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Une sauce d'exception, en hommage au dernier Prince de Joinville.

La grande cuisine française n’a pas, encore, trouvé d’équivalent à cette sauce pour sublimer le poisson. Un poisson, qui peut être une sole, un saumon ou encore un sandre pour les amateurs de poisson d’eau douce. A Déguster absolument !

Jean Sire de Joinville (1224-1317), Sénéchal de champagne, biographe et hagiographe du roi Saint Louis.

Statues de bronze et de marbre du sire de Joinville - illustration représentant le château d'en-haut ainsi qu'un portrait imaginaire dessiné pour la sortie du timbre consacré à Jean de Joinville en (1957)

Dans son célèbre récit de la 7ième croisade, vers 1309, intitulé : "Livre des saintes paroles et des bons faits de notre roi Louis".

C’est lui qui révéla, entre autre, à l’occident moyenâgeux l’étymologie du mot biscuit  : "ces pains que l'on appelle besquis parce qu'ils sont cuits deux fois".

Fils de Simon de Joinville et de Béatrice d'Auxonne, il appartenait à une famille de la haute noblesse champenoise . Il reçut une éducation de jeune noble à la cour de Thibaut IV , comte de Champagne : lecture, écriture, rudiments de latin. À la mort de son père, il devint sénéchal de Champagne (et fut donc attaché à la personne de Thibaut IV).

Les foires de Champagne furent parmi les plus célèbres, situées à la croisée des chemins entre les Flandres et l'Italie, régions d'origine de nombreux marchands, elles se succédaient, sous la protection du comte de Champagne puis du roi de France, dans quatre villes (Bar-sur-Aube, Provins, Lagny, Troyes ) et duraient ainsi toute l'année. A l'époque Rutebeuf, Le grand poète champenois, se signale en composant « le Dit des Cordeliers», oeuvre de polémique locale, à Troyes. ( A lire aussi de Rutebeuf : Le miracle de Théophile).

En 1241, notre trés jeune, Jean de Joinville accompagne son seigneur, Thibaud IV de Champagne, à la cour du roi de France, Louis IX (futur saint Louis). En 1244, lorsque celui-ci organisa la septième croisade, Joinville décida de se joindre aux chevaliers chrétiens tout comme son père l’avait fait 35 ans plus tôt contre les Albigeois. Lors de la croisade, Joinville se mit au service du roi et devint son conseiller et son confident.

Statue du sire de Joinville par Bra (1836) -La prise de Damiette - Troisième sceau de Jean de Joinville (1258)

En 1250, quand le roi et ses troupes furent capturés par les mamelouks à Mansourah, Joinville, parmi les captifs, participa aux négociations et à la collecte de la rançon auprès des templiers. Joinville se rapprocha probablement encore du roi dans les moments difficiles qui suivirent l’échec de la croisade (mort de son frère Robert, mal entouré par les autres seigneurs...). C’est Joinville qui conseilla au roi de rester en Terre sainte au lieu de rentrer immédiatement en France comme l'y poussaient les autres seigneurs ; le roi suivit l’avis de Joinville.

Pendant les quatre années suivantes, passées en Terre sainte, Joinville fut le conseiller très écouté du roi. Celui-ci s’amusait des emportements, de la naïveté et des faiblesses de Joinville, et il le reprenait parfois, mais il savait qu’il pouvait compter sur son absolu dévouement et sur sa franchise.

En 1270, Louis IX, bien que physiquement très affaibli, se croisa de nouveau avec ses trois fils. Joinville refusa de le suivre, dans cette 8ième croisade, conscient de l’inefficacité de l’entreprise et convaincu que le devoir du roi était de ne pas quitter un royaume qui avait besoin de lui. De fait, l’expédition fut un désastre et le roi mourut devant Tunis le 25 août 1270. Joinville quant à lui, décéda le 24 décembre 1317, âgé de plus de 93 ans, près de 50 ans après le saint roi.

Le fameux écu d'or à fleurs de lys de Saint-Louis

À partir de 1271, la papauté mena une longue enquête au sujet de Louis IX, qui aboutit à sa canonisation, prononcée en 1297 par Boniface VIII. Comme Joinville avait été l’intime du roi, son conseiller et son confident, son témoignage fut très précieux pour les enquêteurs ecclésiastiques.

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La vie de saint Louis

Commanditaire

Jeanne de Navarre, petite-fille de saint Louis et épouse de Philippe IV le Bel, demanda à Joinville d’écrire la vie du saint roi. Il se mit alors à rédiger le livre des saintes paroles et des bons faiz de nostre saint roy Looÿs (ainsi qu’il le nomme lui-même), aujourd'hui désigné comme la Vie de saint Louis. Mais Jeanne de Navarre mourut le 2 avril 1305, alors que l’ouvrage n’était pas encore terminé. Joinville le dédia donc en 1309 au fils de celle-ci, Louis le Hutin, roi de Navarre et comte de Champagne, futur Louis X.

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Composition et date

le livre n'était pas achevé à la mort de Jeanne de Navarre, en 1305. Par ailleurs, le plus ancien manuscrit conservé (non autographe) s’achève en ces termes : « Ce fu escript en l’an de grace mil .CCC. et .IX. 1309, ou moys d’octovre ». Il ne peut s’agir de la date de rédaction de ce manuscrit précisément, car il est visiblement postérieur. C’est donc soit la date de l’achèvement de l’œuvre par Joinville, soit la date de rédaction d’un manuscrit ayant servi de modèle à celui dont nous disposons. L’œuvre a donc été écrite entre 1305 et 1309. Par divers recoupements, on peut également affirmer qu’un passage situé à l’extrême fin du livre, relatant un songe de Joinville, n’a pu être écrit avant 1308.

Joinville a donc terminé son œuvre peu de temps avant de la remettre à Louis le Hutin.

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Tradition du texte

L’éditeur moderne dispose essentiellement d’une seule copie ancienne du texte et de deux états tardifs du texte. On n’a pas conservé le manuscrit qui fut offert à Louis le Hutin.

Le manuscrit conservé est manifestement très proche de l’original. Il est repris dans l’inventaire de 1373 de la bibliothèque de Charles V. En outre, d’après les peintures, on peut estimer sa réalisation aux années 1330-1340, soit une vingtaine d’année après le manuscrit original. Cette copie resta dans la bibliothèque royale puis passa entre les mains de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, avant d’atterrir à Bruxelles, où on l’oublia. Il ne fut redécouvert qu’en 1746, à la prise de Bruxelles par les troupes françaises. Ce manuscrit, dit « de Bruxelles », est conservé à la Bibliothèque nationale de France. C’est un volume de 391 pages de 2 colonnes. La première page est décorée d’or et d'enluminures, et d’une peinture représentant l’écrivain présentant son livre à Louis le Hutin. Le texte est découpé en paragraphes commençant chacun par une initiale dorée.

On dispose en outre de deux éditions d’une traduction (elle-même non conservée) du texte de Joinville, réalisées respectivement par Antoine Pierre en 1547 et par Claude Ménard en 1617. Si la première édition est entachée par des modifications du texte original et des ajouts fantaisistes, la seconde est un excellent travail d’érudit.

Enfin, un troisième état du texte est constitué par deux manuscrits qui paraissent remonter au deuxième quart du XVIe siècle. Ce sont des transcriptions modernisées (rajeunissement systématique de la langue) d’un manuscrit antérieur au manuscrit de Bruxelles.

Joinville est un chevalier. Ce n’est ni un clerc habile à composer des livres, ni un chroniqueur formé à la recherche d’informations écrites ou orales. Néanmoins, sa démarche est sincère et désintéressée. Il raconte surtout ce qu’il a personnellement connu du règne de saint Louis, essentiellement la croisade en Égypte et le séjour en Terre sainte. Son récit est plein de vie, d’anecdotes et même de traits d’humour. C’est plus un témoignage personnel sur le roi qu’une histoire du règne.

La fraîcheur et la précision de ses souvenirs impressionne, surtout quand on sait qu’il a écrit son récit plusieurs décennies après les faits. Certains médiévistes ont expliqué cela en supposant que Joinville avait souvent raconté oralement son passé aux côtés de saint Louis ou qu’il l’avait consigné par écrit.

A l'école vers 1850, aprés 10 bons points on recevait une image, une chromolithographie...de Jean sire de Joinville par exemple, que l'on collait dans des albums, ou bien troquait à la récré.

Mais Joinville parle presque autant de lui-même que du roi, le sujet de son livre, mais il le fait d’une manière si naturelle qu’il ne donne jamais l’impression de vouloir se mettre en avant. Nous avons ainsi un éclairage incomparable sur les façons de penser d’un homme du XIIIe siècle. Pour cette raison, les éditeurs modernes ont parfois hésité à désigner son œuvre comme ses Mémoires ou plutôt comme l’Histoire ou la Vie de saint Louis.

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Les saintes paroles

(Version originale du livre des saintes paroles et des bons faiz de nostre saint roy Looÿs rédigée dans une langue intermédiaire entre le français de l'Île-de-France et le lorrain)

Merci à l'érudie Antoine Mechelynck pour ses travaux sur Jehans de Joinville

La première partie de l’ouvrage de Joinville est consacrée aux saintes paroles du roi. Joinville rapporte les propos édifiants du roi et ses vertus chrétiennes. La parole est très importante chez saint Louis. Sa parole est morale et didactique, à l’image des prédicateurs (dominicains et franciscains) dont il s’entoure. Elle transmet un enseignement moral et religieux et vise souvent à fortifier la foi de l’interlocuteur. Il existait une intimité entre le roi et ses proches (familiers, confidents, conseillers, parmi lesquels figurent Joinville et Robert de Sorbon) qui s’exprimait particulièrement dans la conversation : le roi invite ses interlocuteurs à répondre à ses questions, souvent en vue de les instruire sur les plans moral et religieux. Cette importance de la parole royale est particulièrement bien rendue par Joinville, qui fait très souvent parler ses personnages. C’est un des premiers mémorialistes à intégrer le dialogue reconstitué dans un récit. Il utilise le plus souvent le style direct et marque les interventions des personnages par des annonces comme « dit-il » ou « fit-il ». Et Joinville ne fait jamais tenir de longs discours monologués à ses personnages : les enseignements découlent toujours du dialogue.

D’autre part, c’est à travers les paroles du roi que ressort sa foi profonde et sa sainteté. Pour Joinville, Louis IX incarnait l’idéal du prud’homme, à la fois pieux, courageux, bon, intelligent et sage, un homme qui défend la foi chrétienne par son courage. Et de fait, dans l’œuvre de Joinville se dessine l’image d’un roi aimant ardemment son Dieu, bienveillant pour son peuple, humble, modéré et courtois, sage et juste, pacifique, loyal et généreux. Sous certains aspects, Joinville n’est parfois pas très loin de l’hagiographie.

Sur un fond de musique médiévale

"Je me partis et je ne voz onques retourner mes yeus vers Joinville, pour ce que li cuers ne me attendrisist du biau chastel que je lessoie et de mes deus enfans."

traduction

"En partant, je ne voulus jamais retourner mes yeux vers Joinville, de peur que mon cœur ne s’attendrisse du beau château et de mes deux enfants que je laissais".

Joinville, comme son roi, était manifestement très attaché à la religion chrétienne, à ses doctrines, à sa morale et à ses pratiques. On en a pour preuve un petit ouvrage d’édification qu’il composa en 1250, intitulé li romans as ymages des poinz de nostre foi, où Joinville fait un bref commentaire du Credo. Mais sa foi profonde et sincère contraste avec l’héroïsme chrétien presque exalté du roi. Le christianisme de Joinville est plus terre à terre, plus proche de celui du commun des mortels.

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Les croisades : 1304-1309 Joinville.

Joinville raconte également les hauts faits de saint Louis, en particulier le déroulement de la septième croisade et le séjour en Terre sainte qui suivit, qui occupe la plus grande partie de son livre.

Les armoiries de Joinville, qui remontent à la première famille régnante, ont une histoire glorieuse. D’azur à trois morailles alias (broyes) d'or, au chef d’argent, chargé d’un lion issant de gueules, c’est le roi d'Angleterre, Richard Coeur de Lion, qui fit, à Geoffroy V, l'honneur de partager avec lui le lion figurant dans les armes d'Angleterre en témoignage de reconnaissance pour lui avoir sauvé la vie lors de leur Croisade.

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Valeur du témoignage du sire de Joinville

Si Joinville ne fait pas œuvre d’historien, il est cependant tout à fait sincère. Quand il doit mentionner des faits dont il n’a pas été témoin, il exprime des réserves au sujet de ce qu’il rapporte par ouï-dire et il reconnaît les emprunts qu’il fait à d’autres chroniqueurs. Certes, lorsqu’il parle du début du règne de saint Louis, ne pouvant avoir de cette période des souvenirs personnels, il fait certaines confusions mais, à partir de la croisade de 1248, on ne le prend en défaut, sauf erreurs de détails, sur aucun des faits pour lesquels un recoupement est possible.

Cela posé, on peut se demander si la présentation générale des faits n’est pas conditionnée par sa propre personnalité, par ses conceptions et par son admiration pour le roi. Peut-être sa position de noble et sa méfiance pour le gouvernement de Philippe le Bel ont pu l’amener à donner de la manière de gouverner de saint Louis une image proche de celle qu’on se faisait du souverain idéal. Mais il ne s’agit pas d’un enseignement organisé, qui envisage les diverses qualités et les divers devoirs du souverain. Il part de la personne du roi, l’objet de son livre, et il exprime clairement que les successeurs de celui-ci feraient bien d’en suivre l’exemple, mais il ne va pas plus loin ; il n’écrit pas un ouvrage de morale.

L’œuvre entrait dans les vues d’une politique capétienne soucieuse d’exploiter au mieux le prestige du roi mort à la croisade. Mais le recul du temps et, surtout, le désintéressement de Joinville et sa naïve rudesse donnent à ses souvenirs une exceptionnelle valeur.

La transmission de la Maison de Joinville vers la Maison de Loraine.

Jean Sire de Joinville épouse à l'âge de 77ans, en 3ième noce, Marguerite, la fille d'Henri II, comte de Vaudémont. Un de ses fils, d'un autre lit, Ansel ou Anceau selon les prononciations se marie, lui, à Marguerite la fille d'Henri III, comte de Vaudémont, frère de la femme de Jean de Joinville et époux d'Isabelle (fille de Ferry III duc de Lorraine). Marguerite hérite de son frère Henri IV tué en 1346. Ansel et Marguerite ont un fils qui prend le nom d'Henri V. Ce fils aura une fille, du doux prénom de Marguerite, qui épousera Ferry de Lorraine avec qui elle aura un fils Antoine 1er, qui aura lui même un fils Ferry II, qui aura un fils René II, qui aura un fils ...Claude dénommé Claude de Lorraine...voilà !

Recherches et compilations historiques Yves RENAUD

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Des écrits consacrés à Jean sire de Joinville

English Version :

-Jean Sire of Joinville

-Jean de Joinville great chroniclers of medieval

-The Memoirs of the Lord of Joinville

Dédicace de Jean de Joinville à Louis X, dit "Le Hutin", lors de la remise de son livre " les saintes paroles et les bons faits de notre saint roi Louis ".

A son bon seigneur Louis X, fils du roi de France, par la grâce de Dieu, roi de Navarre, comte palatin de Champagne et de Brie, Jean, sire de Joinville, son sénéchal de Champagne, salut et amour et honneur, et assurance qu'il est prêt à son service.

Cher seigneur, je vous fais savoir que madame la reine, votre mère, qui m'aimait beaucoup, que Dieu lui accorde un bon pardon, me pria avec toute l'insistance qu'elle put de lui faire écrire des saintes paroles et des bonnes actions de notre saint roi Louis ; et je m'y engageai et Dieu aidant, le livre est terminé en deux parties.

La première partie expose comment il régla pendant toute sa vie sa conduite selon Dieu et selon l'Église, et pour le profit de son royaume.

La seconde partie du livre traite de ses grandes actions de chevalier et de ses grands faits d'armes. Sire, puisqu'il est écrit: "Fais en premier lieu ce qui appartient à Dieu, et il mettra en ordre pour toi toutes les autres affaires", j'ai fait écrire en premier lieu ce qui se rapporte aux trois choses susdites, à savoir ce qui concerne le profit des âmes et des corps et ce qui concerne le gouvernement du peuple.

Et ces autres choses, je les ai fait écrire aussi en l'honneur de ce véritable saint, car par les choses dites ci-dessus on pourra voir bien clairement que jamais un laïc de notre époque ne vécut si saintement, tout le temps qui lui fut donné, depuis le commencement de son règne jusqu'à la fin de sa vie. Je n'assistai pas aux derniers moments de sa vie, mais le comte Pierre d'Alençon, son fils, qui avait beaucoup d'affection pour moi, y fut présent, qui me rapporta la belle fin que fit le roi, que vous trouverez écrite à la fin de ce livre. Et il me semble à ce propos que l'on ne fit pas assez pour lui quand on ne le mit pas au nombre des martyrs, si l'on considère les grandes souffrances qu'il supporta au cours du pélérinage de la Croix, pendant l'espace de six ans où je me trouvai en sa compagnie, et spécialement parce qu'il suivit Notre Seigneur jusque sur le croix; car si Dieu mourut sur la croix, le roi fit de même, car il était croisé lorsqu'il mourut à Tunis (§ 1-5).

Objet et but du livre de Joinville

Au nom de Dieu tout puissant, moi Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne, fais écrire la vie de notre saint roi Louis, ce que j'ai vu et entendu pendant l'espace de six ans au cours desquels je me suis trouvé en sa compagnie au pélérinage d'outre-mer et après notre retour. Et avant de vous raconter ses hauts faits et sa conduite de chevalier, je vous raconterai ce que j'ai vu et entendu de ses saintes paroles et de ses bons enseignements, afin qu'on puisse les trouver les uns après les autres pour l'édification de ceux qui les entendront (§ 19).

Un roi sermonneur

Il me fit venir une fois et me dit: "Je n'ose vous parler, à cause de l'intelligence subtile qui est la vôtre, de chose qui concerne Dieu. Et pour cette raison j'ai fait venir ces frères qui sont ici, car je veux vous faire cette demande." La demande fut telle: Sénéchal, fit-il, "qu'est-ce que Dieu?" Et je lui dis: "Sire, c'est une chose si bonne qu'il ne peut y en avoir de meilleure. Vraiment, fit-il, c'est très bien répondu, car la réponse que vous avez faite est écrite dans ce livre que je tiens à la main. Maintenant je vous demande, fit-il, ce que vous aimeriez mieux, ou être lépreux ou avoir fait un péché mortel?" Et moi, qui jamais ne lui mentis, lui répondis que j'aimerais mieux en avoir fait trente que d'être lépreux. Et quand les frères furent partis, il me fit venir tout seul et me fit asseoir à ses pieds et me dit: "Comment avez-vous pu me dire cela hier?" Et je lui dis que je le lui disais encore. Et il me dit: "Vous avez parlé comme un étourdi trop pressé, car vous devez savoir qu'il n'y a pas de lèpre aussi affreuse que d'être en état de péché mortel, parce que l'âme qui est en état de péché mortel est semblable au diable; c'est pourquoi il ne peut y avoir de lèpre aussi affreuse... Je vous prie, fit-il, tant que je peux, de disposer votre coeur, pour l'amour de Dieu et de moi, à préférer qu'arrive n'importe quel malheur à votre corps, lèpre ou tout autre maladie, plutôt que le péché mortel vienne dans votre âme." (§ 26-28).

Indépendance du roi

Je le revis une autre fois à Paris, où tous les prélats de France lui firent savoir qu'ils voulaient lui parler, et le roi alla au palais pour les entendre. Et il y avait là l'évêque d'Auxerre, Gui, qui était le fils de messire Guillaume de Mello; et au nom de tous les prélats, il tint au roi ce propos: Sire, ces seigneurs qui sont ici, archevêques, évêques, m'ont chargé de vous dire que l'Église, qui devrait être gardée par vous, se perd entre vos mains. Le roi fit le signe de croix quand il entendit ce propos et dit: "Dites-moi comment cela se fait-il?" Sire, dit-il, c'est parce qu'on fait aujourd'hui si peu de cas des excommunications que les gens se laissent mourir excommuniés avant de se faire absoudre, et ne veulent pas se mettre en règle avec l'Église. Ces prélats vous demandent donc, sire, pour l'amour de Dieu et parce que c'est votre devoir, de donner l'ordre à vos prévôts et à vos baillis que tous ceux qui se laisseront aller à rester excommuniés pendant un an et un jour, qu'on les oblige, en saisissant leurs biens, à se faire absoudre.

A cela le roi répondit qu'il donnerait volontiers un tel ordre à l'égard de tous ceux dont on lui apporterait la certitude qu'ils étaient dans leur tort. Et l'évêque dit qu'ils ne le feraient en aucune manière, car ils lui interdiraient la connaissance de leurs causes. Et le roi dit qu'il n'agirait pas autrement, car ce serait aller contre Dieu et contre la raison, s'il contraignait les gens à se faire absoudre alors que les clercs leur faisaient du tort. "Et de cela, fit le roi, je vous donne un exemple: le comte de Bretagne, qui a plaidé sept ans contre les prélats de Bretagne, tout excommunié qu'il était, et qui a si bien fait que le pape les a tous condamnés. Alors, si j'avais contraint le comte de Bretagne, la première année, à se faire absoudre, je me serais mis dans mon tort envers Dieu et envers lui." Et alors les prélats se résignèrent, et je n'ai jamais entendu dire depuis qu'une demande ait été faite sur ce point (§61-64).

Un clerc vigoureux

Au moment où j'arriveais à Paris, je rencontrai une charrette chargée de trois hommes morts, qu'un clerc avait tués; et on me dit qu'on les conduisait au roi. Quand j'entendis cela, j'envoyai un de mes écuyers après eux, pour savoir comment les choses s'étaient passées. Et mon écuyer que j'y envoyai me conta que le roi, lorsqu'il sortit de sa chapelle, se rendit sur le perron pour voir les morts, et demanda au prévôt de Paris comment les choses s'étaient passées. Et le prévôt lui conta que les morts étaient trois de ses sergents du Châtelet; et il lui conta qu'ils allaient par les rues écartées pour détrousser les gens et il dit au roi qu'ils ont rencontré ce clerc que vous voyez, et lui ont pris toutes ses affaires. Le clerc s'en alla en simple chemise à sa maison et prit son arbalète et donna son fauchon sorte d'épée courbe à porter à un enfant. Quand il les vit, il leur cria après et leur dit qu'ils y mourraient. Le clerc tendit son arbalète et tira, et en frappa un au coeur; et les deux autres se mirent à fuir, et le clerc prit le fauchon que tenait l'enfant, et les poursuivit à la lumière de la lune, qui était belle et claire. L'un d'eux essaya d'entrer dans un jardin en passant à travers une haie; et le clerc le frappa avec le fauchon, dit le prévôt, et lui sectionna entièrement la jambe, de telle sorte qu'elle ne tient que par la botte, comme vous le voyez. Le clerc se remit à la poursuite de l'autre, qui tenta de pénétrer dans une maison qu'il ne connaissait pas, où des gens veillaient encore; et le clerc le frappa avec le fauchon à la tête si bien qu'il la lui fendit jusqu'aux dents, "comme vous pouvez le voir", dit le prévôt au roi. "Sire", dit-il, le clerc montra ce qu'il avait fait aux voisins de la rue, puis vint se constituer prisonnier, sire, et je vous l'amène, vous en ferez ce que vous voudrez; et le voici. "Sire clerc", fit le roi, "vous avez perdu la possibilité d'être prêtre par votre prouesse, mais, pour votre prouesse, je vous retiens à mes gages, et vous viendrez avec moi outre-mer. Et je vous fais encore savoir cela parce que je veux que mes gens voient que je ne les soutiendrai dans aucune de leurs mauvaises actions." Quand le peuple qui était assemblé là entendit ces paroles, ils invoquèrent Notre Seigneur, et le prièrent que Dieu donne bonne et longue vie au roi, et le ramène en joie et en santé (§ 115-118)

Embarquement pour la Terre sainte

Au mois d'août, nous embarquâmes dans nos nefs à la Roche de Marseille. Le jour où nous embarquâmes dans nos nefs, on fit ouvrir la porte de la nef et on mit à l'intérieur tous les chevaux que nous devions embarquer outre-mer; et puis on referma la porte et on la boucha bien, comme lorsque l'on étoupe un tonneau, parce que, quand la nef est en haute mer, toute la porte est sous l'eau. Quand les chevaux furent dedans, notre maître marinier cria à ses marins, qui étaient à la proue de la nef, en leur disant: "Êtes vous parés?" Et ils répondirent: "Oui, sire; que les clercs et les prêtres s'avancent." Dès qu'ils furent venus, il leur cria: "Chantez, de par Dieu." Et ils entonnèrent tous d'une voix: Veni creator Spiritus. Et il cria à ses marins: "Faites voile, de par Dieu"; et ainsi firent-ils. Et en peu de temps le vent remplit les voiles et nous déroba la vue de la terre, et nous ne vîmes que le ciel et l'eau, et chaque jour le vent nous éloigna des pays où nous étions nés. Et je vous raconte ces faits, parce qu'il est bien follement téméraire celui qui ose s'exposer à un tel péril avec le bien d'autrui ou en état de péché mortel, car on s'endort le soir sans savoir si on se retrouvera le matin au fond de la mer (§ 125-127).

Description du Nil

Il nous faut tout d'abord parler du fleuve qui vient en Égypte du Paradis terrestre; et je vous raconte ces choses pour vous faire comprendre certains faits qui touchent à mon sujet. Ce fleuve est différent de toutes les autres rivières, car plus les autres rivières descendent leurs cours, plus s'y jettent de petites rivières et de petits ruisseaux. Et dans ce fleuve il ne s'en jette aucune; au contraire il se produit ceci, qu'il arrive par un seul chenal jusqu'en Égypte, et alors il se divise en sept bras qui se répandent à travers l'Égypte. Et quand la Saint-Remi est passée, les sept rivières se répandent dans le pays et recouvrent le plat pays; et quand elles se retirent, les paysans vont chacun labourer leurs terres avec une charrue sans roues, avec laquelle ils sèment dans la terre le froment, l'orge, le cumin, le riz; et ces semences viennent si bien que nul ne saurait mieux faire. Et l'on ne sait d'où vient cette crue, sinon de la volonté de Dieu; et si ce phénomène ne se produisait pas, rien ne viendrait dans ce pays à cause de la grande chaleur du soleil qui brûlerait tout, parce qu'il ne pleut jamais dans le pays. Le fleuve est toujours trouble; aussi les gens du pays qui veulent en boire en puisent le soir, et y écrasent quatre amandes ou quatre fèves; et le lendemain elle est si bonne à boire qu'elle ne laisse rien à désirer. Avant que le fleuve entre en Égypte les gens dont c'est la coutume jettent le soir leurs filets déployés dans le fleuve; et quand on vient au matin, ils trouvent dans leurs filets ces denrées qui se vendent au poids que l'on apporte dans ce pays, à savoir le gingembre, la rhubarbe, le bois d'aloès, la cannelle. Et l'on dit que ces produits viennent du Paradis terrestre, car le vent les abat des arbres qui sont dans le Paradis, comme le vent abat dans la forêt, en notre pays, le bois sec; et ce qui tombe de bois sec dans le fleuve, les marchands nous le vendent dans ce pays. L'eau du fleuve est de telle nature que, lorsque nous la suspendions, dans des pots de terre blancs que l'on fait dans le pays, aux cordes de nos tentes, l'eau devenait, à la chaleur du jour, aussi fraîche que de l'eau de source.

On disait dans le pays que le sultan du Caire avait tenté maintes fois de savoir d'où venait le fleuve; et il envoyait des gens qui emportaient une sorte de pain que l'on appelle biscuits, parce qu'ils sont cuits deux fois; et ils vivaient de ce pain jusqu'à leur retour auprès du sultan.

Et ils rapportaient qu'ils avaient exploré le fleuve et qu'ils étaient arrivés à un grand massif de roches à pic, où personne n'avait la possibilié de monter; le fleuve tombait de ce massif, et il leur semblait qu'il y avait une grande quantité d'arbres en haut dans la montagne; et ils disaient qu'ils avaient trouvé des merveilles, diverses bêtes sauvages et de diverses façons, lions, serpents, éléphants, qui venaient les regarder sur le bord de l'eau quand ils allaient en amont (§ 187-190)

Jehan de Joinville : "Nous de Champaigne..."

C’est en 1225 que naquit Jehan, neuvième seigneur de Joinville et sénéchal de Champagne à titre héréditaire, qui devait rester seul dès l’âge de huit ans avec sa mère Béatrix. Jean se maria dès l’âge de 15 ans et exerça bientôt son office de sénéchal de Champagne aux fêtes de Saumur en 1241. Il fit ses premières armes à 20 ans dans une guerre privée menée contre les Allemands par son parent, le comte de Chalon. En 1248, pour être digne de ses cinq aïeux qui étaient allés en Terre sainte, il partit pour la croisade avec neuf chevaliers à sa solde. Il raconte ainsi son départ : « L’abbé de Cheminon me donna m'escharpe et mon bourdon ; et lors je me partis de Joinville, sans rentrer au chastel jusques à ma revenue, à pié, deschaus et en langes ; et ainsi alai à Blehecourt et à Saint-Urbain, et autres cors sains qui là sont. Et endementieres que je aloie à Blehecourt et à Saint-Urbain, je ne voz onques retourner mes yeus vers Joinville, pour ce que li cuers ne me attendrisist du biau chastel que je lessoie et de mes deus enfans. »

Jean de Joinville combattit à Damiette, à Mansourah, et se fit connaître du roi Louis IX avec lequel il revint en France en 1254. Là, ayant trouvé « sa gens destruite et apovroiée », il s’appliqua à réparer les misères causées par son absence, refusant de participer à toute autre croisade.

Louis IX ayant été canonisé en 1297 (après un long procès qui dura plus de vingt ans et nécessita plus d’écritures « qu’un âne en peut porter »), c’est à la demande de la femme de Philippe le Bel, la reine Jeanne de Navarre, que Joinville écrivit à partir de 1305, un Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis.

Il mourut dans son château de Joinville en 1317. Une statue de bronze a été élevée en 1861 pour rappeler son souvenir.

Jean, sire de JOINVILLE

Il n'existe aucun portrait du sire de Joinville, qui vécut au treizième siècle, si ce n'est ce portrait imaginaire réalisé en 1957 pour un timbre en l'honneur du grand homme.

Joinville fut attaché, pendant son enfance, à Thibaut IV, comte de Champagne. A seize ans, il épousa Alix de Grand-Pré, aussi jeune et aussi peu fortunée que lui. En 1245, lorsque la croisade fut publiée, il engagea ses biens, laissa à sa mère Béatrix, à son épouse et à deux petits enfants, à peine 1200 livres de rente, et partit ayant à sa solde dix chevaliers. Arrivé à l'île de Chypre, rendez-vous général des croisés, il n'avait plus d'argent pour payer ses chevaliers, et il fut obligé de prier Louis de les prendre à sa solde. Depuis ce moment, Joinville s'unit d'une grande amitié intime avec le roi.

« Cette union, dit M. Petitot, rappelle, sous plus d'un rapport, celle de Henri IV et de Sully ; elle en diffère cependant en ce que c'était Joinville qui paraissait doué de cette enjouement plein d'agrément et de liberté avec lequel nous aimons à nous représenter le Béarnais, et que Louis montrait, au contraire, cette gravité et cette sagesse profondes qui caractérisaient le ministre de Henri. »

Joinville combattit les infidèles avec un courage remarquable. Il partagea en Egypte la captivité de son maître, et il le suivit en Syrie. De retour en France, il eut toute la confiance du roi. En 1255, il fut chargé de la négociation du mariage d'Isabelle, fille de saint Louis, avec le jeune Thibaut V, roi de Navarre, qui venait de succéder à son père Thibaut IV.

Depuis cette époque jusqu'à la deuxième croisade de saint Louis, il vécut tour à tour à Paris et en Champagne. Louis l'admettait à sa table, le chargeait de recevoir les requêtes à la porte du palais, et le faisait asseoir souvent près de lui lorsqu'il rendait justice à ses vassaux sous les arbres du bois de Vincennes. En 1268, le roi partit à une nouvelle croisade : Joinville, malade et marié depuis peu en secondes noces à Alix de Gautier, fille du sire de Tisnel, s'excusa de partir sur ce que ses vassaux avaient trop souffert de la première expédition. Sous Philippe-le-Bel, successeur de saint Louis, Joinville se joignit contre la couronne aux mécontents qu'avait excités dans le royaume un système injuste d'impôts. En 1315, Louis-le-Hutin ayant sommé toute la noblesse de le joindre dans la ville d'Arras pour aller combattre les Flamands, Joinville répondit à cet appel quoique âgé de plus de quatre-vingt-douze ans. Ce fut à la sollicitation de Jeanne de Navarre, femme de Philippe-le-Bel, et mère de Louis-le-Hutin, qu'il composa ses célèbres Mémoires. La date la plus vraisemblable de sa mort est 1317. Dans le quinzième siècle, la maison de Joinville s'allia, par les femmes, à la maison de Guise.

Au tome XX des Mémoires des Inscriptions, M. Levesque de La Ravalière porte le jugement suivant sur Joinville : « Egalement estimé des gens de lettre, des militaires et des ecclésiastiques, il mérita la réputation qui lui survit depuis tant de siècles. Il fut grand et robuste de corps ; il eut l'esprit vif, l'humeur gaie, enjouée, l'âme et les sentiments élevés. Il apprit de saint Louis, avec qui il avait demeuré six ans dans la Terre Sainte, à aimer la vertu et à fuir le vice ; il fit de ce principe la règle de sa conduite. Moins courtisan du saint roi qu'admirateur sincère de ses vertus et attaché à sa personne, il le respecta et l'honora véritablement sans le flatter dans ses humeurs et ses petits défauts, comme on le voit en quelques endroits de son histoire. Joinville à un siège, à une bataille bravait la mort ; l'honneur et le devoir le rendaient intrépide. A d'autres occasions où il n'était pas soutenu par de grands mouvements, ce n'était plus le même homme. Les Sarrasins, dont il était prisonnier, menacent de le faire mourir ; il se voit au moment de périr ; la frayeur le trouble si fort, qu'il ne sait ce qu'il fait ni ce qu'il dit. Tel est l'homme faible ou courageux à l'occasion.

« Joinville haïssait trop le mensonge et les bassesses pour savoir plier. Après qu'il eut perdu saint Louis, il préféra de vivre en grand seigneur à sa terre, au vain honneur d'être confondu à la cour ; et par cette raison il rechercha avec moins d'empressement l'amitié des rois successeurs de saint Louis ; il se tint avec eux dans les bornes du devoir. Par un hasard fort rare, il en vit régner six : Louis VIII, Louis IX, Philippe III, Philippe IV, Louis X et Philippe V. A leur avènement à la couronne, il ne s'empressa point, tandis qu'il fut en faveur, de demander des grâces, du bien, des dignités. Content de son rang et de sa fortune, il conserva la place de ses ancêtres, et il n'augmenta son domaine que par deux mariages.

« Il transmit à sa postérité et aux hommes que l'ambition et l'amour des richesses n'aveuglent pas, des préceptes à suivre et un exemple à imiter. Il ne fut pas sans défauts ; je ne dois pas le dissimuler. Il était peu touché de la religion dans sa jeunesse ; il aima le vin. Saint Louis le corrigea de son incrédulité et de l'ivrognerie. Il passa à une autre extrémité pour la religion ; il devint crédule et superstitieux : les contradictions, les refus de ce qu'il demandait l'aigrissaient ; il s'emportait aisément. Homme enfin, il eut des vertus et des défauts, et comme les vertus furent en plus grand nombre que les défauts, il mérita d'être mis au rang des grands hommes. »

Quelques anecdotes biographiques recueillies et comparées semblent montrer que Joinville, dans sa longue existence, participa des caractères de deux sociétés dont l'une mourait de son temps, et l'autre commençait à naître. Il avait les qualités de naïveté, d'abandon, de bonne foi, qui ont fait de saint Louis l'un des types les plus précieux et les plus purs du Moyen Age ; mais il avait aussi en lui un germe de méfiance pour l'autorité trop exclusivement abandonnée aux faiblesses humaines qui a engendré depuis des doctrines si hardies de dignité individuelle. C'est du moins ce qui peut le mieux faire comprendre sa conduite réservée ou hostile vis-à-vis des successeurs de saint Louis, et la nature de sa piété qui n'excluait pas toujours une certaine prudence presque injurieuse pour le clergé. C'est ainsi qu'il bâtit une église à ses frais, mais qu'ayant prêté 50 livres au doyen des chanoines de Saint-Laurent de sa ville, il exigea d'eux pour gages du prêt, qu'ils lui donnassent des chasubles, des aubes, une étole, un fanon, une tunique, une dalmatique, deux bras d'argent où il y avait des reliques de saint Georges et de saint Chrysostôme.

Jean de Joinville (1225-1317)

Jean de Joinville est né aux alentours du 1er mai 1225, de Simon, sire de Joinville, et de sa seconde épouse, Béatrix de Bourgogne. La mort prématurée de son frère aîné Geoffroy vers 1232-1233 le mit en possession de la seigneurie de Joinville ainsi que de la charge héréditaire de sénéchal de Champagne. Pendant la longue régence de Béatrix de Bourgogne (v.1233-v.1245), Jean de Joinville commence à remplir sa charge de sénéchal auprès de Thibaud IV. En 1241, il assiste à l'adoubement à Saumur d'Alphonse de Poitiers, frère du roi Louis IX, remplissant lui-même l'office d'écuyer-tranchant auprès de son seigneur. Cette cérémonie, relatée avec quantité de détails dans la Vie de saint Louis, semble avoir impressionner le jeune sire de Joinville.

En 1240, Jean épouse Alix de Grandpré, à laquelle il était fiancé depuis 1230 et qui lui donna deux fils, Geoffroy de Briquenay (1246-1289) et Jean d'Ancerville (1248-1304), lesquels moururent avant leur père. A la mort d'Alix de Grandpré (1261), Jean se remaria avec Alix de Reynel. De cette union naquirent quatre fils et deux filles : Jean de Reynel, Anseau, qui succèda à son père dans la seigneurie de Joinville, Gautier de Beaupré, André de Bonney, Marguerite, qui épousa Jean de Charny, et Alix, qui fut d'abord mariée à Jean d'Arcis et de Chacenay puis à Jean de Lancastre.

Louis IX ayant fait le voeu de se croiser s'il guérissait d'une grave maladie (1244), le sénéchal de Champagne annonça à Pâques 1248 sa volonté de suivre le roi de France, avec neuf de ses vassaux à savoir Hugues de Landricourt et Hugues de Trichâtel, seigneur de Conflans, tous deux chevaliers-bannerets, Gautier d'Ecurey, Gautier de Curel, Erard de Sivry-sur-Ante, Raoul de Vanault-le-Châtel, Frédéric de Louppy-le-Château, Renaud de Menoncourt et Hugues d'Ecot-la-Combe. Dans une situation financière délicate, Jean de Joinville engagea une partie de ses terres afin de pouvoir payer ses chevaliers et louer une nef. Après avoir reçu son bourdon de pèlerin de l'abbé de Cheminon, le seigneur de Joinville prend la route en direction de Marseille d'où il embarque au mois d'août 1248. Il rejoint le roi à Chypre où l'armée croisée passe l'hiver. Le 30 mai 1249, la flotte prend la direction de l'Egypte avant d'arriver à Damiette le 4 juin. Deux jours plus tard, le roi est maître de la ville. Après ce succès rapide, Louis IX décida de porter l'ost sur Le Caire. Le 19 décembre, l'armée arrive devant la forteresse de Mansourah où elle est sévèrement battue. Au cours de la retraite, Louis IX et Joinville sont capturés par les Turcs puis libérés contre une forte rançon le 6 mai 1250. Au conseil tenu à Acre, en juin 1250, saint Louis écoute les conseils du sénéchal de Champagne et décide de rester en Terre Sainte dans l'espoir de libérer les chrétiens captifs. Le sire de Joinville ayant perdu, en plus de sept de ses chevaliers, l'intégralité de son trésor, le roi de France lui versa 2000 livres afin de le retenir à son service. En avril 1253, Jean prête hommage lige au roi de France contre tous, à l'exception de la fidélité qu'il devait aux comtes de Champagne et de Bar. En juin 1253, Joinville prend part à l'attaque du château de Baniyas.

Pendant ce séjour, il rencontre Bohémond VI, prince d'Antioche et de Tripoli, qui lui offre un fragment du chef de saint Etienne que Joinville remettra en 1309 aux chanoines de Châlons ainsi que la ceinture de saint Joseph, offerte aux chanoines de Saint-Laurent de Joinville. (Visible en l'église Notre-Dame à Joinville)

Après avoir fortifié Sidon, Césarée, Acre et Jaffa, saint Louis décida de retourner en France. L'armée quitta la Palestine le 24 avril 1254 et, après un voyage tourmenté, accosta à Hyères le 3 juillet. Jean était de retour dans son château de Joinville en décembre. La croisade avait considérablement aggravé les finances du sénéchal de Champagne qui se vit dans l'obligation de multiplier ventes et emprunts. A l'exception de la collégiale Saint-Laurent, Jean de Joinville réduisit ses largesses envers les établissements religieux.

L'amitié qui unissait le roi et Joinville depuis le voyage outre-mer se prolongea jusqu'à la mort de saint Louis. Il fut ainsi chargé par ce dernier de différentes missions, notamment celle de négocier l'union de son suzerain Thibaud V avec la propre fille du roi, Isabelle de France. Le 25 mars 1267, Louis IX décidait de prendre la croix pour la seconde fois. Le roi et Thibaud V insistèrent en vain auprès de Joinville pour qu'il participe à la nouvelle expédition. En 1282, Jean de Joinville fut interrogé pendant deux jours à Saint-Denis par les représentants du pape lors du procès en canonisation de Louis IX, laquelle intervint le 25 août 1297.

Jean de Joinville continua de servir le roi de France jusqu'à sa mort, d'autant plus que celui-ci était devenu son suzerain direct depuis le mariage de la reine Jeanne de Navarre avec Philippe le Bel (1284). S'il ne participa pas à la bataille d'Arras du 15 août 1302, Jean et ses fils Jean d'Ancerville et Anseau de Reynel prirent part à l'expédition menée en Flandre par Philippe le Bel à l'été 1304. En novembre 1314 cependant, Joinville adhère à la ligue de Champagne constituée pour protester contre la politique fiscale et financière du roi de France. La noblesse obtint satisfaction l'année suivante sous le règne de Louis X le Hutin.

Jean de Joinville mourut probablement le 24 décembre 1317 à l'âge de 92 ans. Il fut inhumé dans la chapelle Saint-Joseph de l'église Saint-Laurent du château de Joinville.A la Révolution, cette collégiale fut vendue comme bien national. En 1792, les habitants transportèrent les restes des dépouilles des seigneurs de Joinville dans le cimetière de la ville.

L'oeuvre littéraire de Jean de Joinville :

La vie de saint Louis : Jean de Joinville rédigea le Livre des saintes paroles et des bons faiz nostre saint roy Looÿs entre 1305 et 1309 à la demande de la reine Jeanne de Navarre. L'oeuvre, dédiée en 1309 "a son bon seigneur Looÿs fils du roy de France par la grace de Dieu roy de Navarre de Champaigne et de Brie conte palazin", comprend deux parties. La première est réservée aux exemples donnés par saint Louis aussi bien dans ses paroles que dans ses actes tandis que la seconde relate les prouesses militaires du roi. Il s'agissait d'offrir au jeune prince Louis un modèle en la personne de son arrière-grand-père. Jeanne de Navarre et son fils Louis X moururent avant Joinville. Dès lors, le manuscrit, qui figurait en 1373 dans la librairie de Charles V au Louvre, disparut. Une copie fut réalisée pour ce même roi puis donnée au duc de Bourgogne qui la déposa à la chapelle royale de Bruxelles où le maréchal de Saxe la découvrit en 1746 (Bibliothèque nationale, ms. fr. 13568). Deux autres copies du XVIe siècle sont conservées à la Bibliothèque nationale, l'une découverte à Lucques en 1741 (ms. fr. 10148), l'autre chez un libraire de Reims en 1847 (manuscrit n.a.fr. 6273).

Le Credo : En 1250-1251, alors qu'il se trouvait à Acre, Joinville entrerprit la rédaction d'un petit ouvrage d'édification intitulé Li romans as ymages des poinz de nostre foi. Ce livret de vingt-sept pages est une exposition et un commentaire du Symbole des apôtres, chacun des douze articles du Credo comportant une exposition verbale et une exposition visuelle sous forme de deux miniatures. Cet opuscule était destiné à tous les fidèles, particulièrement aux mourants tentés par le démon.

La lettre à Louis X : Au début de l'année 1315, le roi de France dut convoquer ses barons pour une expédition contre le comte de Flandre, Robert de Béthune, qui avait refusé de se rendre à Paris en personne afin de prêter l'hommage qu'il devait à Louis X. Le 8 juin, Jean de Joinville reçut les lettres de son suzerain le convoquant à l'ost pour le15 juin à Authies (Somme). Le vieux sénéchal, alors âgé de 90 ans, répondit le jour même que le délai était trop court pour qu'il arrivât au jour fixé mais qu'il ferait son possible pour se rendre à la prochaine convocation. La lettre originale est conservée au département des manuscrits occidentaux de la Bibliothèque nationale (ms. fr. 12764).

EDITIONS DES OEUVRES :

Vie de saint Louis (éditée par P. Daunou et J. Naudet), dans Recueil des Historiens de la France, t. 20, 1840, 190-304 ; Oeuvres de Jean, sire de Joinville, comprenant l'histoire de saint Louis, le Credo et la lettre à Louis X (édité par N. de Wailly), Paris, 1867, 2-506 et Paris, 1868 ; Jean, sire de Joinville. Histoire de saint Louis, Credo et Lettre à Louis X. Texte original accompagné d'une traduction (édité par N. de Wailly), Paris, 1874 ; Joinville. Histoire de saint Louis. Texte original, précédé de notions sur la langue et la grammaire de Joinville et suivi d'un glossaire (édité par N. de Wailly), Paris, 1881 ; dans Historiens et chroniqueurs du Moyen Âge (édité par A. Pauphilet), Paris, 1952, 201-366 ; La Vie de saint Louis. Le témoignage de Jehan, seigneur de Joinville (édité par N.-L. Corbett), Sherbrooke, Québec, Canada, 1977 ; Vie de saint Louis (édité par J. Monfrin), coll. "Classiques Garnier", Paris, 1995 ; Joinville and Villehardouin : Chronicles of the Crusades (traduction anglaise par R.-B. Shaw), Hardmonsworth, 1963.

Credo : dans Oeuvres de Jean, sire de Joinville, comprenant l'histoire de saint Louis, le Credo et la lettre à Louis X (édité par N. de Wailly), Paris, 1867, 510-536 et Paris, 1868, 271-288 ; dans Jean, sire de Joinville. Histoire de saint Louis, Credo et Lettre à Louis X. Texte original accompagné d'une traduction (édité par N. de Wailly), Paris, 1874, 414-446 ; dans Text and Iconography for Joinville's Credo (édité par L.-J. Friedman), Cambridge (Massachusetts), 1958.

Lettre à Louis X : dans Oeuvres de Jean, sire de Joinville, comprenant l'histoire de saint Louis, le Credo et la lettre à Louis X (édité par N. de Wailly), Paris, 1867, 538 et Paris, 1868, 289-290 ; dans Jean, sire de Joinville. Histoire de saint Louis, Credo et Lettre à Louis X. Texte original accompagné d'une traduction (édité par N. de Wailly), Paris, 1874, 448-450.

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Joinville (Jean, sire de)

Chroniqueur français, né vers 1224, peut-être le 25 décembre 1222), mort entre juillet 1317 et juin 1318, sans doute le 24 décembre 1317. Appartenant à une famille qui occupait le premier rang à la cour de Champagne et possédait la charge de sénéchal, il passa vraisemblablement plusieurs années de son enfance auprès du comte Thibaut dont il était écuyer tranchant en 1241. En 1248, il s'embarqua pour la croisade, ayant dû mettre en gage une grande partie de ses terres et emmenant 9 chevaliers et environ 700 hommes, demeura neuf mois à Chypre, aborda en Égypte en mai ou juin 1249, fut le compagnon de captivité du roi, et, après avoir séjourné à Acre, Césarée, Jaffa et Sidon, revint en France en 1254. Il n'avait joué en résumé qu'un rôle assez modeste, mais il était devenu à ce point l'ami de saint Louis, sous la suzeraineté duquel il était entré en 1253, que les frères du roi, à leur départ de Terre sainte, lui avaient recommandé ce prince, resté sur son conseil. Partageant dès lors son temps entre la Champagne où il présidait les grands jours de Troyes et la cour de France où saint Louis n'hésitait pas à le faire asseoir auprès de lui et écoutait ses avis et même ses remontrances, il refusa cependant de prendre part à la croisade de 1270. Il déposa en 1282 dans l'enquête qui précéda la canonisation du roi. Chargé par Philippe III d'administrer la Champagne pendant la minorité de Jeanne de Navarre, il vit sa situation augmentée par le mariage de cette comtesse avec Philippe le Bel, qui lui confia d'importantes missions. Entré en 1314 dans la ligne des nobles de Champagne contre le roi, il fit encore partie de l'expédition de Flandre de 1315. Il était véritablement le type du chevalier du XIIIe siècle, considéré comme l'arbitre du bon goût dans les questions d'usage et d'étiquette, lorsqu'à la prière de la reine Jeanne il entreprit eu 1305 de dicter ses mémoires intitulés Histoire de saint Louis qu'il dédia en 1309 à Louis le Hutin.

Cet ouvrage, qui est un des plus anciens textes écrits en prose française, dans une langue intermédiaire entre le français de l'Île-de-France et le lorrain, a été composé très probablement à l'aide de notes et par la juxtaposition de morceaux rédigés en différents temps; ce sont avant tout les souvenirs parfois inexacts d'un témoin, mais Joinville a mis en oeuvre aussi quelques traditions et les détails qu'il tenait de Pierre d'Alençon sur les derniers moments de son père; il a utilisé de même certains passages d'une ancienne réduction des chroniques de saint Denis et inséré dans son texte une ordonnance du roi sur les baillis et prévôts et les Enseignements de saint Louis à son fils. Le but évident de son histoire est de proposer son héros comme modèle aux rois; il ne faut y chercher ni précision ni critique ni ordre réel; les causes des faits comme leurs conséquences y sont passées sous silence; mais on y trouve des renseignements géographiques, de nombreux traits de moeurs exposés dans un style pittoresque et, mieux encore, un portrait vivant de saint Louis; ses mérites sont ceux d'un peintre. Les chapitres où le sénéchal de Champagne rapporte des mots du roi sur la prud'homie, la manière dont on doit se vêtir, ou le représente rendant la justice ou raconte les souffrances de la reine à Damiette, sont célèbres. On lui a su gré également de sa sincérité, qui lui faisait déclarer qu'il aurait mieux aimé avoir commis trente péchés mortels que d'être lépreux.

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