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EmpireofTurkey

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MUSTAFA KEMAL ATATÜRK

Personnage emblématique, héros national de la Turquie dont l'éffigie figure sur tous les billets de banque et dont le buste ou le portrait orne nombre de maisons particulières et tous les monuments, écoles, casernes et autres lieux publics.

  Né à Salonique en 1881, fils d'un fonctionnaire des douanes, il est très tôt attiré par l'armée et entre en secret à l'académie militaire.
  Brillant et très vite remarqué, le jeune Lieutenant-Colonel Mustafa est promu général

( pacha ) en 1917.

  À la faveur du déclin de l'Empire et de ses victoires contre les invasions étrangères, il prend le 19 mai 1919 la tête du mouvement nationaliste opposé aux exigences de "l'Entente" avec la Grèce.
  Cette guerre d'indépendance qui répond à l'invasion de Smyrne ( Izmir ) prend fin victorieusement en 1922.
  Fort de ses nombreuses victoires tant militaires que politiques,  il initie le traité de Lausanne qui reconnaît les frontières de la Turquie.
  Révolutionnaire fondateur du Parti Républicain du Peuple, Mustafa Kemal décide de réformer son pays en le faisant sortir des archaïsmes ottomans et se tourne résolument vers l'Occident, symbole du progrès.
  Il abolit le sultanat  le 1er novembre 1922, permet aux femmes de sortir le visage découvert et interdit les mouvements religieux comme celui des derviches tourneurs fondé par Mevlana.
   Sur sa proposition, l'assemblée nationale vote le texte de la constitution à l'unanimité et proclame la fondation de la République le 29 octobre 1923.
  Mustafa Kemal est élu Président et restera pendant 15 ans à la tête du pays dont il fera un état laïc et moderne .
  Parmi ses victoires politiques on peut noter l'abolition de la polygamie, l'instauration du mariage civil obligatoire en 1925 , la séparation de la religion et de l'État en 1928 , le remplacement de l'alphabet arabe par l'alphabet latin, le droit de vote des femmes dès 1934 (10 ans avant la France) ainsi qu'en 1935 la loi sur l'obligation de porter un nom de famille. L'Assemblée Nationale donnera à Mustafa Kemal le nom de ATATÜRK ( père des Turcs ) en reconnaissance éternelle.
  Le 10 novembre 1938, il décède à Istanbul dans le palais de Dolmabahçe. Il n'est âgé que de 57 ans.

À Ankara se trouve un monument à la mémoire du père de la Turquie moderne.

  Ce monument terminé en 1953 concilie habilement modernité et rappel de l'architecture du passé.
  Atatürk y repose dans un tombeau de marbre vert.
  À côté du mausolée, un musée expose des objets personnels d'Atatürk.
  Une exposition retrace les grands moments de sa vie et durant les soirs d'été, un spectacle de son et lumière est proposé en diverses langues.
  Le protocole veut que chaque visite officielle passe par le mausolée.

Histoire en 105 dates

2000 av J.C. : Arrivée de colonies de marchands assyriens apportant l'écriture en Anatolie.

- 1750 à 1200 av J.C. : Fondation de l'ancien Empire Hittite.

- 1250 av J.-C. : Guerre de Troie.

- 1200 à 700 av J.C. : Période Hittite récente

- 700 av J.C. : Civilisation Hellénique.

- 334 av J.C. : Alexandre le Grand conquiert la Perse et l'Anatolie.

- 330 à 130 av J.C. : Développement et prospérité des cités telles que Pergame et Éphèse.

- 279 av J.C. : Des tribus celtes ou gauloises (Galates) fondent le royaume de Galatie autour d'Ancyre (actuelle Ankara).

- 129 av J.C. : Les Romains créent la province d'Asie Mineure et Pergame en devient la capitale (Pergamum- actuelle Bergama)

- 27 av. J.C.: Toute l'Anatolie est romaine.

- 47 - 57 ap. J.C. : Voyages de St Paul en Anatolie.

- 196 : Conquête de Byzance par Septime Sévère.

- 293 : L'Empire romain se divise. Byzance devient la capitale de l'Empire Romain d'Orient.

- 324 - 330 : Réunification de l'Empire romain par Constantin.

- 330 :Byzance capitale de l'Empire sous le nom de Constantinople.

- 476 : Chute de Rome, fin de l'Empire Romain d'Occident.

- 527 - 565 : Règne de Justinien, le plus grand empereur byzantin - Construction de Sainte Sophie.

- 570 : Naissance de Mahomet.

- 622 : Hégire (Hijra) - Fuite vers Médine - Première année du calendrier musulman.

- 634 : Conquêtes musulmanes au détriment de l'Empire Byzantin.

- 880 : Campagne du Turc Rashid en Haute Égypte.

- 985 : Sedjoukides sur le Syr-Daria.

- 1026 - 1090 : Attaques Petchenègues contre Byzance.

- 1040 : Seldjoukides vainqueurs des Ghaznévides.

- 1037 - 1109 : Empire turc des Grands Seldjoukides d'Iran.

- 1059 : Prise d'Ispahan par les Seldjoukides.

- 1071 : Bataille de Manzikert (Malazgirt). Alparslan défait les troupes byzantines, les turcs s'installent en Anatolie.

- 1071 - 1243 : Sultanat Seldjoukide de Rum qui établit sa capitale à Konya - Rayonnement spirituel et intellectuel avec Djelaleddin Rumi "Mevlana" fondateur de l'ordre des "derviches tourneurs".

- 1071 - 1076 : Turcs à Antioche (Antakya), Damas, Jérusalem.

- 1096 : Début des Croisades.

- 1157 : Fin des Grands Seldjoukides.

- 1204 : Les Croisés pillent et ruinent Constantinople.

- 1299 : Naissance de l'Empire Ottoman, capitale d'abord Iznik (Nicée) puis Bursa (Brousse) au Nord-est de l'Anatolie.

- 1346 : Les Ottomans en Europe.

- 1361: Prise d'Andrinople (Edirne) par les Ottomans.

- 1389 : Kosovo, les Ottomans dominent les Balkans.

-1453 : Mehmet II le Conquérant (Fatih) entre dans Constantinople. La ville prend alors le nom d'Istanbul

- 1512 - 1520 : Selim 1er, sultan ottoman.

- 1516 : Débarquement des Turcs à Alger.

- 1520 - 1566 : Règne de Soliman le Magnifique . Apogée de l'Empire Ottoman. L'Empire s'étend de l'Algérie au Yémen, menace Vienne, la Perse et s'installe même provisoirement dans le Caucase.

- 1534 : Débarquement turc à Tunis.

- 1551 : Débarquement turc à Tripoli.

- 1571 - Défaite navale de Lépante, sans grosses conséquences militaires, mais à fort impact "psychologique", les Turcs ne sont plus invincibles.

- 1663 : Siège de Vienne par les Ottomans.

- 1669 - Ambassade turque à Versailles, à la Cour du Roi Louis XIV.

- 1699 : Traité de Karlowitz. Premier recul des Ottomans.

- 1703 -1730 : "Ère des Tulipes" règne d'Ahmet III, époque fastueuse de rayonnement culturel.

- 1705 : Indépendance de la Tunisie.

- 1794 : Un Turc fonde la dynastie Kadjar en Iran.

- 1798 - 1799 : Expédition de Bonaparte en Égypte. Conflit franco-turc.

- 1821 - 1829 : Guerre d'indépendance de la Grèce.

- 1830 : Indépendance de la Grèce. Débarquement français à Alger.

- 1839 - 1878 : Période des "Tanzimat" l'État essaie de se réformer, peut-être trop tard. L'assouplissement relatif du régime favorise le développement des revendications nationales.

- 1876 : Première tentative d'instauration d'une Constitution, abolie en 1878.

- 1876 - 1909 : Règne d'Abdülahmid II, dernier Sultan puissant.

- 1878 : Cession de Chypre à l'Angleterre.

- 1894 - 1896 : Révoltes arméniennes et répression. ( 300.000 victimes environ )

- 1908 : Révolution des "Jeunes Turcs".

- 1914 : Alliance avec l'Allemagne, guerre contre la France, l'Angleterre et la Russie.

- 1914 - 1915 : Invasion de l'Est de l'Anatolie par les Russes.

- 1915 : Reconquête turque. Répression contre les Arméniens accusés d'avoir aidé les Russes ( 1.500.000 victimes )

- 1915 - 1916 : Bataille des Dardanelles (Canakkale) où s'illustre, en particulier, sur la presqu'île de Gallipoli (Gelibolu), un général encore méconnu: Mustafa Kemal.

- 1916: "Révolte arabe" contre les Turcs.

- 1918: Retraite de Palestine et de Syrie. Offensive contre les Arméniens.

- 1918 - 1922 : Mehmet VI dernier Sultan Ottoman.

- 1919 : Débarquement des Grecs à Smyrne (Izmir). Appel au soulèvement de Mustafa Kemal à Samsun, Congrès d'Erzurum, congrès de Sivas.

- 1920 : La première Grande Assemblée Nationale à Ankara. Début de la Guerre d'Indépendance.

- 10 août 1920 : Traité de Sèvres organisant le démantèlement de l'Empire Ottoman et réduisant la Turquie à un territoire restreint autour d'Ankara.

- 1920 - 1921 : Accord avec les Soviets. Récupération de l'Anatolie Orientale.

- 1921 : Accord avec la France.

- 1922 : Reprise de Smyrne (Izmir). Armistice de Mudyana.

- 1922 - 1924 : Abdül-Medjid, dernier Calife ottoman.

- 1923 : Le Traité de Lausanne annule le Traité de Sèvres et consacre la naissance de la Turquie moderne.

- 1923 : Entrée des Turcs à Istanbul.

- 29 octobre 1923 : Proclamation de la République Turque. Ankara capitale, Mustafa Kemal Président.

- 1924 : Abolition du Califat.

- 1928 : Remplacement de l'alphabet arabe par l'alphabet latin.

- 1928 - L'Islam perd sa qualité de religion d'état officielle.

- 1934 : Droit de vote et d'êtres élues pour les femmes.

- 1935 : Loi sur l'obligation de porter un nom de famille. L'Assemblée Nationale vote le nom d'Atatürk pour Mustafa Kemal.

- 10 novembre 1938, 9h05 : Décès du père de la Turquie moderne au palais de Dolmabahçe à Istanbul.

- 1938 : Ismet Inönü, Premier Ministre et vainqueur des Grecs, devient le 2ème Président de la République Turque.

- 1939 - 1945 : Neutralité dans la 2ème guerre mondiale.

- 1945 : La Turquie entre "symboliquement" dans la guerre du côté des Alliés.

- 1946 - 1950 : Instauration du multipartisme et réformes démocratiques.

- 1950 : Arrivée au pouvoir du Parti Démocrate, mais il devient trop vite hégémonique.

- 1960 : L'armée intervient, remplissant le rôle dévolu par Atatürk de protéger la République et la Constitution. Adnan Menderes est exécuté et de nombreux politiciens jugés et condamnés à mort, mais de nombreuses peines seront commuées.

- 1961 : Nouvelles élections.

- 1970 : "Pronunciamiento" des militaires qui interviennent à nouveau pour limiter les abus de pouvoir du successeur du Parti Démocrate.

- 1974 : Tentative de putsch à Chypre de Monseigneur Makarios. La Turquie occupe la moitié nord de Chypre.

- 12 septembre 1980 : Devant l'instabilité politique, l'armée restaure l'ordre, la répression est cette fois, brutale et manque de discernement. Mais l'anarchie règne, les partis extrémistes s'affrontent avec des armes. Beaucoup d'hommes politiques sont condamnés à 10 ans d'interdiction d'activité.

- 1982 : Nouvelle Constitution dictée par les militaires dans le but de maintenir une certaine stabilité. Les décisions du Parlement monocaméral doivent avoir l'aval de l'armée, création du Conseil de Sûreté Nationale composé de civils et de généraux. Cette Constitution est encore en vigueur aujourd'hui. Le Général Kenan Evren est Président.

- 1984 : Début du conflit armé avec le PKK, groupe ultra-minoritaire se réclamant du Marxisme-léninisme, qui prétend obtenir l'indépendance du Kurdistan par la lutte armée.

- 1989 : La Turquie demande son adhésion à la CEE, examen de cette candidature reportée par l'Europe à 1993.

- 1989-1993 : Turgut Özal Président de la République.

-1993 : Suleyman Demirel Président de la République. Tansu Ciller, une femme, devient 1er Ministre, mais déçoit rapidement par son excès de libéralisme économique et par la corruption de son gouvernement.

- 1995 : Élections législatives anticipées, victoire du Parti de la Prospérité (Refah), Necmettin Erbakan 1er ministre.

1995 - La Grèce lève son veto sur l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne.

- 1er janvier 1996 : Entrée en vigueur de l'accord d'Union Douanière avec l'Europe, conclu en mars 1995 et ratifié en décembre.

- 1997 : L'armée fait pression sur Erbakan pour qu'il démissionne prétextant la défense de la laïcité de la Turquie. Mesut Yilmaz 1er Ministre.

- 2 décembre 1998 : Bülent Ecevit est nommé Premier Ministre par Suleyman Demirel.

- 19 avril 1999 : Raz de marée nationaliste aux élections législatives.

- Décembre 1999 : La Turquie est officiellement admise comme candidat à l'Union Européenne.

- 5 mai 2000: Élection de Ahmet Necdet Sezer à la Présidence de la République, il s'agit de l'ancien Président du Conseil Constitutionnel. Il est connu comme étant un partisan de plus de Démocratie, et n'appartient ni à la classe politique, ni à aucun appareil de parti.

Frédérique-Jeanne Besson * : La montée de l'islamisme en Turquie. Dysfonctionnement de la laïcité à la turque.

Le Refah partisi (Parti de la prospérité) bloque le processus parlementaire de réforme constitutionnelle afin que les amendements soient votés par voie référendaire comme la constitution en donne la possibilité. Ainsi, le Refah pourra-t-il étendre les changements et notamment demander l'abrogation de l'alinéa 5 de l'article 25 ainsi rédigé : " Nul ne peut…exploiter la religion, les sentiments religieux… ni en abuser dans le but de faire reposer, fût-ce partiellement, l'ordre social, économique, politique ou juridique de l'Etat sur des préceptes religieux, ou de s'assurer un intérêt et une influence politique ou personnelle ".

En fait, " la laïcité turque " est comprise non comme la séparation (dont on a assez dit qu'elle était impossible en Islam) d'une sphère religieuse et d'une sphère politique, mais comme un rapport de force entre religion et Etat, favorable à ce dernier ".




1° de l'Islam d'Etat au laïcisme d'Etat

L'empire ottoman et la religion d'Etat

L'Empire ottoman contrôle et manipule les clercs pour prévenir l'autonomie de la religion. Il s'agit d'empêcher l'Islam de devenir une force indépendante du pouvoir. Aussi, l'autorité temporelle qui se conforme à la Chari'a délègue-t-elle le pouvoir religieux à un cheikh qui est en fait un véritable fonctionnaire, révocable tout comme ses fatwa. Les tanzimats associeront davantage encore les religieux à leurs réformes. En fait, le Calife légitime le cheikh qui, en retour, légitime le Calife. L'intérêt, c'est que le pouvoir peut prendre ce qui l'intéresse dans le Coran et rejeter ce qui ne l'intéresse pas.

L'Etat kémaliste

Kemal Ataturk et ses amis reprendront la méthode ottomane. S'ils accentuent la laïcisation, ils ne se coupent pas pour autant de l'Islam. Ils instaurent le Diyanet, chargé de veiller à la conformité de la prédication religieuse à l'orthodoxie républicaine. Les imam-hatip, écoles de prédicateurs, sont créées, le but étant d'avoir un prosélytisme conforme aux intérêts de l'Etat.

Les confréries

Naqshibendiyya, Seleymaniyya et Kadiriyya ont leur propre légitimité et leur propre hiérarchie. Elles s'appuient sur leurs particularités régionales, leur pouvoir économique et leur autorité morale. Leur tendance est moins de lutter contre l'athéisme de l'Etat que contre son nationalisme et son jacobinisme centralisateur. Elles vont focaliser autour d'un thème religieux des revendications qui sont d'un autre ordre.




2° les formes de récupération de l'Islam

Le renouveau religieux après la guerre

Le mécontentement des couches laïcisées prend une expression religieuse. Celle-ci est récupérée par le Parti démocratique issu d'une scission d'avec le Parti républicain du peuple (PRP) fondé par Ataturk. Toute une thématique religieuse sera mise en œuvre : réactivation des imam hatip, augmentation du budget du Djiyanet… Profitant de l'effort consenti ainsi par l'Islam officiel, le Parti démocratique va fidéliser une partie de l'islam confrérique, en particulier les Nourdjous.

Cette politique de récupération suscitera la formation d'une nouvelle classe religieuse bien que l'arsenal législatif laïc reste en vigueur, notamment la loi du 23 juillet 1953 qui interdit l'utilisation politique de la religion.

La réaction des militaires kémalistes

Ce n'est pas l'utilisation et la manipulation du religieux par le Parti démocratique qui fait sortir l'armée de sa réserve mais sa dérive autoritaire. D'ailleurs, l'armée, consciente des avantages de la récupération de l'Islam, ne revient pas sur les acquis qui lui ont été concédés, cherchant ainsi à promouvoir une religion réformée, moderne et rationnelle. En particulier, les militaires font entrer l'enseignement général au programme des imam-hatip.

L'arrivée d'une nouvelle classe

Dans les années soixante, les successeurs de la vieille garde kémaliste dont l'origine est davantage provinciale, affichent moins le culte de la laïcité. En 1965, le Parti de la justice, héritier du Parti démocratique, revient au pouvoir et s'appuie sur sa clientèle traditionnelle. Mais celle-ci qui a obtenu des garanties dans le cadre de la constitution de 1961 est moins tributaire du pouvoir que par le passé.

Les confréries se transforment alors en véritables clubs qui occupent un niveau intermédiaire entre les partis et le peuple.

La montée en puissance d'un Islam contestataire

Les " laissés pour compte du capitalisme " , moyenne bourgeoisie des villes et des campagnes, expriment à la fin des années soixante une contestation sociale qui puise ses arguments dans le religieux. Necmettin Erbakan, membre de la Naqshibendiyya, canalisera cette force nouvelle en un parti de l'Ordre national, créé en 1970 et dissout en 1971 après l'intervention de l'armée.

Il se reconstituera en 1972 en un Parti du salut national et deviendra en 1978 la troisième force politique du pays. De 1974 à 1977, il sera associé à trois gouvernements mais une nouvelle intervention de l'armée entraînera l'arrestation d'Erbakan. En 1982, l'armée inscrira des mesures contre l'intégrisme dans les textes constitutionnels.




3° L'occupation du champ politique par l'islamisme : limite de la laïcité turque.

L'antagonisme armée (Evran) - civils (Ozal) favorise l'islam sociétal.

Les militaires cherchent toujours à récupérer un Islam officiel qui favoriserait une synthèse nationaliste turco-islamiste. Les civils ont plutôt tendance à s'appuyer sur l'islam semi-officiel des réseaux et confréries. Il y a donc un marchandage qui profite aux islamistes qui, dans une atmosphère de libéralisation économique, peuvent s'emparer d'un certain nombre de leviers économiques.

Les islamistes dans les partis politiques

Ils entrent tant dans l'ANAP qu'au Parti de la juste voie où ils peuvent exercer une influence non négligeable. Mais de récupération en compensation, on perd de vue l'objectif qui était le maintien d'un clergé d'Etat et l'existence d'un Islam acceptable. En fait, la surenchère des partis permet l'autonomisation de l'Islam qui se traduira par l'ascension du Refah.




4° Montée en puissance du Refah

Le rôle intégrateur du Refah

Le Refah hérite de l'électorat rural, traditionaliste et corporatiste du PSN, mais il fédère également les forces contestataires nouvelles :

- Une nouvelle bourgeoisie capitaliste venue d'Anatolie et rejetée par les élites en place ;

- Les migrants récents de l'exode rural ;

- Les étudiants à qui l'islamisme a offert des possibilités d'ascension sociale ;

- Les femmes qui espèrent ainsi se démarquer du système patriarcal ;

- Les Kurdes du Sud-est de l'Anatolie.

La Refah n'a pas de programme à proprement parler mais deux mots d'ordre : une vision nationale ; un ordre juste. C'est autour de ces deux idées-forces qu'il articule son discours, véhiculé par ses militants, organisés de façon quasi-stalinienne, et par ses réseaux d'entraide.

L'absence d'une stratégie des partis traditionnels

Le système récupération / compensation ne fonctionne plus puisque l'islamisme est entré dans le champ économique puis politique. Le principe de récupération du religieux par l'Etat est, de plus, contesté par le Refah au nom d'une véritable laïcité / neutralité. Ainsi, les islamistes plaident pour que l'article 68 de la constitution ainsi libellé " Principes de la République laïque " soit amendé et rédigé : " Principes de la liberté religieuse et de la République ".

Les réponses possibles

On peut envisager le renforcement de l'aile islamique au sein des partis traditionnels. Mais cette politique de fragmentation pourrait être mise en échec par une volonté de regroupement des islamistes.

Sencar Ayata : The politization of Islam in Turkey

La sécularisation

Mustapha Kemal et ses amis étaient confrontés à un dilemme. Alors que l'Islam était le ciment du pays, ses forces avaient un caractère conservateur, hostiles aux réformes. En 1924, le nouveau régime républicain abolit le Califat, la Chari'a en tant que loi civile et ferme le ministère de la Chari'a, les écoles coraniques ainsi que les fondations pieuses. En 1925, les confréries étaient interdites et les monastères fermés. L'année suivante, le code civil suisse était introduit et les femmes bénéficiaient du droit de vote. La référence à l'Islam dans la constitution était abrogée en 1928 et cette même année, l'alphabet latin était adopté et le vêtement traditionnel interdit.

L'objectif était la complète séparation du religieux du séculier et la mise en conformité des valeurs de l'Islam aux valeurs occidentales. Une administration, la DRA, était cependant mise sur pied pour administrer et contrôler les mosquées. De 1946 à 1950, ce processus de sécularisation de l'Etat, accompagné de sa centralisation, était fermement poursuivi par le Parti républicain du peuple (PRP), provoquant la réaction des élites locales traditionnelles, des paysans et des clercs qui devaient se défaire, au profit de l'Etat, de leurs fonctions annexes telles que l'enseignement et la justice.

Les ambiguïtés du centre droit

Durant quarante ans, les partis de centre droit ont modifié l'équilibre entre laïcité et religion. Il s'agit du Parti démocrate de 1946 à 1960, le Parti de la justice de 1961 à 1981 puis dans les années quatre vingt après la parenthèse militaire, le Parti de la juste voie (Demirel - Tansu Ciller) et le Parti de la mère patrie.

Le Parti démocratique se considérait comme l'héritier du parti kémaliste PRP mais, puisant son électorat dans les campagnes, il en est venu à considérer que l'Islam était un fait social incontournable. En outre, la religion, opposée au communiste conquérant de l'époque, offrait un moyen de régulation sociale et politique à L'Etat. C'est ainsi que, estimant que la laïcité était suffisamment ancrée dans le paysage politique, les hommes du centre droit ont interprété la laïcité de Kemal Ataturk et ont passé des alliances avec certains groupes religieux.

Pour rassembler tous les partisans du centre droit lorsqu'il a créé le Parti de la mère patrie, Turgut Ozal a aussi passé des alliances avec les religieux. Ceux-ci, plus tard, devaient tomber sous l'influence de la confrérie soufie Naksibendis qui a ensuite pris une position importante au sein du parti. Lorsque Turgut Ozal accède à la présidence de la République en 1989, le conflit entre laïcs et religieux dans le parti même s'est envenimé. Or, membre de l'OCDE, la Turquie dont le développement économique est alors satisfaisant, ambitionne d'adhérer à la Communauté européenne. Ozal se range donc du coté des libéraux et en 1991, les religieux étaient défaits.

Le Parti démocrate et le Parti de la juste voie misent alors sur l'Occident, donc sur une laïcité accrue. Avec l'aide de l'élite occidentalisée des hommes d'affaires et des technocrates, le Parti de la juste voie de Demirel et Ciller prend le pouvoir en 1993. Cependant, les élections municipales de 1994 voient le triomphe des islamistes qui prennent quelques grandes villes comme Istanbul ou Ankara. A ce revers, Tansu Ciller répond en renouant les alliances traditionnelles entre le centre droit et les groupes religieux.

L'islamisation rampante

C'est donc ainsi qu'à partir des années cinquante, les religieux ont accentué leur influence avec l'accord tacite des partis de centre droit. Celle-ci s'est exercée au travers de l'éducation, des réseaux d'entraide aux étudiants et de la Direction des affaires religieuses (DAR).

L'enseignement religieux en 1996

 Nombre
Professeurs
Ecoliers
Cours du soir
Sessions d'été

Ecoles coraniques 4 920

5 295
176 892
52 028
1 326 443

Formations de prédicateurs 466

14 995
446 429

Les professeurs des écoles coraniques sont payés par l'Etat mais ils doivent subvenir à leurs besoins pédagogiques, ce qui pose la question de la source des financements et celle de l'impact de cette formation. Au niveau secondaire, le Coran est enseigné environ cinq heures par semaine et vient en concurrence avec l'enseignement des autres matières. A noter aussi qu'il existe des départements de théologie dans 18 universités.

La DAR a considérablement grossi depuis 1950 : elle est passé de quelques centaines de fonctionnaires à 88 000 en 1996. Elle a pour mission de diffuser la version autorisée du Coran et de réconcilier les valeurs de l'Etat-Nation avec celles de L'islam. Cependant, l'attitude politiquement neutre des agents de la DAR est battue en brèche par l'activité des organisations islamiques qui ont mis en place une politique d'aide aux étudiants (Bourses, polycopiés, chambres…)

Cette présence de l'islam a été renforcée par l'action confrérie Naksibendi qui, depuis les années soixante dix s'est considérablement développée. Son but : le renouveau de la foi islamique pour contrecarrer la culture matérialiste de l'Occident. A cet effet, la confrérie soufie édite des cassettes, des vidéos, des livres, elle publie des articles et développe ses réseaux d'aide aux étudiants. Les résultats ont été payants puisque aujourd'hui, on trouve des islamistes dans toutes les professions : journalistes, avocats, fonctionnaires, médecins… Pour étendre leur base sociale et pénétrer les masses, il reste aux soufis à faire tomber les pans de la législation qui consacrent la laïcité de la Turquie. Pour cela, une vitrine politique lui est indispensable. C'est le Parti de la prospérité qui tente de jouer ce rôle.

Le Parti de la prospérité -Refah -

Issu du Parti du salut national, d'obédience islamique, qui a été représenté au Parlement entre 1973 et 1980, le Parti de la prospérité dirigé par Necmettin Erbakan entend établir un Etat et une société islamique. Extraordinairement actif, il propose son aide aux personnes en difficulté et pratique un véritable quadrillage de la population et l'entrisme politique.

Le parti n'a pas d'assise régionale mais il semble qu'une majorité de Kurdes vote pour lui. Selon nombre d'observateurs, l'islamisme turc ne trouverait pas son origine dans l'illétrisme, la pauvreté ou la précarité mais serait essentiellement un phénomène de classes moyennes. En fait, le Refah promet une société plus juste dont les rapports seraient basés sur la confiance mutuelle et le consensus fondé sur l'observance de la loi de Dieu. L'islamisme turc serait alors le produit d'une réaction contre l'Occident matérialiste.

Conclusion

L'islam politique en Turquie est multicenté. La religiosité des masses ne signifie pas qu'elles adhèrent à un parti islamique, lequel n'a pas encore de base véritable. Le centre droit qui fournit actuellement postes et prébendes à l'establishment musulman est son meilleur allié. Quoi qu'il en soit, pour les classes moyennes, l'exercice de la religion reste parfaitement compatible à une Turquie laïque.

Edouard Sablier : Entretien avec Suleyman Demirel, président de la République turque. Politique internationale N° 73, automne 1996.

Monsieur Demirel insiste sur le fait que la laïcité ne s'est imposée que progressivement. En 1924, la constitution spécifiait que l'islam était la religion de l'Etat. Ce texte a été abrogé en 1928 et c'est seulement en 1937 que la laïcité a été inscrite dans les textes.

Lorsque le parti islamiste Refah est arrivé au pouvoir, il a renoncé à abroger l'article 24 de la constitution de 1937 qui proclamait précisément la laïcité de la République. Allié au Parti de la juste voie de Mme Tansu Ciller, le Refah a observé une certaine retenue dans son action extérieure mais il a procédé à des noyautages sur le terrain intérieur. Mille six cents juges ont été ainsi déplacés et la police, ainsi que d'autres administrations, ont été infiltrées par les islamistes.

Aux élections, le Refah a obtenu 21% des suffrages. Cette émergence du parti islamiste s'explique par le fait que la Turquie a bénéficié depuis plusieurs années d'un taux élevé de croissance sans pour autant lutter contre la corruption et les inégalités. C'est lors des élections municipales de 1994 qui a permis au Refah de capitaliser 18% des voix, que le problème s'est révélé. Quelques grandes villes, dont Istanbul et Ankara, ont été enlevées par les islamistes dont la politique semble appréciée par leurs concitoyens. Le cas de M. Recep Tayyip, en qui M. Demirel voit le successeur probable de M. Erbakan, est significatif de cette situation car il emporte, non seulement, l'adhésion de ses partisans mais également celle des laïcs.

Mais si les islamistes représentent un danger pour la République, la revendication kurde est une véritable menace. Actuellement, les Kurdes jouissent des même droits que les autres citoyens turcs. Ils comptent 150 députés au Parlement et ont la possibilité de parler leur langue, le turc restant, bien entendu, la langue officielle. Aller plus loin dans la reconnaissance de la spécificité kurde déstabiliserait complètement le pays, à l'instar de ce qui s'est passé en Yougoslavie. " Dans ce pays, les communautés sont mélangées. Que ce soit à Istanbul, à Antalya, à Boursa, on rencontre des citoyens kurdes qui cohabitent sans problème avec les autres habitants. Si le nationalisme prêché par certains au nom des Kurdes était toléré, nous ne pourrions plus diriger le pays, car c'est alors le nationalisme turc qui surgirait à son tour ". Ainsi, la désinformation qui est de règle en Occident risque fort, au nom de valeurs certes légitimes comme la défense des droits de l'homme, de provoquer le chaos dans la région.

Avec certaines entreprises menées par des agents de l'ex-KGB, la Turquie n'a pas besoin de catalyseurs d'instabilité supplémentaires. Plusieurs mouvements tentent en effet d'instiller le désordre afin de faire sauter le verrou des détroits. Il en est ainsi de Dev Sol, l'Armée de libération du peuple, Pul Dev, syndicat pro-communiste, DISK, syndicat anarchiste.

L'armée qui se considère comme gardienne de l'héritage kémaliste lutte contre ces tentatives de déstabilisation et plus particulièrement, dans le cadre du respect de la laïcité, elle veille à ce que M. Erbakan ne dépasse pas certaines limites. Les décisions qu'elle prend au sein du Conseil militaire suprême s'imposent en effet au pouvoir civil.

Sur le plan extérieur, les gouvernements successifs se sont efforcés de concilier les différentes options diplomatiques du pays, inhérentes à sa position géographique et politique. Membre important de l'OTAN, la Turquie a joué un rôle dans la guerre du Golfe en fermant les oléoducs et en permettant l'utilisation de la base d'Incirlik aux avions de l'Alliance. La Turquie a aussi adhérée à l'OCDE et au Conseil de l'Europe mais, en dépit de la vocation européenne qu'elle revendique, de sa croissance et du dynamisme de son économie, elle reste exclue de l'Union européenne.

En ce qui concerne Chypre, la Turquie pousse la minorité turque à passer un accord avec les Grecs, et vis à vis des républiques du Caucase et d'Asie centrale, ainsi que des communautés turcophones russes, elle développe une politique intense d'échanges culturels, se défendant de toutes visées politiques sur ces régions.

Ankara joue un rôle dans l'Organisation de coopération économique, fondé avec l'Iran et le Pakistan. Cette organisation a aussi admis en son sein plusieurs républiques turcophones de l'ex-Union soviétique. Il ne faut pas s'en étonner dans la mesure où la Turquie est contiguë à la sphère russe. D'où ce Club de la mer Noire qui, avec la Turquie, regroupe la Fédération de Russie, l'Ukraine, la Moldavie, la Géorgie, l'Arménie, la Bulgarie et la Roumanie. Quant à l'accord militaire passé avec Israël, M. Demirel en minimise la portée. Il faut enfin noter que l'armée turque entraîne l'armée bosniaque.

Mehmet Bali Aytan : Turkish perspectives in Turkish - US relations concerning Persian Gulf security in the post-cold war - 1989 - 1995 - The Middle East Journal, été 1996.

Le DECA (Defense and economic cooperation agreement) signé entre Ankara et Washington en 1980, est venu à expiration en 1985. Cet accord prévoyait une assistance militaire se traduisant par la fourniture d'équipements et l'entraînement des forces turques.

Insatisfaits de l'exécution de ce traité, les Turcs ont ralenti les négociations engagées pour son renouvellement qui n'a été acquis qu'en 1988. Il faudra cependant attendre 1992 pour que le renouvellement de 5 ans entre en vigueur. Entre-temps, l'Union soviétique qui constituait une menace majeure pour la Turquie s'était écroulée, l'aide militaire américaine devenant ainsi moins pressante. Mais pour Ankara, restait la question kurde.

Pour Washington, la Turquie doit mettre en place un règlement politique du problème kurde mais Ankara s'y refuse, arguant du fait que dans un pays qui comporte de nombreuses ethnies, accepter l'autonomie des Kurdes, c'est préparer l'éclatement de la République.

La politique extérieure turque n'est, en effet, pas toujours conforme aux souhaits des Américains. Si avant la deuxième guerre du Golfe, Ankara poursuivait une politique de neutralité active - c'est à dire une politique d'équilibres militaires - en direction du Golfe et du levant, l'après-guerre va inaugurer une stratégie de régionalisation de la sécurité dans la région. Il s'agit essentiellement de susciter une coopération régionale, économique et militaire entre les différents Etats de la zone. Ainsi, vis à vis de l'Iran, la Turquie se refusera à appliquer l'embargo décrété par Washington, pour des raisons économiques tout d'abord, mais aussi pour des motifs politiques car Ankara estime que la menace iranienne est moins militaire que liée à l'islamisme.

En fait, la Turquie, trait d'union entre l'Orient et l'Occident, cherche à mener une politique équilibrée, tout en maintenant son intégrité territoriale et son influence.

Kaïs Jawad al Izzawi : La diplomatie arabe déjoue le piège.

Tout montre que la récente tension entre la Syrie et la Turquie a été suscitée par les généraux turcs. Jusqu'à présent, la crise larvée entre les deux pays se cristallisait autour des eaux de l'Euphrate et le dossier kurde. En 1978, Ankara et Damas parviennent à un important accord : la Turquie laissera couler un débit de 500 m3 par seconde des eaux de l'Euphrate vers la Syrie (la moitié du débit du fleuve) en contrepartie de quoi, la Syrie transférera les camps frontaliers du PKK vers l'intérieur de son territoire.

En lançant son grand projet du plateau anatolien, le gouvernement turc n'a pas respecté son engagement tandis que les Kurdes du PKK intensifiaient leur lutte armée. Ankara s'est alors efforcé de démontrer que la question kurde n'était pas seulement une affaire intérieure mais qu'elle était aussi exploitée par les ennemis de la Turquie. Ceci entamait le dogme établi par Ataturk selon lequel l'armée est la gardienne de la nation, de la République et de la laïcité, la conséquence étant paix à l'intérieur comme à l'extérieur.

L'adhésion de la Turquie à l'Otan a affaibli ce dogme et entraîné des protestations de la part de généraux de l'ancienne école. Cependant, la nouvelle génération d'officiers, celle qui a connu la guerre froide et son ambiance d'alerte permanente, s'est avérée beaucoup plus accessible aux demandes de Washington et à un rôle plus offensif de l'armée. C'est ainsi que celle-ci est intervenue pour la première fois en mars 1995 à l'extérieur, au nord de l'Irak, rompant ainsi avec la politique traditionnelle de la Turquie. Le partenariat avec Israël inauguré en février 1996 procède de la même réorientation stratégique. En fait, "les généraux turcs, encouragés et soutenus par Israël, veulent s'imposer sur la scène du Moyen-Orient" et leur logique consiste "à affaiblir tous les pays arabes et, par suite, imposer la stratégie turque qui repose sur l'idée de l'eau contre le pétrole."

Washington est favorable à l'accord israélo-turc susceptible de dissuader l'Iran, l'Irak et la Syrie. La pression ainsi exercée par les Turcs pèse également sur les revendications des pays arabes quant à la reprise du processus de paix israélo-palestinien. Cependant, la médiation américaine entre les chefs kurdes et la promesse d'œuvrer pour une solution fédérale n'a pas rassuré Ankara. La crise entre l'Iran et les talibans donnait alors l'occasion aux généraux turcs d'exporter la question kurde en procédant à des frappes militaires contre une Syrie isolée.

La réaction des pays arabes pour désamorcer la crise entre l'Iran et l'Afghanistan et leurs efforts de médiation entre Damas et Ankara ont permis de déjouer le piège des généraux turcs.

Turquie : la démocratie ou la mort

La campagne électorale pour les élections en principe fixées au 18 avril 1999 est dominée par quatre questions majeures :

- La question kurde ;

- La participation de l'Islam politique au processus démocratique ;

- Les affaires et les scandales ;

- Les disparités sociales et régionales.

S'il est vrai que la démocratie et les droits de l'homme ont fait l'objet de graves manquements de la part de l'Etat, manquements souvent amplifiés par l'Union européenne pour rejeter la candidature de la Turquie, le pluralisme démocratique "a parcouru, à l'instar de la laïcité, un chemin non négligeable… dans une région qui ne favorise guère l'éclosion de la représentativité démocratique ".

Les atteintes les plus éclatantes à l'Etat de droit se manifestent dans le traitement de la question kurde. La droite nationaliste et l'armée, sur la défensive et intraitables quant à l'intégrité territoriale - ce que l'auteur appelle le syndrome de Sèvres, du nom du traité jamais ratifié - ne parvient pas à concevoir un système représentatif pour une communauté qui, dépassant les 12 millions d'individus, ne peut plus être considérée comme une minorité. Le PKK, héritier des mouvements qui, dans les années soixante dix pratiquaient la lutte frontale contre le pouvoir, de surcroît instrumentalisé par les puissances régionales, ne saurait, à leurs yeux, représenter le peuple kurde, d'autant que l'organisation davantage militaire que politique "est dépourvue de toute légitimité aux yeux d'une très grande partie de la population". Quant à ses tentatives de passage de la lutte armée au combat politique, elles ne sont considérées qu'avec la plus grande suspicion comme étant destinées à obtenir le statut d'interlocuteur valable.

Les deux acteurs partagent la responsabilité de ce drame. La violence d'Etat est bien réelle. Elle a été amplifiée par l'action brutale d'éléments ultra nationalistes comme celle des Loups gris. Coté kurde, les formations politiques légales n'ont jamais pu promouvoir un véritable dialogue démocratique en raison des intimidations et des provocations dont elles faisaient régulièrement l'objet.

"L'avenir de la démocratie en Turquie dépend aussi de la capacité du système politique à maintenir la mouvance islamique (et non pas islamiste, ce dernier terme étant trop fort pour ce contexte) en son sein". L'islamisme turc, en effet, n'a pas vocation à la violence comme cela peut-être le cas en Algérie. Bien au contraire, sa participation au jeu politique banalise la formation, consolide le pluralisme et légitime ses dirigeants. Malheureusement, les islamistes ont souvent servi de boucs émissaires. Ainsi, ils ont payé les errements de Tansu Ciller et se trouvent en permanence en but à la tendance éradicatrice de l'armée.

Mais la démocratie est aussi menacée par les réseaux mafieux qui ont infiltré la société et l'appareil d'Etat au plus haut niveau. Nés dans les années soixante dix et orientés vers le trafic de drogue et la vente d'armes, Ils se trouvent maintenant au centre d'une économie grise importante et sont capables de peser sur le jeu politique. On connaît la collusion de ces réseaux avec l'extrême droite et notamment les Loups gris mais le phénomène a pris de l'ampleur comme l'affaire de Susurluk l'a révélé.

La lutte contre les gangs et l'économie parallèle que le pouvoir semble avoir engagé montre que l'Etat se sent maintenant menacé. Mais il lui faut aussi remédier aux maladies chroniques de la Turquie que sont l'inflation, les disparités régionales, l'évasion fiscale et l'endettement extérieur. C'est le prix à payer pour trouver grâce aux yeux de l'Union européenne.

Quelle stratégie pour le Kurdistan ?

Tant que la Turquie n'aura pas reconnu les droits du peuple kurde à l'autonomie et à l'expression de sa culture et ne renoncera aux atteintes aux droits de l'homme, il n'y aucune chance pour qu'elle rejoigne l'Union européenne. C'est une carte importante pour la rébellion kurde mais pour être jouée, encore faut-il que les Quinze apportent vraiment leur contribution à la résolution du problème - ce qui n'est pas actuellement le cas - et que Abdullah Ocalan se débarrasse de l'étiquette de terroriste le plus sanguinaire du monde et soit capable de fédérer, au-delà du PKK, l'ensemble de la communauté kurde qui souhaite l'autonomie.

En ce qui concerne la guérilla, les propos de M. Ocalan demeurent ambigus. S'il a effectivement affirmé à Genève le 24 janvier 1995, sa volonté de respecter les conventions de 1949 et le protocole additionnel de 1977 sur la conduite de la guerre et la protection des populations civiles, s'il a condamné le terrorisme le 13 décembre 1998 à la télévision kurde Med TV et confirmé sa position dans une interview au Miliyet, il a toutefois menacé Ankara d'une guerre plus totale si les autorités turques ne donnaient pas une chance à la paix. Relevons néanmoins à son actif les sanctions qu'il a appliquées dès les années quatre vingt à certains de ses lieutenants coupables d'exactions et d'assassinats inutiles et l'éviction, début 1998, de celui qui était considéré comme son bras droit, Semdin Sakik, considéré comme trop dur et impitoyable.

Ce qui est certain, c'est que Abdullah Ocalan et ses amis ont réalisé que la solution militaire conduisait à une impasse, tant pour les forces turques que pour la guérilla, et que la lutte armée ne devait avoir pour seul objectif la négociation avec Ankara afin aboutir à une solution politique.

C'est ainsi que le PKK a cessé tout attentat en Allemagne où se trouve une communauté kurde forte de 500 à 600 000 personnes et qu'il a participé au projet de Congrès national kurde qui devrait regrouper une vingtaine de mouvements, représentants des kurdes d'Iran, d'Irak, de Syrie, de Turquie et de la diaspora. Ce Congrès, sorte d'OLP kurde, dont une première réunion a eu lieu à Bruxelles les 19 et 20 décembre 1998, s'appuie sur un Parlement en exil qui siège également dans la capitale belge. Il pourrait accroître la représentativité du PKK encore que Massoud Barzani, allié d'Ankara, lui a refusé sa participation.

Lors de son congrès de janvier 1999, le PKK a appuyé la démarche du Congrès en montrant qu'il pouvait être un interlocuteur acceptable, tant vis à vis de pouvoir central d'Ankara que vis à vis de la communauté internationale. S'il a, en effet, légitimé la lutte armée, en revanche, il a condamné le terrorisme, adopté des structures internes plus démocratiques et porté sa revendication sur la création d'un espace d'autonomie et non d'indépendance. Manifestement et au-delà des divergences tactiques de ses dirigeants, le PKK cherche à internationaliser la crise, Abdullah Ocalan étant promu au rang d'un Mandela kurde, légitime et représentatif. Le but ultime, c'est de " prendre la Turquie en tenaille entre l'Union européenne, l'opinion et la guérilla, et arracher une solution politique ".

La gauche turque entre militaires et islamistes

Sur fond d'emprise des mafias et de corruption, de chômage et d'inflation galopante, le dynamisme économique de la Turquie ne se dément pas, malgré l'existence de poches de pauvreté qui favorisent la progression des islamistes. Avec le séparatisme kurde, c'est l'un des grands dangers que la gauche dénonce, alliée objectif des militaires qui se considèrent comme les garants de l'héritage de Kemal Ataturk.

L'intermède islamiste conduit par Necmettin Erbakan s'est achevé avec sa démission forcée de juin 1997 et l'interdiction du Refah, son parti, en janvier 1998. Certes, le Refah a immédiatement été remplacé par une autre formation de tendance islamiste, le Parti de la vertu, le Fazilet, mais celui-ci s'avère plus modéré et réaliste. " Il existe des centres de pouvoir dans ce pays qui sont au-delà du système légal, et je ne pense pas seulement à l'armée. Il ne suffit pas d'avoir les gens avec vous. La Turquie n'est pas vraiment démocratique si on la compare au reste de l'Europe. Nous devenons plus réalistes et nous faisons moins de promesses " a déclaré son président, Recai Kutan, pensant sans doute au Milli Guvenlik Kurulu (MGK). Ce Conseil national de sécurité, dominé en fait par les militaires, avait par le passé exercé un pouvoir de critique mais avec la présence islamiste au gouvernement, il est allé au-delà à partir de février 1997 lorsqu'il a évincé Erbakan. C'est aujourd'hui un véritable cabinet noir qui détermine les grandes options politiques et stratégiques de la nation mais n'hésite pas non plus à descendre davantage dans l'arène en imposant une réforme de l'éducation par exemple ou en proposant une modification du système électoral.

Ce qui est certain, c'est que Ankara a gardé le cap de sa politique internationale faite de fermeté et d'affirmation de puissance. Dernièrement, le ministre des Affaires étrangères affirmait que son pays " se positionnait fermement pour devenir le centre stratégique de l'Eurasie ", avec des atouts tels que " l'économie la plus avancée et la démocratie la plus ancienne " de la région et " les vertus de ses caractéristiques historiques et culturelles et les privilèges de sa double identité ".

Mais c'est précisément cette double identité qui pose problème. D'abord, la question kurde n'a pas été évacuée avec l'arrestation d'Abdullah Ocalan et les quelques personnalités qui tentent d'instaurer un véritable dialogue comme le Dr Kemal Parlak, fondateur de l'Organisation pour l'entente démocratique et la recherche d'une solution au problème kurde (DEMOS) ne sont guère entendus dans le contexte actuel d'hystérie nationaliste. Ensuite, la modération des dirigeants du Fazilet ne trouve pas grâce aux yeux des laïcs qui dénoncent leur opportunisme qui se traduirait, s'ils revenaient aux affaires, par une islamisation par étape.

Car " pour les laïques, l'islam est une survivance médiévale " que l'élite de la Turquie kémaliste, moderne et nationaliste, qui aspire ardemment à l'adhésion à l'Union européenne, rejette de toutes ses forces. Cette élite, qu'elle soit intellectuelle ou qu'elle brasse des affaires, est parfaitement consciente des dysfonctionnements de la société et particulièrement du système politique mais elle est en butte à la sourde opposition du MGK qui, s'il établissait une véritable réforme des institutions, perdrait une grande partie de son pouvoir de manipulation.

Dans les années quatre vingt déjà, pour lutter contre la gauche, les militaires avaient récupéré des éléments d'extrême droite qui voulaient réconcilier Islam et néofascime. Plus récemment, le MGK a utilisé les mafias pour combattre les Kurdes. Quant au système de scrutin à la proportionnelle, il donne tout pouvoir à des chefs de partis que l'on peut aisément manipuler. Pourtant, sans une volonté ferme d'éradiquer la corruption endémique qui mine le pays et qui se développe dans des proportions inquiétantes, sans l'émergence d'une démocratie propre malgré la double menace islamiste et séparatiste, la Turquie risque de rester dans l'impasse et de ne pas se réconcilier, avant longtemps, avec sa double identité.

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