte de présence imperceptible errait d’un être à l’autre, se riait de nous, de mon père attablé seul, vieux loup de mer à l’air égaré, à ma mère si gracieuse, attendant qu’il eût achevé son repas pour œuvrer aux tâches de la maison.

 

Je crois que je perdis mon discernement à ce moment-là… Je ne supportais plus ses yeux hagards, les heures passées à table devant une assiette vide, avant de retourner vers le large. Je me mis à le voir tel un monstre, un être de chair mais vide de toute raison. Charybde, ou Scylla, je ne sais lequel il était devenu, mais il engloutissait sa vie, la mienne, la nôtre. Mes rêves les plus tortueux dessinaient des gouffres vertigineux dans lesquels nous chutions sans fin. Unis, ou séparés, à jamais. L’ombrelle d’autrefois y volait en éclats, brisant le sourire jadis merveilleux de ma mère. Fichu cauchemar. Enfin, si c’en était bien un. Et puis, les bruits finirent par se taire. Tout disparut subitement…

 

Je referme le livre d’images. Au-dehors, le vent souffle. Une tempête se prépare. La dernière a ravagé ma vieille cabane et rouvert le trou dans le sable, juste en dessous. J’ai eu peur. Le sable bouge, il ne faudrait pas qu’il mette au jour un passé oublié. Ce passé que j’y ai enterré….

 

 

Toile de Ch. Debusschere

 

Le chemin des âmes

     

      Dans une petite ville tranquille des bords de l’Indre, le vent bat les volets clos. Au dehors, une dernière tempête sévit de toute sa hargne, comme pour s’imposer, ultime trace de l’hiver, à l’aube d’un timide printemps qui l’arrachera à la morosité des mois écoulés. Pourtant, au cœur d’une demeure bourgeoise, palpite l’âme d’un jeune homme d’ordinaire assez affable et discret. La nature s’est reposée pendant l’hiver ; son esprit se prépare à entrer en ébullition.

      Le matin, il se lève inlassablement de bonne heure, et, éveillé par les senteurs d’un café adouci d’une larme de lait, quitte son logis en bel habit pour une demi-heure de marche à travers les rues glaciales de la cité. Jamais son regard ne s’attarde, jamais il ne s’accorde le loisir de goûter à la beauté des lieux. Immuable chemin, la route garde l’empreinte unique de ses pas précipités qui jamais ne semblent fouler un espace inconnu.

      Or, une toute jeune fille, intriguée par cet élégant pressé qui frôle sa fenêtre à 8 heures et 8 minutes chaque matin, se plaît à guetter son passage, à demi dissimulée derrière une tenture. A l’angle de la rue, elle l’observe bifurquer deux pavés après le réverbère. Devant le commerce voisin, elle scrute le geste furtif qui rajuste son chapeau. Avant qu’il disparaisse, elle contemple sa silhouette qui se perd dans les brumes matinales. Les premiers temps amusée, elle le taquine en pensée, fustige ses vilaines habitudes d’homme aigri ; puis, elle-même en proie à ce spectacle coutumier, elle s’attache curieusement à cet atypique.

      Elle conçoit alors en son sein un désir profond, aussi tenace qu’imperceptible. Il mûrit, se nourrit de chaque passage du gracieux et s’apprête à éclore à l’éclat du printemps naissant. Loin de tout sentiment amoureux, elle convoite la douce ambition d’insuffler une once d’amitié à cet être dépourvu d’intérêt pour quoi que ce soit. Nul ne sait son projet, exquise inclinaison, et néanmoins il lui semble que sa vie toute entière y aspire.

      Enfin, un jour de premier soleil, tandis que chante la nature nouvellement née, que la lumière dépose sur la petite ville un éclat chatoyant, elle ouvre les portes de son âme et décide de libérer un dessein jusqu’alors dérobé. Ce jour-là, bien qu’il ait fait tempête toute la nuit, on peut lire dans ses yeux l’enthousiasme vigoureux, aveugle, d’un fol amour. Qui la croise ne peut négliger l’ardente étincelle nichée au fond de son regard. Tout lui apparaît en cette belle matinée d’une nouveauté telle que l’irruption du jeune homme dans sa rue ne saurait désormais plus appartenir à une lasse habitude. Elle se sent plus déterminée que quiconque.

      Cependant, elle ignore que celui dont sa raison s’est tendrement éprise conçoit lui aussi, de longue date, un projet singulier. Au gré de ses marches tristement quotidiennes, ses pensées ont longuement divagué, de sorte que leurs destins s’en verront irrémédiablement métamorphosés.  

     

      Chacun de leur côté, ils posent leur plume. Leur imagination a couché sur le papier le bonheur qui sourd en ces deux âmes, sans oser permettre à la jeune fille de croiser ce regard étranger, au jeune homme de sentir son cœur s’emballer en frôlant une peau si fraîche.

    

      Ce récit est leur histoire commune. Mais, pudiques, fermons le livre, pour qu’ils la réalisent en secret.

Esprit de Noël

La ville s’endort doucement dans une chaude lumière. Les branches frémissent dans le vent froid qui glace l’air humide vespéral, tandis qu’aux fenêtres, encadrant les embrasures bien closes, les lumières de chaleureux foyers scintillent légèrement.

Mais moi, je traîne mes pas dans le froid ; j’erre accompagné de ma misère parmi ces passants affairés, tellement grisé par le tourbillon de la consommation qu’ils ne prennent pas le temps de savourer le temps présent. Mes yeux se lèvent vers cette multitude de chatoiements, le bonheur est à portée de regard, ce soir.

Alors, insensiblement, ma ville, ma rue, mes trottoirs, ne me semblent plus miens. J’ai l’impression d’être dépossédé de toute chose matérielle pour ne goûter qu’à cet air de fête. Ce soir, j’en ai le droit. C’est un peu comme si tous ces gens, ces visages inconnus, figés par la bise glaciale de décembre mais pénétrés d’un je-ne-sais-quoi d’invisible et d’incroyablement magique, comme si ces êtres que je vois chaque hiver le même soir, m’avaient cette année offert de leur bienveillance.

Je les verrai demain. Ils passeront encore une fois devant moi, certains me regarderont, d’autres me tendront leur sourire, quelques-uns m’ignoreront. Pourtant, j’aurai tous envie de les remercier. Un flocon viendra peut-être me blanchir la tête, j’aurai la chaleur au fond du cœur. A les voir, chaque 24 décembre, entrer aussi illuminés dans ces murs austères, j’en rêvais.

Pourtant, la main que je leur tendais demeurait souvent vierge. J’ai longtemps pensé que seul leur mépris m’atteignait. Je devais être le pauvre malheureux de l’église. A l’extérieur, j’entendais les chants et cantates louer l’avènement, même si je demeurais au froid.

Ce soir, ce n’est pas ma main qui est pleine, c’est mon cœur. Ce qu’ils m’ont donné a plus de valeur que je ne le pensais.

Magie de Noël, j’entrerai peut-être les écouter chanter.

 

Champ de bataille

 Petit texte à contrainte, à l'imitation des Exercices de style de Queneau. 

     

     Omaha beach.
     Le soleil terrasse les hommes, les corps sont presque mutilés par les rayons qu’il darde sans retenue. Je me bats de tout mon être pour ne pas rendre l’âme et vise d’un œil vindicatif les pieux qui se dressent hors du sable, farouchement fouettés par les vagues. Sale temps pour Normands.
    Soudain, mon oreille se dresse et reconnaît un hymne familier, un air wagnérien de rafales verbales venues de par-delà la tranchée. Je l’ai ingénieusement creusée autour de mon campement afin de me prémunir contre les offensives. Vent, sable, touriste. L’enfer, c’est les autres. Ces rafales m’atteignent désormais de plein fouet. Mes remparts ont une faille qu’il me faut pallier en usant d’une stratégie incomparable. Besaces, tentures, enchevêtrement de matériel, j’entasse, sans oublier de me ménager une meurtrière. Sur l’honneur, je jure que le conflit qui a éclaté ne sera pas apaisé si je n’interviens pas ! Ne courons pas le risque qu’il s’étale à toute la plage et décime les familles. La population civile n’aura pas à souffrir de ma lâcheté.
      D’un œil circonspect, je vise entre mes fortifications et suis les avancées du combat. Un Américain fraîchement débarqué, blond bien sûr, à l’allure athlétique mais peu digne d’un véritable soldat, a lancé l’assaut sur son voisin le plus proche, un vilain fil de fer accroché à son parasol. Sa seule apparence paraît réclamer les coups tant son air sec et revêche défie quiconque. Le blond, hystérique, lui lance à pleine main des volées de sable. J’y vois des grenades dégoupillées qui atteignent à peine l’adversaire dissimulé derrière son bouclier solaire. A tout instant le bellâtre peut sortir des torpilles de son sac de plage… Alors moi, oui moi, nouveau Napoléon d’Austerlitz, je contourne la ligne ennemie pour les surprendre par derrière. J’aurais aimé emmener mes troupes, mais le chef isolé que je suis suffit. Je rampe, souffle, calcule et m’apprête à assaillir ces zouaves… Hélas ! Le mot de Cambronne m’échappe, les gredins ont eu le temps déserter cette morne plaine ! Lâches, poltrons, infamie de la patrie !
      Victorieux par défection ennemie, je regagne ma citadelle, malgré tout rudement fier d’un armistice obtenu si aisément. La France compte un brave. Elle se doit de l’honorer. Je décide de me décerner une médaille pour mes mérites de tacticien et me précipite sur le premier débit de boisson. La cantinière, jolie Madelon, me sert la boisson du vainqueur.
      Mais l’armistice n’était qu’une trêve de courte durée ! Le faible, le blond écrasé, défait et humilié, est venu y épancher sa peine, sa honte, face à quelque naïve civile… Non, je ne vivrai pas Waterloo ! Je veux être un héraut de l’honneur !
      Armé de mon mépris, je bondis, m’apprête à lui jeter en pleine face ma hargne. Mais ma proie s’emporte soudain. Son alliée contre-attaque à ma place, les mots fusent, sifflent comme une balle. Le futile objet de cette riposte frappe à mort la victime. Pourtant, elle a raison, la finaude, un bras plus bronzé que l’autre, ça n’aide pas au camouflage !
      Il agonise, là, sous mes yeux enflammés par le combat. Trompé, encore une fois rabaissé, il bat retraite face à notre coalition improvisée.
      Cette fois, je signe l’armistice d’un regard entendu à la jolie et pars profiter du repos du guerrier.
      Veni, vidi, vici !
 

 Toile de Florent Maussion

 

Faux-semblants ?

 Petit texte à contrainte, à l'imitation des Exercices de style de Queneau. Ici, ce sera métaphores et comparaisons.

      La houle distille aux alentours ses sonorités, aussi douces que vagabondes. Elle dessine sur la surface ondulée de l’onde marine des courbes délicieuses, semblables à des contours qui font naître en moi des images quasi sensuelles, tandis que le soleil m’échauffe. Dans la masse informe et vulgaire du peuple, cette plèbe insignifiante des cités balnéaires, je m’imagine seul, seul au monde sur cette plage bondée. Tel un ermite perché au haut de sa tour, je me contemple moi-même ; le défi de me couper de cet enfer très humain absorbe toute ma concentration, mon esprit s’égare déjà dans les méandres tortueux du dédale de ma conscience.

                    

      Soudain pourtant, ma peau frémit sous une fine averse de sable. J’ouvre péniblement les yeux et oscille de la tête. Près de moi, ainsi qu’un Apollon outragé, un bellâtre tonitruant toise un individu aux grands airs, plongé dans les pages de quelque pavé indigeste. Il use d’une voix de stentor tant et si bien que le motif de la dispute me parvient intelligiblement.
      Le parasol de l’intellectuel, cette vaste ombrelle qui ressemble davantage à une carapace verdâtre recouvrant le petit vaniteux, se trouve empiéter sur la zone décrétée sienne par le dieu au teint mordoré. Je contemple malgré moi la scène, fieffée querelle dont les échanges se révèlent plus violents et spectaculaires qu’un combat de boxe, sans coups toutefois. Complaisants, amusés, outrés, fâchés voire outrés, les regards se portent tous sur ce ring sablonneux. Un instant diverti, je me lasse cependant et préfère quitter la plage, craignant d’être amené à devoir prendre parti et à prononcer, pareil à Pâris, un jugement fatal.
      Mes pas me mènent alors vers une promenade ravissante, à peine moins distinguée que celle des Anglais, mais bien plus paisible, où je me permets de laisser filer une heure de paresse, puis une deuxième, avant qu’une soif digne de celle éprouvée par Tantale ne me fasse chanceler. Je me réfugie alors à l’unique comptoir de l’endroit, où des dizaines de peaux cramées paraissent s’être donné rendez-vous. Mais définitivement misanthrope, résolument devenu le plus grand Alceste de tous les temps, je file prestement vers la terrasse afin d’y goûter un repos enfin mérité.
      Et là, ô rage, ô comble de fureur ! Je n’y crois pas, lui ressemble-t-il à ce point ? Ce bellâtre, ce sournois importun de plage… Il me semble bien que… N’est-il pas aussi… Serait-il venu briser ma sérénité comme un châtiment divin ? Me faut-il passer pour un supplicié du royaume d’Hadès ? Je dresse l’oreille et, aussi distinctement que deux plus tôt, me parvient la conversation qu’il tient à une jeune Aphrodite tout en exhibant ses bras. Elle s’extasie, prenant des airs de mauvaise comédienne, sur le bronzage plus prononcé d’un des bras du bellâtre. Il s’emporte alors, se met à proférer des insultes et, telle une furie, lui expose en détail la scène de la plage. C’est bien lui… Mon dieu, je passerai peut-être pour un fou, mais je dois absolument quitter ce lieu maudit et retourner à mon ermitage.
      Calfeutré chez moi, intrigué par cet épisode singulier, je me dis que l’histoire mériterait bien d’être relatée. Il faudrait que j’y songe, mais en la racontant sous un jour particulier qui en ôterait toute banalité. Un peu comme… un exercice de style tout en images…

 

Toile de Gaëlle Guevelle.

Mauvaise fortune

   

Les teintes orangées du soir peignaient les ruelles de larges couches sinistres. Des bruits de pas parvenaient aux oreilles du marquis ; un fiacre fit claquer les sabots des montures, résonnant dans la pénombre. Le marquis de T*** s’enfonça dans un couloir étroit, frôla les lourdes armes accrochées aux murs, puis pénétra dans un salon peu avenant. Comme par provocation, d’incongrus trophées de chasses vous accueillaient pour mieux vous emprisonner, tandis que les tentures rougeoyantes semblaient menacer les boiseries de leurs flammes. Nulle trace de vie ne distillait son charme, l’absence d’objets quotidiens, une tasse refroidie, un livre laissé ouvert, soupçonnait un mal-être tacite, contenu aux yeux du monde.

Le marquis fixait le vide, touchant du bout de doigts amaigris les décors dorés des murs. Ils lui parurent glacials. Si âme il avait eue, il n’en avait plus souvenir. Sa vie était devenue un désert, aride étendue de douleur. Un cri monta, étouffé. Il n’arrivait même pas à exprimer sa peine. Rien n’avait plus de sens. Rester ici ou partir, cela revenait au même. Il se sentait étranger à lui-même, ses propres pensées sonnaient faux. Quel malheur l’avait conduit à un tel néant ? Quelle tragédie avait pu ruiner son cœur ?

   *  

Quelque temps auparavant, la fortune l’avait mené au détour d’une demeure réputée pour ses salons ; Joséphine D***, vraie bourgeoise faussement aristocrate, y tenait des discussions prisées de la gent féminine, mais qu’il tenait en horreur. La fortune donc, mauvaise farceuse, le mena au sortir d’une séance et lui présenta sa femme, enjouée, saluant avec effusions des dames bien mises. Il constata rapidement son assiduité aux salons de l’épouse du duc de L***, un cynique vieillard.

Il planait en ces séances des idées modernes, libertaires, dont son aimée se montrait de plus en plus imprégnée. Elle s’offrit parures et fards sans lui en parler, visita des femmes non mariées vivant seules, et, pis encore, commença à recevoir certaines de ces harpies. Aussi, au terme d’une hésitation torturée, il fit un jour irruption dans l’une de ces discussions et, face à une assemblée de regards noirs, déversa sur la bourgeoise un fiel longtemps conservé mais plus acide que jamais. Or, le vieux duc, ayant entendu l’agitation provoquée par cette voix masculine au sein du cocon, se tenait, fier, dans son dos. D’un geste muet, il dissipa l’essaim de disciples.

« On ne peut pas parler avec les femmes… Faisant volte-face, le marquis lui présenta son visage.                

—  … On ne le doit pas.C’est au mari que s’adresse une attaque, Marquis, et qu’échoient ces affaires. Vous avez offensé notre rang. »

Le marquis tourna les talons, et reçut une heure plus tard un billet le provoquant en duel le mois suivant. Il ne revit plus sa femme qui l’abandonna à sa misère. Les journées l’emmurèrent dans un sarcophage de draperies, de meubles poussiéreux.  

*  

Partir, pour toujours, au-delà de cette vie désolée, insignifiante. Il s’y était à présent résolu. Ressassant les mots de l’outrage, il s’endormit pour une dernière nuit. A l’aube, il s’apprêta pour le duel.

Le lendemain, il se dit partout en ville que Joséphine D***, aveuglément moderne, avait affronté en duel l’estimable marquis de T***, contestant que le duc y paraisse en son nom.

Hélas, feu la fausse duchesse ! Elle n’avait su manier les armes comme un homme.  

Deux jours plus tard, le marquis se pendit.

Le chemin du passé

Je reviens à la page où j’ai aimé, où l’on m’a aimée, au crépuscule d’une histoire pour que jamais elle ne meure.

Tout ici rappelle sa présence, notre belle existence au travers des sentiers sauvages qu’offrait une vie riche et luxuriante, généreuse et amoureuse ; une marche vieillie qui craque sous mes pieds me semble la coque burinée de son antique esquif, la peinture écaillée se laisse toujours caresser par les douces tentures carmin dont les reflets se meurent à présent sous la poussière qu’ont déposée des lustres. L’imposante et noble cheminée m’embrasse fièrement de candélabres massifs, j’entends encore le crépitement du feu au coin duquel il lisait le journal. Les temps anciens.

Nous formions une famille heureuse, modèle d’une vertu ancestrale et d’une prospérité intègre. Nos employés se savaient affectionnés et respectés, la terre offrait le meilleur de ses entrailles. Le bonheur ressemblait alors aux images sépia de vieilles photographies.

Je revisite la scène de tant de plaisirs partagés et sillonne la demeure. Des éclats de rires me parviennent, sonnants, enjoués comme si un enfant rieur venait de les laisser s’échapper de sa bouche; le souffle frais d’une chair juvénile me frôle la peau, je crois entendre tomber un vase précieux bousculé par un jeu trop turbulent. Mes sens m’égarent. J’ai besoin d’air.

Mais à l’extérieur, le jardin désolé me nargue. Sur le chemin du passé, les allées ont disparu sous les herbes folles, végétation sans loi qui a pris possession de la terre, de ma terre. Le gazon a envahi jusqu’au potager d’hiver, celui où il prenait soin de légumes dont les variétés les plus étonnantes ne cessaient de m’ébahir. Il n’en reste que des serres déchirées, dévorées par les frimas d’hivers trop rudes. Maman, à la cuisine, le taquinait de choyer des plantations qui finiraient dans une soupe à la tomate, celle qu’il me préparait chaque samedi lors d’un rituel si touchant que, aujourd’hui encore, au cœur des soirées glaciales, je le sens s’affairer à mes côtés et me souffler ses recettes magiques.

Hélas, il est parti, mon père. Á l’aurore d’un printemps si doux, celui de mes vingt ans, il s’est pris pour un aventurier. Le malheureux n’avait jamais quitté sa côte Bretagne, et le voilà parti sur la route du nouveau monde. New York et mourir, disait-il. Dans cet ordre. Mais il ne pensait pas que ce serait si rapproché. Le choc de sa disparition n’a accordé que quelques jours à ma mère qui n’a sans doute pas voulu le laisser seul plus longtemps. Je me suis retrouvée abandonnée à mon chagrin, une double peine, en sorte, qui m’a éloignée des lieux de ma jeunesse afin de préserver ces moments de bonheur auxquels je ne voulais désormais plus goûter.

Dix ans ont passé, étouffant dans ma mémoire, figeant dans mon cœur ce passé si beau. Et puis le terrain m’a rappelée. La maison m’a réclamée, comme si les murs vivaient et demandaient à leur maître de revenir à eux. Les voisins, inquiets du sort de la bâtisse, sont en fait parvenus à me joindre. Ils m’ont accueillie, inondée d’anecdotes sur mon enfance, ouvert leur cœur.

Caressant de mes doigts engourdis les serres abîmées, je reprends mes esprits. Si certains objets inanimés ont une âme, cette demeure en possède une, charmante, bienveillante, qui nous force à aimer.

Poussières de rêve

  Poussières de rêve qui au matin me submergent

Les images se pressent et me tourmentent

Elles me torturent sans frein pour m'afficher de troublantes pensées

 

 

Je ne vois que toi qui m'as ouvert ta vie et réchauffé le coeur

Ta voix chaude et grave me pénètre comme un éclair 

Et me transperce d'une douce douleur

 

 

Des longs mois sans ta présence que me reste-t-il

Si ce ne sont les effusions des sens à peine délivrés

Celles que j'ai longtemps désirées innocente que j'étais

 

 

Je t'ai appelé dans mon silence reclus

Mon verbe s'est fait chair pour que tu en prennes possession

Ton esprit si délicieux est alors venu à moi

 

 

Mes jours t'observent par un monde virtuel

Mes nuits te désirent par de sourdes envies

Ma vie retient en son sein des images trop floues

 

 

Laisse tes pensées glisser vers moi

Laisse tes pas venir à moi

Laisse ton corps...

 

 

Détendons-nous un peu...

 En ces temps de disette de bons mots, voici quelques minutes de détente pour notre esprit...

www.youtube.com/watch?v=aYXICIy4duE : La chevalerie, ou le bon français !

ou encore 

http://www.youtube.com/watch?v=xjzAnuhk3rY&feature=related : EXCELLENT, ainsi que toute la série des profs !

www.rireetchansons.fr/voir-301/open-du-rire-302/article/6195-eric-massot-madame-moisie-.html : une prof de français très particulière !

Éclats de vie

                L’automne a tissé sa toile, s’est insinué dans le moindre recoin de la ville. Tout, les places, les larges avenues aussi bien que les ruelles décorées de charmantes arcades, le port à présent désolé, vraiment tout porte les marques affreuses de cette saison au triste symbole.

Elle se souvient de chacune de ses paroles, jusqu’à ces horribles phrases. « Tu ne prends plus aucun plaisir à me voir, c’est le signe de la rupture. Tu dois partir. » Beaucoup de méchanceté avait commencé à s’immiscer dans leur quotidien, des paroles blessantes qui ne voulaient pas l’être, des petits mots laissés sèchement sur la table pour ne pas avoir à se rencontrer. Au fil des mois, elle s’était rendue à l’évidence, sans savoir si c’était mieux ainsi. Il n’existait plus vraiment de communication dans cette maison. Elle lui lançait souvent : «A quoi bon se servir de mots, si c'est pour en faire un si piètre usage ?». Aussi les mots avaient-ils fini par disparaître. Peut-être aurait-elle dû se taire.

Aujourd’hui, elle égrène ces moments douloureux. Au premier jour de l’automne, elle s’était enfuie, sans retourner une seule fois la tête, les larmes pudiquement retenues. Cela fait un an. La vie ne s’est pas arrêtée pour autant. Au printemps, elle avait essayé de s’accrocher à chaque rayon de soleil pour sortir profiter de l’air salé, le long du mail qui prolonge le vieux port. Un bel homme semblait s’accrocher aux mêmes éclats de lumière, car elle le croisait souvent. De plus en plus. Les mots lui étaient alors revenus et ils chantaient le retour du bonheur, peignaient les premières chaleurs. Lui, il en faisait un usage bien plus doux que ce qu’elle avait connu.

De lourdes gouttes s’écrasent sur la vitre et la ramènent dans le présent. Un an déjà. Assise contre la fenêtre, elle grignote des biscuits en écoutant la pluie picorer le gros zinc des gouttières. Ce bruit lui rappelle la petite maison de l’île de Ré qu’ils avaient louée pendant l’été, les gâteaux dans le four, et surtout cet horrible orage qui les avait forcés à se réfugier chez les voisins. Ensemble, ils avaient sillonné l’île, ses fortifications ancestrales et ses sentiers sauvages, ensemble ils s’étaient oubliés le temps d’après-midi paresseuses sur la plage. Sa blessure se refermait enfin, contenue dans les images d’un passé révolu.

 

Sa main tâte les miettes, à la recherche d’un reste de gâteau. En ce moment, elle dévore deux paquets par jour, en regardant la ville s’évanouir dans la torpeur de l’automne. Malgré le désir d’oublier la souffrance, elle se délecte d’admirer les badauds courir sous les averses et se rappelle lorsqu’elle rentrait les cheveux dégoulinants, prête à essuyer reproches sur reproches à cause de quelques minutes de retard. C’était devenu insupportable. On ne peut pas l’oublier, ni même l’effacer de son cœur, mais sa mère la privait de sa propre vie. Sans doute avait-elle trop attendu pour quitter sa famille.

Rêveuse, elle s’empare d’un autre paquet de biscuit et retourne à la fenêtre. Un an pour reconstruire, c’est assez, se dit-elle. Sous ses yeux, un passant s’emporte contre un parapluie détruit par un coup de vent. Un éclat de rire illumine le visage de la jeune femme qui pose une main sur son ventre arrondi. Elle pourra dans quelque temps célébrer un autre anniversaire, bien plus heureux.

Le dessein

Voici un texte d'illustration à petit dessin de presse

                         

                         Des semaines d’exercice.

Des jours d’une indicible endurance face à l’adversité.

Des heures à suer, à sentir le sang couler sur le sable tâché du théâtre d’une obscure humanité.

Le résultat s’affiche brutalement sous des yeux affolés, impatients pour les inconscients. L’ambiance pesante anéanti les êtres engourdis, le cuir colle à la peau, le fer chauffé par un astre si peu divin paralyse les membres, la poussière irrite les yeux hagards, colle aux lunettes et plonge tout dans une brume insaisissable.

A chaque instant, la clameur de la foule imprègne davantage la pierre. Tout devient confus, assourdissant, comme si l’étendue de l’empire perdait ici son unité et se mourait dans une incohérence malsaine. C’est le combat, la lutte insensée qui dicte sa loi pour placer la mort sur le trône impérial. Le peuple exulte pourtant face à cette anarchie débridée dont il nourrit son imaginaire. Il braille sans détour, piétine, foule aux pieds les principes. Le carnage est son fantasme.

A l’abri des regards du vulgaire, une main empoigne fébrilement un trident, un casque étouffe ce corps paré d’un pauvre bouclier, et les cœurs s’emballent. Les filets ne serviront pas cette fois car le combat sera long et acharné, tel l’a voulu l’empereur. Sans capture possible, il faudra lutter avec acharnement et multiplier les blessures pour imposer sa force.

C’est le moment de faire son entrée. La foule trépigne sur les sièges, l’empereur s’impatiente en regardant les minutes défiler… Les hommes s’apprêtent à donner le meilleur d’eux-mêmes pour sauver leur vie, lorsque soudain un petit groupe se forme. Quelques-uns s’asseyent en cercle autour de deux hommes. Les revendications nées depuis un moment risquent de provoquer la rage du prince. Les combattants sont résolus à rejeter de nombreuses clauses qui les lient à ce jeu de massacre. Esclaves, prisonniers de guerre, repris de justice et même gladiateurs professionnels sont prêts à s’unir. Il ne leur manque qu’un chef, un nouveau Spartacus. L’un d’eux prend alors la parole.

« OK, Hervé, moi aussi je veux atteindre le top. Mais est-on obligé de faire ça dans une ambiance aussi délétère ? (le prénom est traduit pour faciliter la compréhension)

—    Parfaitement, Charles, ceci est inadmissible, et de longue date. Il nous faut agir, mais comment ?

Charles réfléchit sous les yeux admiratifs des révoltés.

—    Nous avons perdu des combats, mais pas notre liberté. Nos forces écraseront l’ennemi, luttons pour la sauver ! Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas ! Nous avons été outragés ! brisés ! martyrisés ! Mais nous serons libérés ! »

Une vague d’acclamations approbatives secoue l’assemblée. Le ton est donné et le dessein fixé, le combat ne satisfera pas l’empereur. Ce carnage risque d’être inattendu.

Les gladiateurs entrent en scène…

 

Du bout des doigts, la feuille est repoussée.

Décidément, les élèves mélangent tout de nos jours, regrette le vieil enseignant. Mon sujet de rédaction était pourtant intéressant, à partir d’un petit dessin de gladiateurs. Avec ses anachronismes et les intrusions d’histoire moderne dans le récit, malgré les belles tournures de phrase, cette copie ne s’en sortira guère…

Ah mais ça suffit !

Fatiguée, je suis crevée !

De quoi s'agit-il ? Oh, juste les tracas très quotidiens de notre époque... Une croisade contre les méchants, na !

Journées du patrimoine : jolie idée. Concrètement, un beau bazar où la gratuité donne un sentiment de liberté absolue au quidam de passage, tout est visible, tout appartient à chacun. Bon, ça pose quelques problèmes d'organisation et de communication. Comme dans un désir sans satiété, on veut tout voir, tout posséder alors même que l'on n'est pas prêt à donner quoi que ce soit pour conserver notre patrimoine.

J'aime cette idée de consacrer une (seule ou deux, dommage) journée à notre culture architecturale, historique, mais le souci est que cette vulgarisation banalise nos hauts lieux français plus qu'elle ne les valorise réellement. Beaucoup se déplacent, beaucoup donnent de leur temps, l'ambiance est détendue, sympathique. Pourtant de plus en plus d'individus se plaignent : pas assez d'endroits à visiter, pas de documents à emporter comme souvenir, pas de personnalisation dans les propos... C'est français, ça, de se plaindre, non ? Et bien sûr, la politesse dans tout ça...

Petite folie

             Les vacances commencent à peine. Elles m’entraînent dans une torpeur pleine de nonchalance, un désir coupable de paresser à l’ombre des migrations estivales. Je m’apprête à ne rien faire. Me laisser vivre. D’abord, je m’accorderai une transition grâce à une rétrospection, ou plutôt un bilan de mon travail : les ratés, les oublis et les réussites d’une vie très raisonnable. Puis la langueur va s’emparer de tout mon être, me protéger des incursions ennemies, m’isoler des foules, et surtout préserver le cocon dans lequel je me glisse avec délices pour deux mois.

            Mes journées débutent inlassablement par une errance allègre entre mon lit et le jardin, traînant en savates et pyjama au son des oiseaux joyeux. Je guette ensuite le passage du facteur, messager du monde et de cartes estampillées des quatre coins du globe. Quelques légumes ramassés la veille suffisent à mon bonheur lors du déjeuner, avant d’aborder une petite sortie, une heure ou deux de lecture et, enfin, le meilleur moment de la journée, le goûter. Avachie au soleil, je déguste une énorme glace à la fraise assortie de galettes bretonnes et d’un carré de chocolat. Un instant de pur bonheur. Seule au monde, la radio murmurant ses airs légers, je plonge alors doucement vers la soirée, pleinement satisfaite d’avoir été si peu active. Parfaitement inutile à la société. Chaque jour se déroule ainsi, fermant les yeux sur l’absence totale d’intérêt pour quoi que ce soit.

                                                                                                                                                 

Hélas, cette année ma quiétude habituelle sera troublée. Une de mes anciennes connaissances s’est annoncée. Horreur de mon repos sacré, tragédie insurmontable ! Devrai-je sacrifier une de mes précieuses journées de paresse ? N’ai-je aucune échappatoire ?

De fait, je n’ai pas su refuser la visite. Il faut avouer que je meurs d’envie de le revoir tant nous avons vécu de beaux moments. Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans. Ce beau marin est entré dans ma vie à grands fracas le temps de m’emmener sur les flots de la Royale, de m’initier aux paysages emportés des côtes sauvages, puis de repartir vers d’autres rivages. Une année fantasmatique. Et puis le voilà qui refait surface. Il m’avait diablement séduite à l’époque, malgré son incurable penchant à charmer toutes les femmes, mal tenace à sa profession, et son image a longtemps hanté mes rêves… Aussi, je n’ai pas pu trouver la force de lui fermer ma porte. Pure curiosité, même s’il vient briser la mer d’huile de mon oisiveté. Ce sera mon caprice, ma folie de l’été.

Il n’a pas changé. C’est une merveille. Ses yeux dévorent encore toute chose, l’ébène de ses cheveux marque avec toujours autant de distinction le contraste de son teint pâle, si propre aux sous-mariniers. Je suis de nouveau séduite. Ses paroles déversent des torrents de belles histoires, les ports du monde entier défilent au gré de ses mots, des mers glaciales du pôle nord aux eaux sulfureuses de Sicile. Mon beau petit marin d’autrefois resurgit pour mon plus grand bonheur…

Mais il n’est que de passage. Encore une fois il me laisse après avoir semé quelques poussières de rêves.

Au terme d’une après-midi radieuse, je referme le portillon derrière lui, le sourire aux lèvres. Demain, je penserai à lui en savourant ma glace et mes biscuits. Mais je ne sortirai pas. Cette journée a été harassante…

 

Au fond de la mer

 Inspirées du très beau Miserere de la mer, voici quelques lignes pour les marins disparus, à l'heure où Bernard Giraudeau, qui a si bien conté la mer et les moussaillons, nous a quittés.

Perdu pour la terre, perdu pour la mer, si loin de nous,

Que tous les marins forment leurs prières

La vague se déchaîne, la vague se calme

Le vent ne souffle plus, l’ouragan se meurt

 

Plus jamais au village, plus jamais au port

Hélas l’océan en dernière demeure

Et le froid de l’onde pour toujours

Sur ce visage ainsi noyé, sur ces yeux aux flots bleus

 

Du fond de la mer, regardez-nous

De cette vie ne restent que des images,

De ce marin ne restent que des mots

Au fond de la mer nous vous voyons

 Miserere de la mer

Perdu sous le ciel, perdu sur la mer, 
Là-haut écoutez ma prière. 
Perdu sous le ciel, si loin de la terre. 
A moi, Notre-Dame et tous les saints, 
Prenez en pitié tous les marins ; 
Calmez la vague, la vague et le vent, 
Calmez pour moi l'ouragan.

 

A tous les calvaires, aux croix des chemins, 
Je promets un pèlerinage, 
A tous les calvaires, aux croix des villages. 
A moi, mon pays, mes souvenirs, 
A moi tous mes rêves à l'avenir. 
Sur moi la vague, la vague s'abat, 
Sur moi, la mer et le froid.

 

Plus jamais l'été, plus jamais l'hiver 
Plus jamais la fête au village, 
Plus jamais l'amour sur un clair visage. 
A moi, Christ en Croix, ayez pitié, 
Du fond de la mer, miserere. 
Pardonnez, pardonnez, pardonnez-moi, 
Sous mes péchés je me noie.

 

Perdu sous le ciel, perdu sur la mer, 
Perdu au milieu des nuages, 
Perdu dans le ciel, après le naufrage. 
A moi, Notre-Dame et tous les saints, 
Prenez en pitié tous les marins ; 
Calmez la vague, la vague et le vent, 
Calmez pour moi l'ouragan.

 voir et écouter : http://notredamedesneiges.over-blog.com/article-17757673.html

 

Addiction

Voici un texte écrit pour le blog cité, avec un thème particulier "La première fois". Je vous livre une sorte de définition qui pourra parler à tous, pour toutes les occasions. Ici, c'est l'écriture qui m'a inspirée.              

               La première fois, c’est souvent une fin de semaine, parce qu’on est libéré de tout souci. Ni travail, ni reprise pour une rude semaine.

               La première fois, l’invitation est toujours pressante. Il nous est arrivé de tenir bon longtemps, de résister, nous décourager, être démesurément effrayé ; et puis un jour survient où tout est très, trop, rapide pour renoncer.

La première fois, c’est toujours imprévu, un écart occasionnel qui crée tout le charme de la situation. Une vie bien programmée, sans temps mort, voire trop ennuyeuse, qui ne se risque à rien de hasardeux. Jusqu’au grand saut. Soudain.

La première fois, on est toujours nerveux. On n’y peut rien. Le stress. Les questions se heurtent à une vitesse folle dans un cerveau devenu trop étroit. Y parviendrai-je ? Saurai-je offrir le meilleur de moi-même, laisser mes peurs bien enfouies ?

La première fois procure d’abord du bonheur, une sorte de sauf-conduit pour la liberté de nous dévoiler au monde, d’exister enfin, en parfait accord avec nos plus folles espérances.

La première fois fait ensuite mal, parfois très mal. Le labeur des débuts, l’angoisse du néophyte, la gêne du maladroit, la douleur de l’inexpérience.

Puis la première fois s’achève. Vite, ou pas. Éphémère circonstance de la naissance d’un nouvel être, un peu déçu, si loin de se sentir rassasié, regrettant d’avoir été en deçà, attendant la prochaine fois.

Enfin, la première fois engendre une inexorable addiction, celle dont on ne se relève jamais. Sinon, ce ne serait qu’un petit événement. C’est dur et marquant.

La première fois, c’est partager avec toute sa passion, se livrer sans retenue. L’étape d’une vie.

Mes premières fois, elles ont  toutes ressemblé à cela.

 

Puis il y a eu une seconde fois. 

 

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Paul par Pierre

 Pierre Mangin nous livre une leçon, à nous autres modestes écrivains débutants, une leçon de patience et de courage pour persévérer dans les divagations de nos plumes...

Dix années de refus. Dix années d’attente, d’espoirs déçus. Dix années sans jamais renoncer. Dix années de travail souterrain. Dix années de persévérance. Dix années à vivre de boulots divers, d’articles, de traductions. Dix années à envoyer des manuscrits aux éditeurs. Sans succès.

Il a commencé à écrire à l’âge de douze ans. Devenu adulte, pas un jour il n’a oublié son rêve de gosse, « Quand je serai grand, je serai écrivain ». Davantage qu’un rêve, une certitude, une conviction. Avec son physique de joueur de base-ball, son regard qui semble lire jusque dans les âmes, l’homme porte en lui toute la puissance du verbe. « La cité de verre », premier opus de la trilogie new-yorkaise qui fera de lui un des écrivains majeurs de sa génération, a été refusé par dix-sept éditeurs. Dix-sept ! C’est ça aussi le monde de l’édition. Des décideurs capables d’avoir entre leurs mains et sous leurs yeux un des piliers de la littérature moderne et qui le balancent sans état d’âme dans le grand chariot des refus. Je propose d’avoir ici une petite pensée pour tous ces types. Peut-être sont-ils chômeurs aujourd’hui… Qu’importe ! La ténacité de l’écrivain a fini par payer. Une œuvre s’écrit, pleine d’humanité et de profondeur. Car c’est bien l’homme qui est au cœur de tous ses romans. L’homme et sa vie. L’homme et la multitude de hasards qui font sa vie. L’homme et les milliers d’interactions entre les êtres, entre les événements. La facilité avec laquelle on entre dans son œuvre n’enlève rien à l’acuité dont fait preuve l’auteur pour mettre à nu toute l’intériorité de ses personnages.

On dit de lui que c’est le plus français des écrivains américains. Je ne sais pas. Quand je referme l’un de ses livres, souvent je me dis : voilà le roman que j’aurais aimé écrire. Ça je le sais…

Merci Monsieur Auster de me l’avoir donné à lire.

  Pierre Mangin. Juin 2010

Révisez vos classiques

 Ouverture des portraits d' écrivain avec ce texte qui offre une perception bien personnelle d'une grande figure des poètes. N'oubliez pas de chercher les allusions à ses textes, et merci à Canardo, enfin à Lanéguine, bref, vous le connaissez tous !

Maman avait raison

Maman avait tort. Du haut de mes huit ans, je lui soutenais que Jacques était chanteur. Elle m’affirmait le contraire, enfin, elle disait qu’il était plus que ça. Il est acteur ? Oui, aussi, mais il est surtout poète ! Je riais de cette blague en pensant à la dame promenant son cul sur les remparts de Varsovie. Mais maman, ce n’est pas de la poésie, c’est de la blague à Toto. Il cherche une madeleine partout alors que tout bon magasin en vend ! Il veut aller à Vierzon et Vesoul, maman, ce n’est pas sérieux ! Un poète aurait choisi Vérone ! Qui aurait l’idée d’apporter des bonbons pour séduire ? Ni De Vigny, ni Ronsard !

Je me souviens de cette note récoltée à l'école : j'avais osé écrire des lignes sur Jacques. L'institutrice en fut réjouie ; une bonne note pour avoir dénoncé le cancer qui l'avait emporté, mais rien sur son talent d'auteur. Il a dû se retourner dans sa tombe fraîchement garnie. Cinq paquets par jour, Grand Jacques, ont eu raison de vous.

Puis j'ai grandi et je l'ai oublié. Il était rangé avec d'autres chanteurs de grands-pères. Un jour, en cours de Français, m'est arrivée la lumière ! Que ce texte est beau ! Les Vieux de Brel m'ont confié leurs secrets, leurs craintes et leurs joies. J'ai lu et relu tous ses textes.

Déserteur ! Pourquoi avez-vous fumé ainsi ? C'est tragique de partir, d'assassiner votre poésie, votre talent, de les sacrifier pour le plus grand profit des marchands de goudron. Les Marquises ont été conquises, qu'elles soient îles ou elles, vous avez fui ! Lâche ! Vous n'aviez pas le droit de nous quitter, de me quitter. Que reste t-il maintenant ? Des perles de pleurs et puis le Hard Rock pour ne plus entendre de paroles. La poésie est morte le 9 octobre 1978. Maman avait raison.

Olivier Adam par Danielle Akakpo

 Autre portrait, tout dans l'attachement, avec un soupçon d'une délicate bienveillance, sous la plume bien connue de nombreux amoureux des lettres et d'un certain forum...

Attentif au monde qui l’entoure

Quelqu’un de bien inspiré m’a offert un jour Falaises, et je suis tombée… en amour ! Un vrai coup de foudre qui m’a poussée à dévorer l’intégralité des romans et nouvelles de l’auteur et donné envie de savoir à quoi ressemblait celui qui parvenait à me bouleverser parfois jusqu’aux larmes. Cheveux blond roux coiffés à la diable, barbe de huit jours – l’air de dire, il y a plus important dans la vie que de songer à se faire la peau lisse –, visage rosi par le vent du large, solide carrure se détachant sur un fond de mer bleue, cette mer si présente dans ses écrits, refuge salvateur contre la douleur, les vicissitudes – non, il n’aimerait pas ce mot !– les saletés de ce monde où l’on est à l’abri de rien. Mains dans les poches d’une veste de toile grise, l’homme respire à la fois force et fragilité. Il a les traits de la plupart de ses personnages, des gens simples, des solitaires, des timides marqués par les épreuves. Dans son regard empreint de mystère, dans son demi-sourire, je lis aussi bien la sérénité de celui qui a su refaire surface il va bien maintenant, ne nous en faisons pas pour lui – que la détermination qui le conduit à se pencher sur les tragédies du quotidien, sur ces destins d’êtres tiraillés, oubliés, portant leur fardeau dans une société qui va mal et ne leur fait pas de cadeau. Sous-jacentes sont sa tristesse, sa colère lorsqu’il saisit ces instants où tout bascule, tragiquement, brutalement ; cette tristesse et cette colère qui éclatent sous sa plume dans un style toujours en adéquation avec le sujet, poétique quand il le faut, sans fioritures inutiles, violent quand il le faut et qui vous prend aux tripes. Olivier Adam, un auteur doté d’une conscience sociale sans toutefois brandir le drapeau du polémiste ou du politique, une plume généreuse dont je guette le prochain ouvrage.

Portrait d'écrivain par Alain Emery

Voici un beau portrait qui nous est offert, rêveur, touchant, qui nous emporte dans des périples littéraires très imagés. Merci pour ces émotions bien distillées.

L'éternité ou son absence

Ce n’est pas le plus connu des clichés d'Hemingway.
Sur le coin d'une table de fortune – où il a posé son vieux chapeau de brousse, une tasse de thé – il écrit. Je ne vois que la pelisse jetée sur ses épaules, sa tignasse blanche et gominée, sa barbe bien taillée. Nous sommes en 53, c'est son second safari. L'année précédente, son vieil homme a pris la mer et le monde entier reconnaît dans ce colosse crépusculaire un des tout derniers nababs. Sa vie est un roman. Il boit le whisky au goulot, tutoie les grands de ce monde et connaît la mort pour l'avoir frôlée. D'un bout à l'autre du globe, c'est une légende.
Mais là, sur cette photo, c'est autre chose. Il y a cette force inouïe, sanglée dans les mâchoires, et en contrepoint, cette délicate inclinaison du visage, comme s’il se tenait un enfant dans ses bras.  Il apparaît enfin comme on l’a si peu vu, brutal et nu, serré sur son ouvrage, de chair et de sang bien sûr mais pas seulement. Au milieu de ces terres africaines qu’il aura tant aimées, il est de nouveau l’artisan au chevet de son art, un paisible orfèvre à son établi et ainsi dépouillé, tout à son travail et au temps qu’il lui reste à vivre, jamais il n’a paru plus émouvant. Je songe alors à ce qu’il nous confiait, l’année suivante, recevant le prix Nobel : qu’un écrivain, s’il est assez bon, doit se battre chaque jour contre l’éternité ou son absence.
Sur cette photographie ancienne, il ressemble à l’image que je me fais d’un écrivain, celle d’un homme humble mais possédé, livrant à chaque instant le combat d’une vie. Oui, il ressemble à ce qu’il est enfin devenu, éternel et mortel à la fois.

Le nocher et l'utopie

 Un matin, un lion et une hyène du jardin des Plantes réussirent à ouvrir la porte de leur cage, fermée avec négligence. Par bonheur, seuls les soigneurs fréquentaient le parc à cette heure matinale, et, sans affolement, les animaux, étrangement paisibles, furent reconduits dans leur enclos.

Il faut avouer que la nuit s’était montrée particulièrement singulière.

Lors de la désertion du site par les promeneurs, tout avait pourtant semblé d’une banalité affligeante ; les uns se promettaient de revenir dès le lendemain pour vivre de nouvelles aventures, les autres, lassés de leurs périples qu’ils jugeaient déjà insignifiants, s’en retournaient l’air blasé dans leurs demeures bourgeoises, tandis que les esprits chagrins déploraient l’asservissement des bêtes par des humains si sots… Mais une silhouette s’était subrepticement faufilée entre les gardiens, d’une apparence jeune, trop petite pour un homme, trop assurée dans sa démarche pour un enfant, et dont les vêtements fort amples formaient une espèce de toge brune et fantomatique. Nul ne l’avait vue. Nul n’aurait su dire si cet individu étrange qui sillonna toute la nuit les allées du parc, frôlant les grillages, rôdant dans les espaces interdits, figurait au nombre des aventuriers, des touristes malins ou des amoureux des bêtes.

On raconte aujourd’hui qu’il s’agirait d’une âme perdue, égarée dans les rues les plus sombres de la capitale, dont la curieuse sensibilité permettrait de n’importuner quiconque et de prodiguer la sérénité à ceux qu’elle entoure. D’aucuns refusent de voir en lui ce prodige et ne songent qu’à un triste fou amusé de ces errances sauvages.

Pourtant, chaque nuit, le jardin des Plantes plonge dans la quiétude. Une étrange onde vitale anime les animaux d’un souffle apaisant. Les espèces volatiles se posent doucement à terre, toisées par les singes de toutes sortes que les fauves semblent prendre plaisir à observer d’un air quasi moqueur. La race humaine y serait la seule présence hostile, tant ce règne de la nature paraît envahir les allées foulées la journée par les importuns du royaume animalier. Le nocher du jardin, raconte-t-on, délivre les bêtes de leur servilité, les conduit sur la rive de la liberté le temps d’une vie nocturne semblable à une douce traversée, un tendre voyage vers les côtes d’une terre indomptée, si lointaine de leur existence diurne. Il exerce sa précieuse mission jusqu’au jour, lorsque les cages retrouvent leurs hôtes contraints, sur le rivage des captifs.

Jamais personne, malgré les gardes, les caméras, ne l’a jamais vu ; sa face demeure cachée, comme masquée par un voile que déposerait la ronde floue des animaux pacifiés. Si d’aventure, telle cette hyène, tel ce lion, un pensionnaire devait par malice se jouer de sa bienveillance, il ne serait pas bien loin, observant, guidant ce soigneur vers les facétieux noctambules. Il n’oublie pas de porter également dans son cœur la sécurité des humains.

On rapporte que ce nocher aurait plusieurs siècles, qu’il traverserait les âges afin de guider dans la nuit tous les captifs vers un monde plus heureux.

 

La maman referme son livre de contes. Les enfants la regardent, un peu perdus, un peu émerveillés. Les aînés sourient doucement, ils viennent de comprendre ce qu’est une utopie.

Divine tragédie

 

Rougeurs coupables des néophytes

Errances suavement embarrassées

Maladresses amoureuses des apprentis

Nées pour ces bribes de mots

Émotion imprévue

 

O toi devenu homme ne change pas

Des fausses questions aux regards d’amitié

La complicité se savait et s’installait sans souffrance

Ouverte au monde espiègle des cyniques

Il ne suffit pas de les contenir pour avancer

 

Tu vivais avec trop d’esprits sournois

Nous aurions pu ensemble les vaincre

Effacer enfin la honte de nous aimer

Toi promis moi déjà installée

J’aurais aimé tandis que tu aurais adoré

 

La sagesse nous a perdus dans sa cruelle nature

Seules subsistent ces douces délices goûtées

Mais si tôt avortées aux lèvres d’un onirique baiser

Car trop désirer a conduit au trône des sacrifiés

Deux cœurs endurcis aux épreuves de tristes convenances

 

Hélas restons-en là puisque cela ne nous est permis

Les sentiments me montent au cœur et noient ma raison

Un ultime regard crucifie ma vie sur le bois de l’innocence

Ton verbe me manque et manque à l’aveu des adieux

Je n’ai su m’épancher pour te dire tout mon être

 

Dans une infinie confiance nous nous abandonnons

Nos mains unies comblées du besoin d’aimer

Jusqu’à l’infini étanchent la soif de chérir

Alors nos cœurs battent tendrement bercés

Une onde de plénitude guide nos pas

 

 

Mais ô toi illusion oui toi mirage

Tu attires les âmes dans tes flammes

Et les noies dans tes tourbillons

Et les fracasses sur tes récifs

Vile Charybde ou cruelle Scylla

 

Émotion imprévue

Morte échouée ou submergée

Habile et sournoise pour les experts

Destinée tristement prévisible

Pâleur moribonde de chimère

 

Je te hais de n’avoir pu l’aimer

Quelques citations à méditer, ou à étaler, c'est selon vos humeurs ! (extrait du site evene)

La croyance fait le dieu, et l'amour fait la femme. On est véritablement morte que quand on n'est plus aimée. Théophile Gautier, [Arria Marcella]

La jeunesse tisse ses mythes généreusement. [Claude Jasmin]

La pensée d'un homme est avant tout sa nostalgie. [Albert Camus]Le mythe de Sisyphe   Le caractère le plus profond du mythe, c'est le pouvoir qu'il prend sur nous, généralement à notre insu. [Denis de Rougemont]L'Amour et l'occident
La passion est cette forme de l'amour qui refuse l'immédiat, fuit le prochain, veut la distance et l'invente au besoin, pour mieux se ressentir et s'exalter. [Denis de Rougemont]Les mythes de l'amour  

Qu’est-ce qu’une grande vie, sinon une pensée de la jeunesse exécutée par l’âge mûr ? [Alfred de Vigny]Cinq-Mars
La plus inquiétante jeunesse est celle qui n'a pas d'opinions extrêmes. [Comte de Chambord]

Alors s'assit sur un monde en ruine une jeunesse soucieuse. [Alfred de Musset]La Confession d'un enfant du siècle
La jeunesse est une ivresse continuelle ; c'est la fièvre de la santé ; c'est la folie de la raison. [François de La Rochefoucauld]
La seule force, la seule valeur, la seule dignité de tout ; c'est d'être aimé. [Charles Péguy]Notre jeunesse

En littérature, les oeuvres ne sont rien sans la grâce. [Théophile Gautier]Extrait des Portraits et souvenirs littéraires
Le chef est celui qui prend tout en charge. Il dit : “J’ai été battu”. Il ne dit pas : “Mes soldats ont été battus”. [Antoine de Saint-Exupéry]Pilote de guerre   Démocratie : l’oppression du peuple par le peuple pour le peuple. [Oscar Wilde]
La folie, c’est se comporter de la même manière et s’attendre à un résultat différent. [Albert Einstein]   Les enfants sont comme les marins : où que se portent leurs yeux, partout c'est l'immense. [Christian Bobin]
Quant une femme frappe dans le coeur d'une autre, elle manque rarement de trouver l'endroit sensible, et la blessure est incurable. [Pierre Choderlos de Laclos]Lettres
Si la charité vient à manquer, à quoi sert tout le reste ? [Saint Augustin]
Ce qui manque aux orateurs en profondeur, ils vous le donnent en longueur. [Montesquieu]Mes pensées
L'amour n'est qu'une attente créée par un manque. [Emmanuel Aquin]Incarnations
Le sentiment amoureux se mesure à l'ampleur du manque, à l'état fiévreux dans lequel l'absence de l'autre nous plonge. [Francine Noël]
Les grands hommes se passionnent pour les petites choses, quand les grandes viennent à leur manquer. [Alexis de Tocqueville]Correspondance
Le mot ne manque jamais quand on possède l'idée. [Gustave Flaubert]Correspondance

Notre coeur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs. [François René de Chateaubriand]Atala René

C'est le propre de l'homme de se tromper ; seul l'insensé persiste dans son erreur. [Cicéron]
Les livres que le monde appelle immoraux sont ceux qui lui montrent sa propre ignominie. [Oscar Wilde]Le Portrait de Dorian Gray   Les maux sont moins néfastes au bonheur que l'ennui. [Giacomo Leopardi]Zibaldone

La frivolité est la plus jolie réponse à l'angoisse. [Jean Cocteau]  La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas. [Fernando Pessoa]
L’art ne transforme pas. Il formule. [Roy Lichtenstein]
On appelle "bonheur" un concours de circonstances qui permette la joie. Mais on appelle joie cet état de l'être qui n'a besoin de rien pour se sentir heureux. [André Gide]

Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’on croit. [François de La Rochefoucauld]Maximes
Les femmes sont mieux adaptées que l’homme à la douleur. Elles vivent d’émotions, ne pensent qu’aux émotions. [Oscar Wilde]
Les mots manquent aux émotions. [Victor Hugo]Le Dernier Jour d'un condamné
N'oublions pas que les petites émotions sont les grands capitaines de nos vies et qu'à celles-là nous y obéissons sans le savoir. [Vincent Van Gogh]Extrait d’une Lettre à son frère Théo
L'émotion nous égare : c'est son principal mérite. [Oscar Wilde]
Dès l’instant où vous aurez foi en vous-même, vous saurez comment vivre. [Johann Wolfgang von Goethe]
La femme est tout ce que l’homme appelle et tout ce qu’il n’atteint pas. [Simone de Beauvoir]
La peinture vient de l'endroit où les mots ne peuvent plus s'exprimer. [Gao Xingjian]La Montagne de l'âme
La frivolité est la plus jolie réponse à l'angoisse. [Jean Cocteau]
Mieux vaut mourir d'amour que d'aimer sans regrets. [Paul Eluard]
Il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre, ce soit encore la rêver. [Marcel Proust]Les plaisirs et les jours
Faites que le rêve dévore votre vie afin que la vie ne dévore pas votre rêve. [Antoine de Saint-Exupéry]

Amour et méditation : Charles de Foucauld

 Parce que, parfois, on veut chasser de sa tête tout ce qui pollue nos journées, parce que ces mots sont si beaux, même pour ceux qui n'ont pas la foi, parce qu'on cherche souvent les mots pour dire à quel point nous sommes pleins d'amour pour quelqu'un et que l'on désire ardemment le partager, je livre ce texte de celui qui a donné sa vie au nom de cet amour.

 

Mon Père, je m'abandonne à toi,
fais de moi ce qu'il te plaira.
Quoi que tu fasses de moi,
je te remercie.
Je suis prêt à tout, j'accepte tout. 
Pourvu que ta volonté se fasse en moi, 
en toutes tes créatures, 
je ne désire rien d'autre, mon Dieu.
Je remets mon âme entre tes mains.
Je te la donne, mon Dieu, 
avec tout l'amour de mon coeur,
parce que je t'aime,
et que ce m'est un besoin d'amour
de me donner, de me remettre entre tes mains
sans mesure, avec une infinie confiance
car tu es mon Père.

Charles de Foucauld

(tableau de Philippe Lejeune)

http://www.youtube.com/watch?v=fVhUdBvZ7UQ

 

Abî(y)me

 Elle s’enfle, s’apprête à gronder, à souffler de toute sa puissance pour balayer les esprits poltrons. Je la perçois déjà, la devine tapie dans quelque recoin obscur. Elle me sait l’épier et s’en satisfait, son orgueil s’en nourrit pour mieux frapper, tandis que ma propre conscience me semble la défier malgré moi. D’instant en instant, elle s’immisce plus profondément en mon être, je ne saurai la contenir dès lors qu’elle m’aura capturé. Pourtant, j’avance. Je progresse sans hésitation, même si l’incertitude du sort qu’elle me réserve me tourmente. Où saurais-je me réfugier ?

 

Les lieux paraissent se dérober sous mes pas hasardeux, je crois les avoir hantés cent fois, tels les tristes héros de ces sinistres films si stupides, et cependant il me faut les pénétrer plus encore à chaque minute. Je pourrais presque sentir l’assassin me guetter, disposé à me surprendre en pleine errance. Mes yeux s’assèchent, mes mains tremblent, mon esprit s’égare. Mais je poursuis mon chemin. Indescriptible, innommable, la chose qui me poursuit, ou me précède, je ne sais plus trop bien, se dissimule derrière les branches hideuses du bois où elle s’est établie. Animal sauvage, homme bestial, sa présence se dessine dans l’opacité des ténèbres tombées sur ma conscience. Le doute m’envahit, lancinant comme une douleur incurable, transforme mon appréhension en crainte, ma peur en angoisse. Il est trop tard, la partie est lancée ; la traque pourrait durer de longues heures, distillant ses tortures, rudes, éprouvantes, diaboliques. L’homme esseulé ne possède guère d’échappatoire et s’approche sciemment de sa fin. C’est toujours ainsi.

Il faut malgré tout ignorer l’issue fatale, franchir chaque obstacle, défier cette insondable menace pour ne lui laisser aucun répit, enterrer toutes mes hésitations. Audacieuses, mes pensées sillonnent un labyrinthe de pièges, d’hypothèses sournoises. Quelle sera l’arme du crime ? Je frissonne à l’idée d’une belle lame, propre mais usée par les membres qu’elle aura déjà désunis, j’imagine l’insoutenable supplice… Les chairs meurtries finiront-elles brûlées au cœur de cette forêt perdue, ou bien enfouies dans les entrailles des ténèbres ? Ces macabres tableaux rythment ma progression de leurs flashes si froids, si blafards, que l’obscurité gagne du terrain comme pour mieux masquer l’écœurant carnage à venir. Mon être tout entier s’engourdit, la raison me fuit…

Le silence, subitement, se fait assourdissant. De toutes parts, des masses noirâtres, inanimées, ont effacé le moindre repère. Seule subsiste cette indicible présence. Alors, un pas, une main naïvement courageuse, puis une chute…

 

Je referme le livre, un léger sourire aux lèvres. L’ultime chapitre ne se laisse pas bâcler. J’aime le déguster, lorsque mon cœur a battu avec délice au rythme du pauvre héros paralysé d’effroi, puis s’est apaisé. Que voulez-vous, avant l’ouragan, la peur se repose un peu.

Enfin, pour moi, car j’imagine que le calvaire de cette victime éperdue se poursuivra tant que je n’y aurai pas mis fin, en achevant ma lecture… Délectable attente, non ?

Penn-ar-Bed

 Le chauffeur roulait à faible allure, un air de légèreté flottait et je me sentais grisé par cette insouciante nonchalance. Ma nièce fêtait ses vingt ans, pour elle je pénétrais en cette mystérieuse terre bretonne, hostile pour les craintifs, attirante pour les aventuriers. Les cadeaux chahutaient gaiement dans le coffre, mon enthousiasme se nourrissait au gré de ces paysages animés du bout du monde. Les villes devenaient villages, les larges voies de sinueuses routes, les arbres distincts de touffues forêts. Chaque détour semblait mener au vide, limite de la terre des hommes, confins entre nous autres et le monde des mers.

  Progressivement, la nuit se mit à diffuser ses nuances, usant d’un clair-obscur qui métamorphosait toute chose. Les panneaux n’indiquèrent plus alors que des noms bretons, la pénombre parut se jouer de moi, masquant les appellations françaises, égarant mon esprit. Puis brutalement, le véhicule sembla plonger sur une route escarpée. Je crus que nous nous enfoncions dans un abîme de sapins fantomatiques, mais se dessina, imposant, l’obscur pont de Térénez, fil salutaire entre l’indomptée presqu’île de Crozon et le continent. L’Aulne qu’il enjambait formait une mer opaque que la lune narguait de ses reflets. J’oubliai les réjouissances de l’anniversaire et sombrai dans une saisissante appréhension. Les kilomètres suivants aggravèrent mon cas. La hideuse silhouette du pont s’effaçait derrière nous tandis que la forêt nous avalait, aidée de cette sournoise nuit glaçante. Captieuse, la voiture s’engagea sur un chemin douteux. J’eus le temps de distinguer le nom d’un carrefour, Les Quatre Chemins. Mes prières formaient le vœu d’avoir emprunté le bon, lorsque le conducteur s’immobilisa, les exauçant. «Entrez vite, vous risquez d’attraper la mort. » J’aurais préféré d’autres mots et tentai d’y entendre un simple conseil. Pourtant, lui-même ne s’attarda pas et déchargea vivement les sacs emplis de cadeaux dont les rubans festifs importunaient ce tableau lugubre. Une lanterne séculaire veillait sur l’écriteau du gîte. « Au cloître accueillant ». D’autres auraient souri, mais l’avertissement du chauffeur m’invita à ne pas m’éterniser. Les nerfs à vif, je poussai la barrière sans attendre l’hypothétique venue de mon hôte. Une ombre surgit et m’attira dans un austère penty, typique logis breton au granit rugueux. Cette nuit-là devait n’héberger que moi puisqu’on ne me demanda pas mon nom. Sans un mot, l’être furtif me conduisit à ma chambre puis disparut aussi singulièrement. La pièce révéla alors cruellement le sens de l’écriteau. En guise de chambre, je disposais d’une cellule de moine, au confort foncièrement spartiate. La main tremblante, j’ajoutai aux candélabres désolés les bougies prévues pour le gâteau d’anniversaire. Des ombres flottantes défièrent mon sommeil, avant qu’un incessant bruit de cloches éloigné l’anéantisse. Ce glas improbable m’obséda, alors que j’étais certain de n’avoir croisé ni église ni chapelle, et j’imaginai une sinistre mise en scène de mon hôte, affairé à parfaire la thématique de son gîte.

 

Au matin, accablé de mes terreurs nocturnes, j’interrogeai l’homme, guère plus rassurant que dans l’obscurité. « Landévennec et son cimetière de bateaux… Pour chaque anniversaire de sa création, ses fantômes sonnent les vieilles cloches sur les pontons abandonnés. » Se riait-il de moi ? S’il bizutait ses novices par cette initiation aux allures de légende, il avait réussi à me dissuader de me faire l’apôtre du bout du monde.

 

En route vers ma famille, je ne cessai d’épier un paysage qui, éclairé, paraissait dissimuler ses pièges hallucinants. Ma nièce finit par ouvrir ses cadeaux, en mon absence puisque je quittai ce monde avant la nuit, me promettant de ne plus jamais fêter d’anniversaire.

 

Malgré mes recherches, je ne retrouvai ce gîte sur aucune carte.

Le saint homme

 Le saint homme

L’humble prêtre ignorait où la vie le mènerait. Obéissance fut toujours son mot d’ordre, quelles que soient les épreuves ou les joies. Jamais il n’eut d’attache, jamais il ne s’autorisa de véritables amis tant son âme se vouait à servir Dieu. Son cœur n’existait pas, du moins ne devait-il plus se faire entendre. Il avait goûté à la vie dans sa jeunesse et cheminé quelque temps sur les routes estudiantines, avant de suivre d’autres voix. Celles du Seigneur.

De paroisse en paroisse, de ministère en ministère, son âme s’était dévolue à accompagner autrui, son oreille en avait écouté les plaintes, sa bouche enseigné les néophytes, ses sacrements uni et béni âmes amoureuses ou défuntes. Parfois, il souffrait du regard des fidèles ne voyant en lui qu’une « machine » à dire la messe, parfois il pleurait en son cœur de ne pouvoir livrer ses propres douleurs, son mal-être. Nullement il ne se confia. Il incarnait véritablement le saint homme, discret et aimable, savant et modeste, humble de nature et riche de cœur ; les plus sincères des croyants qui croisaient sa vie se sentaient ridiculement petits face à tant de bonté et d’abnégation, son sacrifice se devinait quotidien et sans cesse accepté dans une joie profondément libérée de quelconque souffrance. Lui, l’homme de bonne naissance, était un jour allé vers un miséreux certes avec embarras, mais empreint d’une sincérité d’âme telle que le pauvre malmené de la vie lui avait ouvert son cœur abimé. La rencontre avait été bouleversante pour les deux êtres. Son Carême se distinguait non pas seulement par une stupide et aveugle privation de nourriture mais bien davantage par d’incroyables moments de partage avec ceux qu’il ne côtoyait pas en temps ordinaire.

Aussi, lorsque son évêque lui donna un nouveau ministère, loin, si loin, il obéit. Sans que son âme pût rechigner. Mais son cœur gémit. Pour la première fois de son sacerdoce, des relations s’étaient tissées entre une famille et lui. Il les aurait appelés « amis ». Ses joies et ses doutes se partageaient autour d’un repas détendu, les grands événements de la famille lui offraient naturellement une place, il partageait avec eux ce qu’auparavant il n’observait que chez les autres. Sa peine fut immense, il n’aurait su la traduire en mots et pour rien au monde ne souhaitait la leur montrer. Il partit donc.

Mais cette fois-ci, il gardait au fond de lui des amis. La vie l’éloignait et l’éloignerait souvent d’eux. Pourtant, dans son divin service, chaque fête le rapprocherait d’eux, tous les bons et mauvais moments seraient dits et écoutés.

Dix ans ont passé depuis son départ. Les anniversaires ne sont toujours pas oubliés. Les voix se font souvent entendre. Quelque part, il remercie le Seigneur de cette richesse de la vie.

 

 

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Ultimatum

 Des mois et des semaines d’un douloureux entraînement, des heures d’efforts supportés en silence, des coups maladroits et violents endurés l’esprit vide pour ne pas les sentir meurtrir un corps déjà abîmé par la vie. Seuls ces moments, ces instants purement physiques, retentissent dans ma tête. La chaleur m’alourdit, m’engourdit. Mes membres ne sont que boulets, fers pesants et moites.  Les comédiens ont la peur naïve d’oublier le texte. J’ai la peur sournoise du combattant prêt à tout pour vaincre mais écrasé d’avance. Mes fictives victoires obtenues lors des assauts de débutants me semblent appartenir à un temps révolu.

 

Il paraît qu’à peine la partie lancée, toutes les angoisses s’effacent pour laisser place au plaisir immense du jeu, celui qui transcende les plus aguerris, les professionnels du genre. Le sang cogne, résonne, le cœur s’affole, s’emballe, puis le corps entre en action. Pour le meilleur. Tous nos maîtres nous l’ont répété à l’envi. Les écoles où s’enseignent les rudiments allient technique, force et volonté pour que nos carcasses encaissent et se nourrissent de la force des adversaires. Le sport est un jeu,  l’entraineur s’est obstiné à nous le faire admettre. La joie que nous devons ressentir provient de ce sentiment invulnérable qu’éprouve le sportif, il se donne sans compter mais ne craint rien, il reste seul maître de son corps. Il se contente de jouer avec lui, de le mettre en mouvement, le provoquer, le calmer, le préserver. Mais je ne sais pas quoi en penser car trop souvent mon propre corps me trahit et m’abandonne. Ce n’est pas moi qui décide. Je ne suis pas le seul. L’entraînement voit les athlètes entre eux, mais la véritable rencontre brise cette intimité. En face, ils sont des centaines à partager notre peine, à nous observer.

 

Au combat ! Au combat !

Ils aiment ces démonstrations de puissance, les spectateurs, car ce sont eux, finalement, nos juges, eux qui décideront de notre sort, d’une défaite cruelle, atroce, humiliante, ou d’une douce victoire, rassurante, promesse de lauriers. Les adversaires annoncent un verdict brutal, immédiat, mais le public délivre une sentence morale, tel un sauf-conduit pour d’autres épreuves.

Au combat ! Au combat !

Je les sens, tout près, de l’autre côté, enhardis par des heures d’attente pour nous voir jouer, excités à l’idée de nous sentir suer sous leurs yeux affolés. Ils pourraient me donner du courage, et leur force me pénétrer. Je pourrais les entendre scander mon nom et les deviner me réclamer vainqueur dans ce sport si ludique et populaire aux yeux de tous.

 

Pourtant, mes membres demeurent horriblement pénibles, tout mon être me pèse. La peur me domine. Ce qui m’attend n’est pas du sport. Mon adversaire connaît son métier bien plus que moi pour qui tout est joué d’avance.

 

Je ne suis qu’un esclave qui s’apprête à mourir dans l’arène. Pour mon seul et unique combat. L’ultime rencontre. Ni le peuple, ni l’empereur, ne me sauveront. Morituri te salutant.

Yeux de Noël

 La vitrine s’étale sous ses yeux d’enfant. Elle s’appelle Marie, comme celle à qui l’on doit, finalement, Noël. On lui a dit au catéchisme que Noël, c’est la naissance de Jésus. A l’époque, elle avait pensé qu’on devrait lui souhaiter un joyeux anniversaire. Mais le curé l’avait grondée. Depuis, elle annonce la naissance de cet angélique bébé joufflu. 
Ses parents ne sont pas croyants. Pourtant ils fêtent Noël, pas pour les cadeaux d’ailleurs, mais par tradition, et l’ont « envoyée au caté ». Elle s’est prise au jeu, s’intéressant aux longs discours du curé qui endort les enfants mais éveille en elle plein de questions. Au fond, elle est contente de comprendre le sens de Noël, de Pâques. L’anniversaire de Jésus, sa mort et tout le reste. Elle découvre à peine ces légendes mais les aime bien. Parfois, elle se demande si ça a existé « pour de vrai ». Ses parents grondent alors, eux aussi ; ils veulent bien qu’elle apprenne Jésus, Marie, Joseph, mais qu’elle y croie, ça non. La tradition, pas la foi. D’ailleurs, ils refusent la crèche à la maison. Un joli sapin, petit mais auréolé d’interminables guirlandes dont les chatoiements font scintiller les sombres épines qui joncheront très vite le sol. Voilà son Noël.
Cette vitrine l’écrase par son décor céleste, elle la qualifierait d’austère autant que baroque, si elle connaissait ces mots. Bergers, âne, bœuf, mangeoire, Marie, Joseph... et d’innombrables étoiles dorées, des anges heureux. Il ne manque que celui grâce à qui elle aura de beaux cadeaux, qui est toujours blond et frisotté, mais qu’elle s’imagine bien brun, comme le pauvre bonhomme cloué sur la croix, sur les tableaux du caté. Trop tard. Son papa la tire par la main. Adieu, jolie crèche.
Mais elle ne renonce pas. A dix ans, elle se dit qu’elle peut décider de certaines choses, même si ses parents se fâchent. Elle explique que la messe de Noël, c’est appliquer une leçon, voir enfin les mots s’animer. Ils refusent mais devinent des larmes prêtes à assombrir le plus beau mois de l’année. Elle a gagné.
Minuit, le grand soir, dans la glaciale église dont les gigantesques voutes écrasent ces parents gênés, dont les piliers renforcent la foi des fidèles. Le curé est là, les bougies réchauffent les cœurs, les flammes créent de rassurantes ombres. La petite fille avoisine les anges, ses yeux rayonnent d’une joie profonde. Ils ne croient peut-être pas à ce mystère, mais ses parents viennent de lui offrir son plus beau présent.

Le baisemain

         

   L’honneur de sa famille ancré au cœur, Louis-Antoine de Rochetombé quittait le domaine sans prendre le temps de glisser un adieu aux fidèles servantes qui l’avaient patiemment élevé durant toutes ces années. Il était à présent un homme et devait rejoindre la carrière des armes, lui dont un illustre et lointain aïeul avait siégé à La Rochelle selon les désirs de Richelieu, tandis qu’un autre encore comptait parmi les maréchaux, ou plus récemment, que l’un de ses oncles servait Napoléon.  Il abandonnait ainsi sa terre natale, le château de ses ancêtres bâti sous le règne du bon mais si rustre roi Henri IV avec lequel il partageait l’amour immodéré des femmes, et se pliait aux volontés du père. Pourtant, l’armée ne l’attirait en rien, les épées lui ôtaient tout espoir de finir dans un salon aux côtés de quelque jolie femme de bonne naissance, et les champs de bataille lui paraissaient de mauvaise nature. Mais la famille perpétuait la tradition de l’aîné destiné à la vie militaire. Il n’aurait su s’en défaire. Des conquêtes illustres, il n’avait jusque là goûté qu’aux victoires sur la gente féminine et espérait profondément en rester à ces triomphes charnels ; le fond de la campagne qui devait le former au maniement du fer serait sa douce pénitence pour quelques fautes commises au vu et au su de son père.

 

Il franchit donc le majestueux portail de l’école préparatoire militaire, songeant que la seule stratégie louable à ses yeux jouait sur les sens, et que l’art de la guerre n’auréolait que les cœurs endurcis. Ce fut donc sans joie aucune qu’il subit les maintes démonstrations tactiques des chefs virils, froidement qu’il accueillit leurs préceptes, patiemment qu’il se prêta à moult combats fictifs. Il n’en ressentit ni plaisir, ni colère. Il s’ennuya, en fait. Un jour pourtant, le seul compagnon d’armes qu’il eût jamais le convia aux vœux perpétuels que prononçait son frère aîné dans l’abbaye toute proche. Louis-Antoine se réjouit de fréquenter du beau monde et conçut le secret espoir d’y croiser nobles demoiselles et femmes raffinées, loin des rudes journées passées à l’école. Les vœux formulés en soirée laissèrent place au souper dans une foule aussi mondaine qu’empruntée. Seule une jeune fille se tenait à l’écart des flagorneurs en tout genre, observant les vaines flatteries, écoutant les futiles conversations. Louis-Antoine mendia auprès de son ami de menues précisions sur la gracieuse jouvencelle. Il apprit qu’Hermine de La Motte, fille d’un maréchal ami de sa famille, vivait confiée aux soins d’une vieille comtesse dont les grincheux principes lui assureraient bon mariage. La chaperonne se tenait non loin d’ailleurs. La rumeur affirmait que tous les prétendants essuyaient un sec revers en de cruelles paroles, soit de la belle Hermine, soit de la duègne. Plus qu’un défi, Louis-Antoine sentit en lui l’impérieux besoin de conquérir une âme innocente, de l’élever au plus fort des sentiments.

 

Ostensiblement, il leva les yeux sur elle et hâta ses pas pour l’approcher. De la soirée, il n’avait conversé qu’avec son ami, et la jeune Hermine devait l’exclure de la foule des mondains. Il savait ainsi qu’elle ne le rejetterait aucunement. Sa stratégie assurait une petite victoire et son récent statut de soldat sonnait tel un gage de sérieux qu’il n’avait jamais possédé, aussi en userait-il.

 Il se présenta, duc Louis-Antoine de Rochetombé, promis au service de la garde impériale, et attendit de croiser le regard de la belle.

« Monsieur, je n’ai pas l’honneur de vous avoir été présentée. Je vous prie de passer.

Le duc, surpris des mots prononcés sans qu’elle eût tourné la tête, s’obstina et esquissa un baisemain.

  — Le haut rang n’autorise pas toutes les audaces ! Eussiez-vous possédé quelque élégance… Votre nom m’est connu, vos frasques aussi, jamais les armes ne seront à vous. Mon père saura votre geste déplacé. Par mes paroles vous serez renvoyé à vos femmes infidèles. »

Louis-Antoine fut saisit par cette froideur sans pareil qui trahissait une sévère méchanceté.

« Vous avez du poison dans le cœur, mademoiselle… »

            Il fut chassé de l’école le lendemain et ne connut que cette insolite défaite.

Sang perdu

Ô cruel sang qui coule dans mes veines,

Tu fais de moi bien plus qu'une étrangère.

L'épice des origines avive ma peine

Et appelle mon coeur vers de lointaines aires.

Elle donne à mon regard des mots accentués.

Elle donne à mon regard un pouvoir typé.

Charme trompeur, vains attraits, quittez-moi !

Peaux parfumées au musc, venez à moi !

Chaque jour vécu transperce mon sang,

L'image rêvée s'envole à nouveau

Et la proie bronzée n'est plus qu'un trop vieux tableau.

Objet de haine, elle n'est plus de notre temps.

Politique, société, convenance,

Vous donnez à mon sang un goût tellement rance.

Je  ne sais plus aujourd'hui qui je suis.

Je ne peux vivre avec mon passé.

J'ai le désir de ne pas l'oublier.

J'ai le désir qu'il ne soit pas maudit.

Une étrangère, je le suis par descendance,

Passionnée, par le sang chaud qui brûle mes sens.

Voyez-moi et voyez mes origines.

Illusion

Inquiète, elle épanche ses tourments.

La flamme de l'amour est menée par le vent ;

Eveillée par une chaleur aimable,

Elle avait cru être grande et inatteignable.

Mais elle s'était risquée près d'une glace,

Elle sut la faire fondre en lieu et place

Et prendre conscience de son passé,

Car seule une flatterie l'avait éveillée.

Encouragée par un doux sentiment,

Elle s'était développée hypocritement.

Un entourage, qui sait dommageable,

Fit naître en elle une vigueur inépuisable.

Désormais bien des doutes la menacent,

L'obstination de cette tromperie l'agace.

Elle désire brûler vers d'autres cieux,

Et se consumer pour d'autres yeux.

Soleil brûlant

 Au soleil qui paraît, je pense à toi. Tes regards parfois si naïfs me reviennent à l'esprit et tes sourires qui me disent que tu m'as comprise me rappellent à toi.

Une si belle journée pour vous annoncer une si dure épreuve. Tu es trop loin de moi en ces jours. Tu es trop loin de moi tous les jours.

Comme un cliché décidément trop banal, les heures et les minutes s'écoulent sans qu'un coeur touché puisse les ralentir. Pourtant, elles me rapprochent de toi.

Es-tu seul et nerveux? Sens alors que je veux parvenir à tes bras et te guérir des souffrances les plus tenaces. Sens un amour si fort.

Le soleil se couche et endort cette journée trop longue. Il brûle. Il torture. Comme ceux qui ne s'écoutent pas. Ou s'écoutent trop. Laisse-toi aller, cela ira comme il se doit.

Demain, au soleil qui paraîtra, je penserai à toi. tes regards et tes sourires viendront encore à moi et je serai là pour te guider. Nous irons ensemble.

***

Doucereuse contemplation : petit écrit... à améliorer !

 

Doucereuse contemplation

Rien ne semblait avoir réellement changé…

Immuable décor, insaisissable sensation de déjà vu, idée vague que les siècles n’auraient hélas jamais de prise sur ces douces allées fleuries, ces jeux d’eau légèrement surannés et rendus odorants par une opaque mousse incongrue… Il n’imaginait pas les longues années, à peine passées pour lui à arpenter les mondes anciens, les terres des mythiques civilisations, ces trop longues années le séparant de son dernier passage. Non, certes non, tous les souvenirs de jadis se bousculaient en son esprit, heurtaient sa pensée, frappaient à la porte de sa jeunesse. Ou plutôt de sa vieillesse, se disait-il en un regret.

Vague clone d’un jardin qui avait égayé quelques-unes de ses plus belles heures d’étudiant, le paysage qui s’offrait à sa vue s’étalait tel un monde perdu, un monde encore plus sauvage et dépassé que les terres visitées lors de ses errances. Était-ce lui, l’incongru, ou ce parc désolé dont les arbres centenaires s’efforçaient en vain de retrouver leur grâce d’antan ? Lequel de ces deux vestiges dérangeait l’autre ? Chacun possédait pourtant encore tous les charmes offerts par la nature, mais l’ombre d’une jalousie féroce menaçait, nuançait l’étendue de ses souvenirs. Plus il s’enfonçait dans le labyrinthe verdoyant, plus le doute empoisonnait la gaieté empreinte en son cœur depuis qu’il avait décidé, le mois précédent, d’entreprendre un pèlerinage. A l’aube du dernier âge de l’homme, le besoin s’était fait sentir si soudainement de vivre encore sur les terres de sa jeunesse qu’il avait quitté sans hésiter, sans un mot ou une explication, logis et famille pour renaître de ses souvenirs. Il ne s’était pas demandé si une semaine, un mois, lui suffiraient pour assouvir cette brusque soif, si le printemps naissant le comblerait de réponses. Puis, au gré de son cheminement, il s’était rendu compte que plus rien ne revêtait d’importance que ce voyage en la terre sainte qui avait fait de lui un homme ; il se moquait bien de revenir pour le spectacle des enfants, les vacances en famille à la Baule, ou encore les trop prévisibles présents imposés à Noël par une belle-mère désabusée.  Bizarrement, jamais il n’aurait pensé rejoindre ceux que si souvent il méprisait gentiment en les surnommant « Le cercle de la subite dualité », les amateurs des questions existentielles, oscillant entre un doux passé et un avenir utopique. Il entendait par ces termes cerner la crise de la cinquantaine manifestée par tant de ses collègues de travail et semer en eux l’idée que le moment présent demeure l’instant à vivre le plus intensément. Mais ils ne songeaient qu’à cela. Le retour aux sources, le besoin de se rassurer avant la dernière nuit. Il en riait souvent. Mais lui aussi avait rejoint le cercle. Et il se trouvait là, planté dans le parc de sa jeunesse, au milieu des sapins ancestraux, des magnolias éclatants dont il se plaisait autrefois à offrir les pétales aux jeunes filles de la bonne société en promenade à ses côtés. Douce futilité des amours adolescentes, se jugeait-il.

Rien ne semblait avoir réellement changé. Si ce n’est l’emprise des années. Cruelle nature.

 

Coup de gueule !!!!!! Jeune et associatif

 On dit que les jeunes doivent s'investir dans la société.

On dit que les jeunes doivent acquérir de l'expérience.

On dit que les jeunes sont la force vive de la nation.

On dit aussi que les associations vivent par le bénévolat, bene volentia.

On dit encore que tous sont les bienvenus dans le bénévolat.

Pourtant il peut se produire des expériences malheureuses dans les associations, même caritatives.  

L'inconvénient immense des jeunes est précisément leur manque d'expérience, ils ne savent pas qu'au moindre problème, chacun se défausse sur autrui. Surtout "par derrière". Ils ne savant pas non plus qu'on les réclame pour leur dynamisme mais qu'on les rejette pour leur manque de disponibilté, eux qui doivent encore se plier aux horaires du monde du travail. Ils ignorent également qu'on leur accordera bien moins de crédit qu'aux anciens, car on dira d'eux qu'ils mentent plus souvent, qu'ils ne connaissent pas la parole donnée et ne cessent des créer des problèmes à demander un peu d'organisation afin que chaque activité s'accorde avec les compétences et la disponibilité de chacun.  Enfin,  ils croient, naïfs, que s'il leur est confié une responsabilité, ils pourront prendre quelques initiative sans qu'il leur soit reproché de tout vouloir changer.

Pour conclure, si les problèmes de l'association s'accumulent, ils ne se doutent pas qu'on leur reprochera certainement d'être à l'origine de nombre d'entre eux, alors qu'on a eu de cesse de leur répéter que leur activité faisait partie des moindres. De là, s'ils ne sont pas contents, ils n'auront plus qu'à partir, leur dira-t-on, car un ancien reviendra avec plaisir, lui qui était parti quelques années auparavant pour les mêmes raisons. Cercle sans fin.

On comprend que les associations manquent toujours de bonnes volontés.

Ainsi, on peut être amené à vouloir renoncer très vite.

Dommage, quand on n'a pas 30 ans. 

mots jetés

 Bribes de mots, fracassés, jetés et abandonnés en cette terre glaciale. Fragiles et inattendus ils enrobent mes pensées et me trahissent pour ceux qui les ramassent ; la muse me touche mais s'éloigne, trop éphémère, et achève la torture de la création avant que de me promettre ses dons enchanteurs. Les larmes d'un jour déposent en moi bien souvent ces délices sucrées-salées, celles dont je me repais et ignore la fin. Les joies d'un jour m'ôtent le verbe et appauvrissent mon esprit. Saurai-je enfin écrire?

Que faire ?

 Je me demande ce soir à quelle activité je vais employer mes dernières heures de la journée...

Je viens d'acheter un Stephen King et un Jean-Christopher Grangé. La petite fille qui aimait Tom Gordon vs Le concile de pierre. En ce qui concerne la littérature fantastique, d'horreur, ma faveur revient sans conteste à S. King, le maître avec Shining, Ca, Dolores Claiborne, Danse macabre et j'en passe tant il y en a. Créer une atmosphère en quelques lignes, alors même qu'il ne se passe rien, comme disent les enfants, voilà sa qualité suprême, celle que peuvent lui envier bien d'autres scribouillards. Souvent adpaté au cinéma, il fut rarement massacré et les grands écrans ont su lui rester fidèles, à l'instar de Carrie, Shining, La ligne verte, Les enfants du maïs...  et je me demande si aucun auteur pourra jamais égaler la quantité et la qualité dont il sait faire preuve en la matière.

Quant à Grangé, le film Les rivières pourpres fut à mes yeux une surprise du cinéma français, une réussite. Miserere m'a attirée dès sa sortie. J'ai commencé Le serment des limbes. Les mots me viennent à son sujet par bribes comme sa prose procède par à-coups. Bien sûr, le plaisir à lire ces aventures crues et sordides séduit les amateurs d'un genre très spécial, mais tout cela ressemble davantage à un scénario qu'à de la grande littérature. Je vais malgré tout ouvrir cette dernière acquisition et en juger par moi-même sur cet opus. Mais bon... Existe-t-il encore de la grande littérature à frisson en France, comme Maupassant et Le Horla ont séduit en leur temps ?

Divertissant

 Ce soir, repos intellectuel et retour aux films d'aventure tels qu'on les aime...

La Tulipe noire divertit sans prétention, rappelant les charmes d'Alain Delon et le jeu impeccable des acteurs d'antan. Eux, au moins, savaient attirer l'attention sans avoir recours à des cris, des manières désespérantes, un phrasé incompréhensible. Bref, de la littérature à l'écran. Si seulement nos jeunes pouvaient s'en inspirer quelque peu.

C'est dit, je ne corrigerai pas de copies ce soir.

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