Monsieur Demirel insiste sur le fait que la laïcité ne s'est imposée que progressivement. En 1924, la constitution spécifiait que l'islam était la religion de l'Etat. Ce texte a été abrogé en 1928 et c'est seulement en 1937 que la laïcité a été inscrite dans les textes.

Lorsque le parti islamiste Refah est arrivé au pouvoir, il a renoncé à abroger l'article 24 de la constitution de 1937 qui proclamait précisément la laïcité de la République. Allié au Parti de la juste voie de Mme Tansu Ciller, le Refah a observé une certaine retenue dans son action extérieure mais il a procédé à des noyautages sur le terrain intérieur. Mille six cents juges ont été ainsi déplacés et la police, ainsi que d'autres administrations, ont été infiltrées par les islamistes.

Aux élections, le Refah a obtenu 21% des suffrages. Cette émergence du parti islamiste s'explique par le fait que la Turquie a bénéficié depuis plusieurs années d'un taux élevé de croissance sans pour autant lutter contre la corruption et les inégalités. C'est lors des élections municipales de 1994 qui a permis au Refah de capitaliser 18% des voix, que le problème s'est révélé. Quelques grandes villes, dont Istanbul et Ankara, ont été enlevées par les islamistes dont la politique semble appréciée par leurs concitoyens. Le cas de M. Recep Tayyip, en qui M. Demirel voit le successeur probable de M. Erbakan, est significatif de cette situation car il emporte, non seulement, l'adhésion de ses partisans mais également celle des laïcs.

Mais si les islamistes représentent un danger pour la République, la revendication kurde est une véritable menace. Actuellement, les Kurdes jouissent des même droits que les autres citoyens turcs. Ils comptent 150 députés au Parlement et ont la possibilité de parler leur langue, le turc restant, bien entendu, la langue officielle. Aller plus loin dans la reconnaissance de la spécificité kurde déstabiliserait complètement le pays, à l'instar de ce qui s'est passé en Yougoslavie. " Dans ce pays, les communautés sont mélangées. Que ce soit à Istanbul, à Antalya, à Boursa, on rencontre des citoyens kurdes qui cohabitent sans problème avec les autres habitants. Si le nationalisme prêché par certains au nom des Kurdes était toléré, nous ne pourrions plus diriger le pays, car c'est alors le nationalisme turc qui surgirait à son tour ". Ainsi, la désinformation qui est de règle en Occident risque fort, au nom de valeurs certes légitimes comme la défense des droits de l'homme, de provoquer le chaos dans la région.

Avec certaines entreprises menées par des agents de l'ex-KGB, la Turquie n'a pas besoin de catalyseurs d'instabilité supplémentaires. Plusieurs mouvements tentent en effet d'instiller le désordre afin de faire sauter le verrou des détroits. Il en est ainsi de Dev Sol, l'Armée de libération du peuple, Pul Dev, syndicat pro-communiste, DISK, syndicat anarchiste.

L'armée qui se considère comme gardienne de l'héritage kémaliste lutte contre ces tentatives de déstabilisation et plus particulièrement, dans le cadre du respect de la laïcité, elle veille à ce que M. Erbakan ne dépasse pas certaines limites. Les décisions qu'elle prend au sein du Conseil militaire suprême s'imposent en effet au pouvoir civil.

Sur le plan extérieur, les gouvernements successifs se sont efforcés de concilier les différentes options diplomatiques du pays, inhérentes à sa position géographique et politique. Membre important de l'OTAN, la Turquie a joué un rôle dans la guerre du Golfe en fermant les oléoducs et en permettant l'utilisation de la base d'Incirlik aux avions de l'Alliance. La Turquie a aussi adhérée à l'OCDE et au Conseil de l'Europe mais, en dépit de la vocation européenne qu'elle revendique, de sa croissance et du dynamisme de son économie, elle reste exclue de l'Union européenne.

En ce qui concerne Chypre, la Turquie pousse la minorité turque à passer un accord avec les Grecs, et vis à vis des républiques du Caucase et d'Asie centrale, ainsi que des communautés turcophones russes, elle développe une politique intense d'échanges culturels, se défendant de toutes visées politiques sur ces régions.

Ankara joue un rôle dans l'Organisation de coopération économique, fondé avec l'Iran et le Pakistan. Cette organisation a aussi admis en son sein plusieurs républiques turcophones de l'ex-Union soviétique. Il ne faut pas s'en étonner dans la mesure où la Turquie est contiguë à la sphère russe. D'où ce Club de la mer Noire qui, avec la Turquie, regroupe la Fédération de Russie, l'Ukraine, la Moldavie, la Géorgie, l'Arménie, la Bulgarie et la Roumanie. Quant à l'accord militaire passé avec Israël, M. Demirel en minimise la portée. Il faut enfin noter que l'armée turque entraîne l'armée bosniaque.