L’idée m’est venue de me livrer à une observation bien particulière, dangereuse, celle des aliénés, afin de leur consacrer une réflexion sérieuse, non de celles qui torturent les méninges de spécialistes bien à l’abri dans leurs bureaux. Non, je désire produire une somme fournie en références précises et en situations explicites. Du quotidien, du vécu. Je suis journaliste spécialisé en questions médicales, et cela m’amène souvent à subir de nombreuses immersions dans des univers délicats. Ces défis donnent tout son sens à mon métier, ainsi sans cesse renouvelé. Ce sera l’un des plus sérieux à traiter. Voici ma deuxième semaine de supplice parmi eux, ma pénitence au pays des fous. Elle commence à peine, même si je suis fermement décidé à rester tout le temps nécessaire à une connaissance aiguë de ce monde singulier.
Aidez-moi, aidez-moi...
Inlassablement, les mêmes mots me frappent la tête lorsque je les observe, des mots qui m’obsèdent tant ces pauvres gens provoquent ma pitié. Ils viennent percuter ma pensée dès que des corps errants traversent mon chemin, et me martèlent le crâne sans coup férir. Difficilement je parviens à m’habituer, ou plutôt à m’adapter à ces allers-retours ininterrompus, à m’accommoder à ces cris infondés, irraisonnés, déshumanisés. Les premiers jours, cela me paraissait amusant, vivifiant presque, je les suivais du regard, parfois même en courant, et croyais que leur périple sans fin me conduirait à de menues théories. Mais je me suis très vite aperçu qu’ils ne contribueraient qu’à noircir quelques pages de notes, de surcroît sans réel intérêt. En trois journées, je ne les supportais déjà plus. Mon raisonnement cartésien ne tolérait alors pas de telles divagations du corps, de l’esprit, tandis qu’une part de moi-même devait rapidement s’y complaire. Troublante dualité. L’âme humaine a cela de merveilleux, d’inquiétant, elle s’adapte aux changements, qui choquée de l’immoralité, qui opportuniste.
Sous mes yeux, Adèle quitte le jardin pour s’enfuir de la promenade, elle court en s’agitant et braille dans un jargon bien à elle. Je ne supporte pas l’idée de la contempler malgré moi, dans ses petits pas précipités, notant les moindres écarts de conduite, bien que mon étude me l’impose. Ils s’étalent tous sous mes yeux et semblent me narguer sournoisement, insensés qu’ils sont. Les pauvres, ils en seraient certainement bien incapables. Leur aliénation me torture, me nuit peut-être, et pourtant leur malheur insinue désormais en mon être une sorte de contentement malsain, une satisfaction définitive de me placer au-dessus d’eux afin de les juger, mais sans caricature, car je les plains cependant au fond de moi-même.
Aidez-moi, aidez-moi...
Adèle se sauve par la porte de service des infirmiers, celle qu’ils laissent invariablement entrouverte. Elle est stressante, cette Adèle, je ne retiendrai certainement pas son cas. Il me semble qu’il existe une autre Adèle, dans le bâtiment opposé, celui dont on ne sort pas. Je suis certain que le directeur me l’a présentée à mon arrivée, pourtant je ne m’en souviens pas nettement. C’est fou - jeu de mots incongru - comme leur état mental peut m’affecter ; parfois Le Horla me revient en mémoire et m’incite à prendre du recul, cette étude ne doit pas jouer sur mes nerfs déjà si fragilisés par mon intense activité. Leur folie notoire hante ma petite conscience. Il m’arrive de me croire espionné par les soignants, jusque dans la chambre que j’occupe dans le pavillon principal, puisque le souci de coller à la réalité, pour reprendre les termes de mes confrères, m’a naturellement imposé de loger au milieu d’eux, mes patients chéris, afin de ne les quitter que très rarement. Immersion totale. Sans regret, tout juste une petite tension lors de la tournée précédant l’extinction des feux, à laquelle je ne peux me soustraire, quand bien même il me faudrait rédiger des notes pour mon article.
Dès le premier jour, j’ai souhaité vivre parmi eux, dans cet HP de province aux beaux gazons fleuris par les moins atteints des patients, antichambre des murs salis par leurs gestes déraisonnés, des sols ternis par les nombreux passages de ces éternels égarés de la vie. Tout est dualité en ce lieu triste et beau, dérangeant et reposant. Il plane un air suranné, on respire comme dans une bulle où le temps ordinaire serait inconnu, où les minutes deviendraient tantôt des heures, tantôt des secondes, pour finalement s’essouffler et venir s’écraser contre les barreaux des minuscules fenêtres. La liberté de l’esprit se faufile dans les couloirs et meurt sur le seuil des portes. Des candides façades, on ne voit guère que la grisaille des grillages tandis que résonne le doux gémissement des « errants », promeneurs de l’éternité. Au début, cela apaise l’âme tourmentée d’un agréable repos, puis, insidieusement, la contagion opère et vous pénètre jusqu’au plus insondable de votre être ; lentement vous vous abandonnez à cette ambiance sournoise dont on se demande parfois si elle n’atteint pas les soignants et médecins. Aussi, je prends soin de relire mes notes chaque soir afin de demeurer serein, conscient du rôle que j’occupe ici, et tente de restreindre mes relations avec les pauvres fous à quelques témoignages.
Depuis hier, je fréquente pourtant les schizophrènes lourds, ceux qui ne s’extirpent que rarement des zones de vie, qui ne hantent pas les jardins bucoliques. Même les infirmières me regardent bizarrement, d’ailleurs. De longues phases somnolentes semblent les endormir dans leur torpeur décalée, ils vous regardent mollement, leurs yeux hagards paraissent vous traverser voguant vers l’infini ; puis subitement leur hargne se réveille, les secoue, leur arrache un vil esprit, ils vous dévisagent alors d’une atroce manière, l’œil inquisiteur, le verbe haut, trop fort, trop brutal. C’est très surprenant, inquiétant d’abord, mais plus que tout passionnant, d’autant qu’ils ne me rejettent aucunement, comme si j’étais devenu leur propre sujet d’étude. Étrange. J’en profite pour approfondir mes réflexions qui fusent à présent, parfois confuses, mais extrêmement prolifiques. Les idées se heurtent à profusion dans mon cerveau devenu un peu étroit, je noircis des pages de notes et enrichis mieux que jamais mes recherches. Ces deux derniers jours m’ont bouleversé, j’hésite d’ailleurs ce soir à ne pas me spécialiser dans leur pathologie pour montrer au monde qu’ils ne se révèlent pas si dangereux. C’est eux avant tout, qu’ils agressent, c’est leur propre esprit qu’ils torturent, et non nous autres qui sommes finalement plus paranoïaques qu’eux.
Je passe à présent des journées entières avec eux et ne regagne ma chambre que le soir ; leur psychose altérée mériterait bien davantage, et j’ignore encore réellement comment on soigne ici l’hébéphrénie des plus jeunes, ou la catatonie des âmes prostrées qui me font tant souffrir. Il me faudrait du temps, beaucoup plus de temps vécu à leurs côtés. Les médecins s’interrogent sur le bienfondé d’un véritable séjour parmi eux, ne sachant comment je réagirais à un contact permanant ; quoi qu’il en soit, c’est leur trouble mental, cet enfermement singulier de l’esprit, qui obsède mes pensées.

Aidez-moi, aidez-moi...
Des pas se précipitent dans le couloir. Au loin, des cris. Les infirmières ont probablement une urgence, à cette heure-ci il doit s’agir de Vincent ou d’Antonin, deux hommes que la nuit excite particulièrement. Il suffit qu’un soigneur oublie une toute petite gélule, et les couloirs se transforment en champ de bataille. J’ai manqué leur dernière déclaration de guerre, le soir de mon arrivée, alors il n’est pas question que celle-ci s’exécute sans ma présence. Je me précipite et ouvre violemment la porte de ma chambre. Personne. Je sors en silence. Pas âme qui vive. Ni d’un côté, ni de l’autre. Aurais-je rêvé ? Perdu dans mes notes, absorbé par mes chers schizophrènes, me serais-je laissé entraîner par l’atmosphère étouffante de leur pavillon ? Tant pis, j’ai tout simplement encore perdu l’occasion d’étudier ce cas… Enfin, je crois.
Tout est un peu confus en ce moment, décidément. On m’a supprimé les sorties, je ne peux plus écouter mes chers sujets d’étude et me retrouve quasiment enfermé dans ma chambre. Il ne m’a été fourni aucune explication, sans doute pour ne pas dévoiler quelque secret médical car après tout, je ne suis que simple témoin ici, pas acteur. La scène entre Vincent et Antonin a dû se révéler fort violente pour amener à des telles mesures. Par bonheur, les médecins ont accédé à ma requête et autorisent les infirmiers à me conduire la journée dans le pavillon des schizophrènes. Ils m’ont néanmoins imposé de rester le jour entier. C’est lourd, pesant tant physiquement que moralement. Je commence à m’y sentir mal à l’aise, il y fait trop chaud, étouffant, les regards semblent s’introduire en moi comme des étrangers le feraient dans une terre interdite. Le soir venu, le sommeil me gagne trop difficilement. J’ai fini par demander à rester dans ma chambre mais on me l’a refusé, je ne sais qui, d’ailleurs, car deux infirmiers m’ont quasiment traîné là-bas sans expliquer, là non plus, quoi que ce soit. Il règne en ce moment une ambiance malsaine, tous subissent cette vie en vase clos ; je crois devoir mettre fin à mon observation d’ici peu, tout cela me pèse et je ne progresse plus ni dans mes témoignages, puisqu’il m’est interdit de fréquenter la plupart des patients, ni dans mes notes tant l’épuisement marque mes soirées. J’ai parfois l’impression de m’endormir aussi lourdement que ces malades assommés de calmants. Comme Adèle.
J’ai rêvé d’elle la nuit dernière, mais elle possédait un visage tout autre, profondément marqué, torturé et hideux, défiguré par l’égarement, la désolation, avec des yeux sombres et vides, nichés dans des orbites si creuses… Je me suis réveillé en sursaut, croyant la distinguer dans l’obscurité de ma chambre, campée devant mon petit lit grinçant… Encore tout tremblant, j’ai consulté hâtivement mes notes afin d’y lire quelque description vaguement ressemblante. Mais je n’ai retrouvé aucun passage parlant d’elle. Je suis pourtant certain que mon étude avait débuté par son cas, une femme qui se sauvait régulièrement de son pavillon… Il faut que j’interroge les soigneurs, ou mieux, les médecins. Je ne me souviens même plus quand je l’ai rencontrée. Sinon, peut-être fouille-t-on dans mes affaires ? L’un des patients me vole-t-il mes notes ?
J’ai voulu parler aux médecins, mais on me l’a refusé. On me refuse tout, on m’évite. On me conduit chez les fous, les grands fous, et puis on m’y laisse, on m’y oublie. On me suit. On m’observe aussi, j’en suis sûr, le soir dans ma chambre. Par la petite trappe de la porte. Qui ? Tout le monde, les fous, les infirmiers, les médecins que j’interpelle ! Il faut que je leur crie dessus pour qu’ils m’écoutent, c’est insupportable. Hier, ils m’ont laissé toute la nuit chez les fous dangereux, les schizophrènes qui m’adorent. J’ai voulu retourner chez moi, enfin dans ma chambre, mais ils ne m’ont même pas écouté. Quelle nuit ! Une cellule, rien que ça, une minuscule cellule, sans table, sans rien qu’un lit, ou plutôt quelque chose qui ressemble à un lit, une sorte de… Je n’en trouve plus mes mots… Une nuit horrible ! J’ai réclamé mes affaires, aussi, mais on m’a ignoré, je ne sais plus qui, on m’a dit qu’il n’y avait pas d’affaires. Ça ne va pas, ça ne va plus du tout, cette histoire. C’est mon deuxième jour enfermé chez eux… J’ai du mal à penser … Je voudrais rentrer…
Aidez-moi, aidez-moi...
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« Martine !
— Docteur ?
— Victor Hadèle, son cas est-il réglé ?
— Oui docteur, nous avons conduit monsieur Hadèle chez les schizophrènes depuis hier. C’est difficile, mais bien plus efficace pour le soigner.
— Espérons que cela le soulagera. Avez-vous vu sa dernière folie ? Il a rempli des pages d’observations sur l’hôpital, des patients à nous-mêmes. Cette fois-ci, il s’est pris pour un journaliste, la première fois sur ses dix ans passés ici… »